Philosophia Perennis

Accueil > Philosophia > Friedrich von Schelling (1775-1854) > ANDRÉ CHASTEL : SCHELLING OU LA MÉTAPHYSIQUE DE L’IMAGINAIRE

Le Romantisme allemand

ANDRÉ CHASTEL : SCHELLING OU LA MÉTAPHYSIQUE DE L’IMAGINAIRE

Org. Albert Béguin

samedi 15 novembre 2008

félicité
felicidade
bonheur
felicidad
happiness
Bonne chance ou fortune ; le mot grec est un composés fait sur daimon (puissance divine, dieu, destin). (selon R. Guérineau)

Il n’était pas possible de mettre à jour cet essai vieux de dix ans, sans le bouleverser entièrement. Son orientation reste peut-être ser
être
being
ón
Le concept d’être désigne en général ce que nous ressentons exister d’une manière ou d’une autre dans la perception, qu’elle soit sensible ou intelligible. L’étude de l’être est appelée ontologie ou métaphysique.
valable, mais au prix d’une description trop courte : c’est la maquette d’un château dont on n’aurait représenté que l’escalier intérieur et la façade. N’ayant plus le loisir de placer les ailes ni les étages, je me suis contenté — et m’en excuse — d’alléger un exorde pesant, de substituer quelques citations plus explicites à des développements parasites et d’indiquer en conclusion ce qui me paraît aujeurd’hui l’essentiel A. C. (juin 1947).

Le romantisme Romantisme Le romantisme allemand (en allemand Romantik) est l’expression en Allemagne du mouvement artistique appelé romantisme. Ce mouvement a débuté en Allemagne en 1798 et a perduré jusqu’au milieu des années 1830. Il a aussi bien touché le domaine littéraire que celui de la musique ou des arts visuels.

En Allemagne, le romantisme succède au mouvement appelé classicisme représenté en grande partie par Goethe et Schiller.
engage tout dans les expériences imaginaires ; il fait fond sur le rêve plus qu’aucune autre attitude et ses rapports avec la philosophie ne peuvent être que troubles et singuliers : il la dévie vie Le philosophe Michel Henry définit la vie d’un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Pour lui, la vie est essentiellement force subjective et affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie. de son effort rationnel par ses affinités plus ou moins électives avec les expériences les plus bouleversantes et les moins communicables, il la compromet en s’attachant aux objets en tant qu’ils ne sont pas intelligibles et en cherchant moins à élaborer de nouveaux moyens de connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
que de nouveaux moyens d’union avec l’absolu Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
. « Der Philosoph, écrit Schelling, muss ebensoviel ästhetische Kraft besitzen wie der Dichter : il faut au philosophe autant de puissance acte
puissance
energeia
dynamis
esthétique qu’au poète. »

La philosophie romantique ne peut donc guère se constituer que comme philosophie de l’art Kunst
arte
art
, et plus généralement tout envisager du point de vue de l’imaginaire, comme aspect d’une aventure théâtrale. Ayant isolé, sous le nom de Principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
, ce foyer secret qu’est l’acte créateur élevé à l’absolu, elle tire parti des illusions de perspective propres à l’œuvre d’art, et à l’expérience expérience
aisthesis
perception
aísthesis
sensation
experiência
sensação
percepção
impressão
impression
impresión
percepción
sensación
sensible, pour constituer par-delà toute vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
positive un système de la nature nature
physis
phusis
phúsis
Le grec phúsis dérive de la racine indo-européenne bhû-, qui a donné en sanskrit comme verbe : "devenir", "se produire", "avoir lieu" ; comme non : "terre", "sol", "lieu", "état", "condition". Peut désigner aussi bien l’origine, que le déroulement et le résultat de tout processus. (Luc Brisson)
et de l’esprit esprit
pneuma
espírito
spirit
mente
mind
, Une pseudo-science episteme
saber
savoir
ciência
science
ciencia
, une mythologie moderne, une métaphysique Metaphysik
métaphysique
metafísica
metaphysics
de l’imaginaire. Ce qui revient à inverser et, si l’on veut, à pervertir la démarche philosophique traditionnelle, l’effort de Platon, de Descartes et de Kant.

Stimulé par les ambitions du Sturm und Drang, et plus précisément par la leçon de Herder, Schelling est parti en effet de la construction de Kant, mais en privilégiant l’ouvrage qui semble restituer à l’esprit les vrais biens refusés par l’ensemble des opérations critiques, c’est-à-dire la Critique du Jugement.

La découverte capitale de Kant est bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
la distinction établie dans l’Introduction de la Logique transcendant transcendance Sous le rapport de la transcendance, Dieu seul est le Bien ; lui seul possède, par exemple, la qualité de beauté ; au regard de la Beauté divine, la beauté d’une créature n’est rien, comme l’existence elle-même n’est rien à côté de l’Etre divin ; c’est là la perspective de transcendance. [Frithjof Schuon] ale (IV) entre la Raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
(Vernunft) et l’Entendement (Verstand) ; aux démarches de l’entendement garanties par l’expérience s’oppose l’exercice pur de l’activité rationnelle qui n’a plus aucune valeur de vérité. Les idées transcendantales de la Raison ne sauraient avoir un usage constitutif, mais — on oublie souvent de lire l’exposé kantien jusque-là :

elles ont un usage régulateur excellent et indispensablement. nécessaire, celui de diriger l’entendement vers un certain but, où convergent en un point les lignes directrices de toutes ses règles, et qui, bien qu’il ne soit qu’une idée (focus imaginarius), c’est-à-dire un point d’où les concepts de l’entendement ne partent pas réellement... sert cependant à leur donner la plus grande unité avec la plus grande extension.

Une sorte d’illusion nécessaire prolonge ainsi les catégories Kategorien
catégories
categorias
categorías
categories
kategoriai
de l’entendement par les Idées de la Raison. Elle commande toute la vie de l’esprit, car le véritable point originel de l’intelligence intelligence Notre intelligence n’est pleinement humaine que par les vérités concernant Dieu et nos fins dernières. Elle opère la compréhension de Dieu, du monde, de l’homme. [Frithjof Schuon] est immanent immanence La perspective d’immanence part elle aussi de l’axiome que Dieu seul possède et les qualités et la réalité ; mais sa conclusion est positive et participative, c’est-à-dire qu’on dira que la beauté d’une créature - étant de la beauté et non son contraire - est nécessairement celle de Dieu, puisqu’il n’y en a pas d’autre ; et de même pour toutes les autres qualités, sans oublier, à leur base, le miracle de l’existence. La perspective d’immanence n’anéantit pas - comme celle de transcendance - les qualités créaturielles, au contraire elle les divinise, si l’on peut s’exprimer ainsi. [Frithjof Schuon] à la conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
, dans ce que Kant appelle « l’unité l'unité "Il faut élever cette fine pointe de l’âme, selon laquelle nous sommes unité. Nous participons au Premier, duquel dérive pour toutes choses l’unification, selon l’unité et pour ainsi dire la fleur de notre essence, grâce à laquelle nous nous attachons principalement au Divin. Partout, en effet, ’c’est par le semblable qu’est appréhendé le semblable’, les principes les plus élevés d’unification des êtres par ce qu’il y a d’un dans l’âme. De toutes nos activités, c’est ici la plus haute : par elle nous devenons possédés de Dieu." (Proclus) synthétique de l’aperception transcendantale », mais, par un dédoublement invincible, le foyer réel dont dérivent les catégories paraît toujours être extérieur à la conscience tandis qu’il lui est intérieur, qu’il est son intimité même [1].

En envisageant, dans la Critique du Jugement, un état d’équilibre entre le règne de la nature et celui de la liberté, manifesté par le jugement réfléchissant, Kant prépare les voies à Schelling. Les phénomènes semblent suffisamment déterminés par l’Entendement qui fonde la science science
epistêmê
episteme
sciences
Le sens originel du grec : se placer au-dessus de.... Parménide a ouvert la voie à la conception grecque de l’epistêmê en distinguant le monde de l’opinion et celui de la pensée pure et de l’être. (Y. Lafrance)
 ; mais le pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
métaphysique de l’esprit, retrouvé sous le nom de raison pratique, intervient également dans l’organisation du monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
sensible pour y introduire mystérieusement la beauté beleza
belo
beauté
beau
beauty
belleza
, c’est-à-dire une apparence dont les caractères sont, par définition, contradictoires (l’Analytique établit — on le sait — quatre quatre
quaternité
Quand la quaternité est horizontale, elle se réfère aux qualités universelles ; quand elle est verticale, elle indique les degrés de l’Univers - l’enfoncement dans la relativité. [Frihtjof Schuon]
définitions du beau enveloppant chacune une contradiction), mais dont la présence constitue pour l’homme homme
anthropos
hommes
humanité
L’homme est la personnification d’une alternative aux dimensions qui échappent à sa vision immédiate ; en d’autres termes, la raison d’être même de la condition humaine est de choisir, et de faire le bon choix : d’opter pour la participation libératrice à l’Etre nécessaire, et non pour l’errance asservissante dans le labyrinthe du possible et en direction du néant. (Frithjof Schuon, Perspectives spirituelles et faits humains)
une sorte de gage de la destin Schicksal 
Geschick
Ge-schick
schicksalhaft
destin
co-destin
fado
destiny
destino
fate
destinal
ée, par la convergence du double monde qui nous traverse et que nous entretenons par la connaissance et par l’action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
.

Le jugement esthétique répond à une conscience de la totalité ; la sensibilité et l’entendement s’exercent à l’intérieur d’une unité qui en préserve la double originalité, et c’est là un trait que les analyses des poètes et des peintres modernes ont assez souvent repris. De plus, la beauté marque le moment où, par son exercice même, notre activité paraît élever son propre point d’appui. Elle contient comme une suggestion du plan du monde, elle éveille dans la conscience le sens d’une infaillible architecture ; elle est liée à l’idée d’une extension de l’Entendement qui lui donnerait la maîtrise de la totalité des déterminations, et qui, renversant le sens de sa démarche, lui permettrait d’aller de l’universel synthétique au particulier, substituerait, en un mot, l’intuition intuition
intuitio
intuitus
Le terme d’intuition désigne une forme de savoir dans lequel l’objet connu est immédiatement et totalement présent à l’esprit. Le terme garde toujours un rapport proche ou lointain avec l’acte de voir, le regard, que désigne au sens propre l’intuitus latin. [F. de Buzon]
architectonique au concept [2]. Mallarmé et Valéry ne se font pas une autre idée du pouvoir dernier de la conscience : ils placent aussi l’intuition architectonique au-dessus de l’entendement, l’intellectu intellect
noûs
L’Intellect est l ’« oeil du coeur » ou l’organe de la connaissance directe. Il se projette dans l’âme individuelle en se limitant et se polarisant ; il se manifeste sous un triple aspect, ou si l’on préfère, il se scinde en trois modes : l’intelligence, la volonté et le sentiment. [Frithjof Schuon]
s archetypus au-dessus de la science qui lui doit la direction de ses propres constructions, les lignes de fuite indispensables à son tableau.

En maintenant le caractère subjectif du jugement esthétique, la doctrine de Kant l’oblige enfin à ne compter que sur ses propres ressources, à recréer sans cesse ses conditions d’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
. A la différence du jugement scientifique qui repose sur son objet sujet
objet
La notion du « sujet », loin de n’être que psychologique, est avant tout logique et principielle et ne saurait se restreindre par conséquent à aucun ordre particulier ; la subjectivité évidente des facultés de sensation prouve déjà que le couple sujet-objet n’appartient pas au seul domaine de la psychologie. [Frithjof Schuon]
dès qu’il l’a constitué, le jugement esthétique ne repose que sur lui-même. Il s’évanouit avec la tension d’esprit qui le portait. Le jugement de beauté, comme le jugement de finalité fin
finalité
telos
télos
Le finalisme est une option théorique qui affirme l’existence d’une cause finale de l’univers, de la nature ou de l’humanité. Elle présuppose un dessein, un but ultime, une signification, immanents ou transcendants, présents dès leur origine. Cette perspective est aussi dite téléologique.
, « sera régulateur et non constitutif ; c’est pourquoi il n’y a, chez Kant, ni métaphysique de la vie ni métaphysique de l’art correspondant à la métaphysique de la nature ou à la métaphysique des mœurs. La critique ici tient lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
de théorie [3] ».

L’effort de Schelling vise précisément à constituer, malgré cet interdit, la métaphysique de l’art et de la vie, à extrapoler le contenu du jugement réfléchissant, à lui conférer une valeur constitutive par rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
au réel. Le romantisme franchit ici le cercle cercle
círculo
circle
tracé par la Critique et retourne la construction tout entière.

Le groupe des frères Schlegel et de leurs amis avec lequel Schelling était très lié à Iéna était passionné de théâtre. L’un L'Un
hen
hén
L’Un, en philosophie ou en mystique, désigne le Principe suprême, souvent donné comme impensable et ineffable. Historiquement, cette notion prend tout son essor, en philosophie, à partir du néoplatonisme de Plotin au milieu du IIIe siècle. Grammaticalement, le mot « un » est ici employé comme substantif et avec majuscule (comme « Dieu » ou « Être »). Le mot s’oppose principalement à Multiple (dès Platon) et entre dans la liste des transcendantaux (avec Être, Bien, Vrai, Beau... qui sont au-delà des catégories et peuvent se convertir : Un = Bien = Beau). C’est l’Un-Dieu, l’Un-principe, mesure suprême.
des rôles favoris du jeune philosophe, dans les représentations privées du cercle romantique, était celui de Roland, le paladin extravagant qui devient fou d’amour amour
eros
éros
amor
love
. Nul n’a plus intensément médité sur la fatalité qui pousse l’esprit à sa propre aliénation pour conquérir l’objet suprême de la connaissance, qui est plus que la connaissance. Et c’est déjà, c’est surtout ce qu’il développa à vingt-cinq ans dans le Système de l’Idéalisme transcendantal (1800). L’expérience romantique de l’Absolu se définit en effet par l’inquiétude dramatique du Moi, et s’établit finalement dans l’ambiguïté même du Principe.

En 1794, dans la Doctrine de la Science, Fichte avait composé une sorte dé monologue dramatique du Moi à la recherche de lui-même. Décrit par Schelling, le sujet apparaît comme radicalement insatisfait de sa propre condition, il cherche l’être en dehors ou, du moins, au-dessus de lui-même. Il fait penser à un fou qui chercherait à se retourner pour se voir, à l’inverse de ce personnage de Jean-Paul qui se place devant le miroir en disant : « .Je veux me voir les yeux fermés. » Il est tout angoisse Angst 
angoisse
angústia
anxiety
angustia
angstbereit
prêt à l’angoisse
ängsten
s’angoisser
angustiar-se
. Par là, Schelling témoigne de ce qu’il y a d’inoubliable dans le malaise romantique. Il rejoint Plotin qui écrivait :

Regardant au dehors et non où nous sommes suspendus, ignorant que tous ensemhle nous sommes comme une tête à plusieurs visages tournés vers le dehors alors que vers le dedans ils se terminent en un sommet unique, si l’on pouvait se retourner, soit spontanément, soit qu’on eût la chance d’avoir les cheveux tirés par Athéna, on verrait à la fois Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
, et soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
-même, et le tout (Ennéades, VI, 5, 7).

L’intuition supérieure, l’Anschauung appuyée sur la réalité esthétique, n’est-elle pas cet acte où se rejoignent la spontanéité de l’homme et le secours d’Athéna, l’inquiétude et la grâce, l’effort incommunicable par lequel l’esprit s’établit dans l’Absolu ?

Dans les Philosophische Untersuchungen über das Wesen der menschlichen Freiheit (Essai sur la Liberté humaine, 1809), le même principe dramatique engendre une sorte de cosmogonie quand Schelling écrit :

Les choses ont leur cause causa
cause
aitia
aitía
aition
(Grand) dans ce qui en Dieu n’est pas Dieu lui-même [4], et soutient une morale dans cette phrase où le romantisme est tout entier ramassé sur lui-même :

Die aktivierte Selbstheit ist notwendig zur Schärfe des Lebens — l’activation du Moi est nécessaire à l’acuité de la vie.

A l’inverse d’un Leibniz pour qui les contradictions et le mal mal
kakos
Le mal est la "possibilité de l’impossible", sans laquelle l’Infini ne serait pas l’Infini. (Frithjof Schuon)
n’ont de sens qu’à l’échelle des phénomènes et sont levés dès qu’on s’élève au plan des principes, Schelling en fait des réalités aussi primitives que possible, il les établit en quelque sorte à l’intérieur de l’Absolu.

Cette philosophie est privée de la continuité des systèmes déductifs ; elle se présente plutôt comme une suite d’applications d’un même effort de pensée, obligé à se reformer chaque fois intégralement. Il est donc vrai de dire, avec G, Marcel, que Schelling conçoit « un type de spéculation extrêmement neuf, une métaphysique qui reconnaîtrait l’être à la façon d’un dramaturge qui explore en tâtonnant une situation donnée ». L’impatience et le malaise romantiques sont traduits dans une philosophie de l’ambiguïté et de la fuite. Tout devient énigme et exige un effort nouveau :

Ce que nous nommons Nature n’est qu’un poème enfermé dans une écriture inconnue. Si l’énigme se découvrait, nous y reconnaîtrions l’odyssée de l’Esprit, qui en vertu arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
d’une illusion merveilleuse s’échappe à lui-même quand il se cherche.

Supérieur à la distinction de l’être et du connaître, l’Absolu se dégrade nécessairement en explicitant les deux termes de la contradiction : l’unité de la conscience, le Moi, représente le foyer de la connaissance, terme subjectif et, selon Fichte, terme unique, lieu de la Thèse ; mais il s’y oppose le terme objectif, l’unité idéale de l’Objet, du Non-Moi, le focus imaginarius dénoncé par Kant, qui représente le foyer de l’être. Schelling se refuse à privilégier l’un ou l’autre ; il y a là un parti pris initial qui fait de la philosophie de Schelling un « idéalisme objectif », selon la formule de Hegel. Il sous-entend la valeur constitutive du jugement esthétique. Le théâtre est comme le symbol symbolon
symbolisme
symboles
symbole
Étymologie grecque : sym-balleîn = « jeter ensemble ». Correspondance naturelle de signifiant à signifié, chez les ésotéristes. (Pierre Riffard)
e de l’harmonisation esthétique qui associe les contraires dans une nouvelle unité. La tâche de la philosophie n’est pas d’édifier une démonstration autour de l’unité du Sujet ni autour de l’unité de l’Objet : elle est d’inviter l’esprit à s’appliquer à l’examen de leurs rapports avec le sentiment de ses propres ressources, ce que le philosophe exprime en disant que la recherche doit prendre appui au-dessus du Moi, dans l’intuition intellectuelle de l’Absolu.

C’est bien à cette ambition essentielle que Hegel ramène la doctrine de Schelling, dans la belle page de son Cours d’Histoire de la Philosophie, où il fixe les grands moments de la pensée :

En soi, comme dit Schelling, les opposés sont identiques, et non seulement en soi, mais la vie éternelle consiste précisément à produire éternellement l’opposition et à la concilier éternellement. Connaître l’unité dans l’opposition et dans l’opposition l’unité, c’est le savoir absolu [5].

Dans son explication de la nature, Schelling procède de bas en haut. Le supérieur explique l’inférieur qui l’appelle, il n’est pas expliqué par lui ; on passe ainsi de la mécanique au magnétisme, de celui-ci à la chimie, de cette dernière à la biologie, comme par un progrès continu. C’est aller à l’inverse de la science cartésienne — et de la physique moderne ¦— qui ne comprennent la nature qu’en ramenant ses manifestations à des mouvements mécaniques exprimables mathématiquement, et c’est considérer la physique ,et les sciences naturelles comme les étapes d’une mythologie objective dont l’histoire religieuse fournit la contrepartie dans le monde humain [6]. Mais le mesmérisme et la symbolique utilisés avec confiance dispensent de toute analyse positive. La construction philosophique de Schelling n’est ainsi que la mise en œuvre des fausses explications et des « erreurs » poétiques qui sont comme le dépôt de l’imaginaire. Mais le dessein de les ordonner en système est finalement assez digne d’attention.

Conçu vers 1800, au moment des contacts les plus étroits de Gœthe avec le groupe romantique, le Second Faust a été écrit de 1826 à 1831. Sa maturation a été parallèle à celle des doctrines de Schelling, après l’Essai sur la Liberté humaine, et de Hegel, après la Phénoménologie phénoménologie
fenomenologia
phenomenology
phénomène
fenômeno
phenomenon
La phénoménologie de Edmund Husserl se définit d’abord comme une science transcendantale qui veut mettre au jour les structures universelles de l’objectivité.
de l’Esprit (1809), Les trois trinité
trois
triade
ternaire
L’archétype divin de tous les ternaires positifs est la trinité védantine Sat, Chit, Ananda : Dieu, à partir de son Essence surontologique, est pur "Être", pur "Esprit", pure "Félicité". Quand la trinité est horizontale, elle exprime les facultés a priori divines ; quand elle est verticale, elle exprime les tendances cosmiques. [Frithjof Schuon]
œuvres ne sont pas sans rapport.

Dans les actes II et III du Second Faust, on retrouve, sous forme forme
idea
eidos
eîdos
idéa
En philosophie, on oppose la forme à la matière dans les cas généraux. Chez Aristote, c’est ce vers quoi tend tout changement : elle est à la fois l’acte, l’essence, la perfection, et le principe d’unité de chaque être. (Wikipédia)
romantique, les problèmes communs aux philosophes post-kantiens [7]. Au cours de la « scène du Pénée », le thème central de l’acte II que la présence d’Homunculus, de l’homme magique, invitait à ne pas perdre de vue, est dégagé et débattu entre Anaxagore et Thaïes, puis poétiquement résolu par l’étonnant cortège à la gloire de l’Eau l’eau
água
water
qui conclut l’acte : il s’agit du problème de la vie et de ses origines. Dans l’acte suivant, les circonstances mystérieuses qui entourent le mariage de Faust et d’Hélène, les péripéties de la naissance et de la mort mort La mort d’un être vivant est l’arrêt irréversible de ses fonctions vitales : assimilation de nutriments, respiration, fonctionnement du système nerveux central. On la distingue d’un arrêt temporaire (hibernation, congélation). Elle est suivie de la décomposition de l’organisme mort sous l’action de bactéries ou de nécrophages. d’Euphorion, tout, jusqu’au rôle suspect du démon sous le masque de la Phorhyade, assure que maintenant la couche des symboles symbolon
symbolisme
symboles
symbole
Étymologie grecque : sym-balleîn = « jeter ensemble ». Correspondance naturelle de signifiant à signifié, chez les ésotéristes. (Pierre Riffard)
est principalement sous-tendue par le problème de la création Création
Criação
criação
creation
creación
poétique. Euphorion fait pendant à Homunculus, comme on voit, chez Kant et chez Schelling, l’art et la vie constituer un couple symétrique. Il est vrai que, pour Gœthe, c’est une solution suffisante que d’exprimer, de représenter ces problèmes : Faust tient lieu de réponse [8]. Mais Gœthe, en substituant le poète au philosophe, avoue et ruine la prétention romantique de la Naturphilosophie. Le rythme dialectique dialectique
dialegesthai
dialegein
dialética
dialéctica
dialectic
ne propose, avec Hegel, qu’une sorte de Faust tour à tour abstrait et concret, qui, au prix d’une convention théâtrale logiquement obtenue, représente aussi le mouvement mouvement Selon Aristote, il existe deux types de mouvements, le mouvement naturel ramenant les objets vers leurs lieux d’origine, et le mouvement violent, impulsé par un objet à un autre. de la nature et de la vie de l’esprit. L’Encyclopédie des Sciences philosophiques n’est peut-être qu’une autre convention pour un autre poème.

Les philosophes romantiques ont ainsi défini — en une sorte d’expérimentation abstraite — les positions de la pensée pure qui ne sont pas illimitées. Vis-à-vis des problèmes les plus généraux qu’il puisse se poser, l’esprit adopte quelques attitudes essentielles qu’il a intérêt à définir. La philosophie édifie les systèmes qui, s’ils ne sont pas constitutifs, comme la science qui s’exerce un degré au-dessous, mais selon les règles de l’efficacité, sont du moins régulateurs ; ils répondent à une expérimentation supérieure de la pensée pure que Schelling lui-même suggérait encore dans sa Description de l’Empirisme philosophique (1836), et qui, par Cousin et Ravaisson, s’est propagée au XIXe siècle jusqu’à Bergson, et peut-être sous d’autres conditions jusqu’à Valéry.

Après 1809, Schelling fut sollicité par des préoccupations plus ’ nettement religieuses qui aboutissent au cours célèbre sur la Philosophie de la Mythologie d’une part, et conduisent à la Philosophie de la Révélation Révélation La Révélation (on emploie généralement une majuscule dans cette acception du mot) est, pour une religion, la connaissance qu’elle affirme détenir de source divine. Les manifestations divines par lesquelles cette connaissance est parvenue aux hommes sont tantôt des apparitions (théophanies), tantôt l’inspiration à des prophètes de textes considérés comme sacrés. Les religions rattachées à la trilogie judaïsme-christianisme-islam, en particulier, sont dites révélées. , publiée en" 1843, d’autre part [9]. L’influence de Jacob Bœhme et de la mystique allemande, arrêtée jusque-là par la double action de Kant et de Spinoza, devient prépondérante. Elle est manifeste dans des formules comme celle-ci : « Dieu ne peut renoncer à l’homme, car l’homme est le lien (das Band) de l’unité divine divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
 », qui traduisent la pensée du philosophe dans le vocabulaire de la théologie mystique. L’histoire est conçue comme théogonie, et le fonds de croyances eschatologiques cher à la pensée allemande recouvre et anéantit l’effort critique hérité de Kant. La Naturphilosophie s’achève en théosophie Théosophie L’exigence totale de la Doctrine sacrée - de la "théosophie" au sens propre du mot - résulte du fait que l’intelligence spécifiquement humaine est par définition capable d’objectivité et de transcendance et implique ipso facto cette même capacité pour la volonté et pour l’âme sensible ; d’où la liberté de notre volonté et l’instinct moral de notre âme. [Frithjof Schuon] et en rêveries sur la culture germanique et sur son avenir [10].

Ces spéculations ont, par leur ambition de résoudre l’essentiel au prix d’une interprétation intuitive et d’une révélation personnelle, un accent insupportable. Mais elles se reforment sans cesse. Elles marquent un besoin de modifier le cours de la réflexion en changeant le rythme de la pensée, qui a pour but de retarder, et finalement d’empêcher la séparation nécessaire de l’imaginaire et du réel dont l’art serait la victime. Elles jouent le rôle d’une compensation instinctive. Les constructions irrationnelles que suggère librement l’intuition poétique sur le vol des oiseaux, sur la nature du feu feu Dans la philosophie chinoise, il fait partie des cinq éléments avec le métal, l’eau, le bois et la terre.

Chez les alchimistes en occident, il fait partie des quatre éléments inertes de base composant chaque matière avec l’eau, l’air et la terre.
, sur la beauté du crépuscule, sur tous les moments de surprise ou de plaisir, sur la sexualité des plantes ou la conformation des roches, sur les superstitions et la puissance des images, enseignent le prix des rapports évanescents et intenses qui sont comme la face vivante d’un univers Univers L’Univers est un tissu fait de nécessité et de liberté, de rigueur mathématique et de jeu musical ; tout phénomène participe de ces deux principes. [Frithjof Schuon] tourné vers nous. Mais leur exploitation savante reste à jamais petite, arbitraire et stérile, car les purs produits de l’intuition ne peuvent être directement constitués en science que par une falsification de l’intelligence, même si par ailleurs ils entrent si mal dans les schèmes établis de la science physique qu’elle les abolit plus qu’elle ne les explique. La Naturphilosophie se forme en nous comme le battement lyrique de l’univers ; elle défend l’homme vrai contre la tyrannie nécessaire de l’intellect intellect
noûs
L’Intellect est l ’« oeil du coeur » ou l’organe de la connaissance directe. Il se projette dans l’âme individuelle en se limitant et se polarisant ; il se manifeste sous un triple aspect, ou si l’on préfère, il se scinde en trois modes : l’intelligence, la volonté et le sentiment. [Frithjof Schuon]
, mais ne lui fournit que des armes molles comme dans les songes, même si elle prétend toujours construire les plus efficaces.

En même temps temps Philosophes, scientifiques et hommes de la rue ont bien souvent des vues différentes sur ce qu’est le temps, et les progrès des uns influencent les autres depuis des siècles. qu’elle répond à une tentation perpétuelle de l’esprit de refuser un sacrifice sacrifice Sacrifice, étymologiquement « fait de rendre sacré » (du latin sacrificium, de sacer facere). dont il n’est pas bon que tous soient capables, la philosophie romantique tente un effort désespéré pour retrouver un mode de pensée antérieur à la Critique, pré-kantien et finalement pré-cartésien. La pensée de Schelling s’est trouvé un symbole en Giordano Bruno, ce dernier témoin de la Renaissance et du néo-platonisme florentin en qui étaient si forts le sentiment des puissances indivises de l’esprit et l’assentiment à toutes les formes du mythe mythe Un mythe est un récit, porté à l’origine par une tradition orale, qui propose une explication pour certains aspects fondamentaux du monde : sa création (cosmogonie), les phénomènes naturels, le statut de l’être humain, ses rapports avec le divin, la nature ou encore avec les autres humains (d’un autre sexe, d’un autre groupe), etc. et de la vision cosmique. Plotin, Bruno, Schelling dessinent ainsi le cours d’une Naturphilosophie et d’une métaphysique de,l’imaginaire appuyées sur l’esthétique, qui inversent et complètent les philosophies de la conscience et les métaphysiques de l’idée [11]. Car l’histoire ni la nature, ni l’esprit ne se laissent ramener à un ordre unique, et l’imaginaire seul fait le prix de la réalité.

André Chastel.


[1L. Brunschvicg, Le Progrès de la Conscience dans la Philosophie occidentale, Paris, 1927, t. I, p. 313.

[2Kant, Critique du jugement, § 77, trad. Gibelin, Paris, 1933.

[3L. Brunschvicg, op. cit., pp. 342-343.

[4Schelling, La Liberté humaine, trad. Politzer, introd. par H. Lefebvre, Paris, 1926.

[5H. Lefebvre et N. Guterman, Morceaux choisis de Hegel, Paris, 1939, p. 312.

[6La place de Schelling dans cet ordre d’études est bien marquée par E. Cassirer, Philosophie der Symbolischen Formen, II. Das mythische Denken, Berlin, 1925, introd., pp. 6-17. La philosophie de la Mythologie a été récemment traduite par S. Jankélévitch, 2 vol., Paris, 1942.

[7R. Berthelot, Gœthe et les Philosophes idéalistes, II, 2. Bévue de Métaphysique et de Morale « Études sur Hegel », 1981. O. Kein, Die Universalität des Geistes im Lebenswerk Gœthes und Schelling, Berlin, 1933.

[8Gœthe, Conversations avec Eckermann, 3 janvier 1830.

[9Voir J. Gibelin, L’Esthétique de Schelling d’après la Philosophie de l’Art, 1934, sur la période romantique de Schelling, et V. Jankélévitch, l’Odyssée de la conscience dans la dernière philosophie de Schelling, 1932, sur la période postérieure.

[10L’évolution de Schelling manifeste cette nécessité intérieure de la pensée allemande qu’est le passage au mythe. A. Allwolm, Der Mythos bei Schelling (1927), écrit : « L’évolution de Schelling manifeste une croyance toujours plus intense au mythe » (p. 73).

[11Cette nécessité est vivement mise en valeur par K. Joël dans un ouvrage qu’Albert Béguin a bien voulu me signaler, Der Ursprung der Naturphilosophie aus dem Geiste der Mystik, Iéna, 1906 ; la Naturphilosophie n’est que la traduction d’une mystique, d’une doctrine du sentiment, qui embrasse l’univers comme unité et comme vie. « Dieu, le monde et l’âme s’identifient pour elle dans le processus vital, dans le sentiment. »