Philosophia Perennis

Accueil > Ésotérisme occidental > Joseph de Maistre (1753-1821) > Joseph de Maistre : Sur le péché

Les Soirées de Saint-Pétersbourg

Joseph de Maistre : Sur le péché

Entretiens sur le gouvernement temporel de la Providence

vendredi 14 novembre 2008

Les Soirées de Saint-Pétersbourg (1821), par le comte Joseph de
Maistre (1753-1821).

Encodé à partir de l’édition de 1842 (Louis Lesne Éditeur, Lyon), par
Denis Constales (dcons@world.std.com). Ceci est la version du 2 septembre 1996.

Je professe de tout mon coeur la même vérité, et sans aucune restriction ; mais cette profession de foi, précisément à cause de sa latitude, exige une explication. Votre saint Thomas a dit avec ce laconisme logique qui le distingue : Dieu est l’auteur du mal qui punit, mais non de celui qui souille. Il a certainement raison dans un sens ; mais il faut s’entendre : Dieu est l’auteur du mal qui punit, c’est-à-dire du mal physique ou de la douleur, comme un souverain est l’auteur des supplices qui sont infligés sous ses lois. Dans un sens reculé et indirect, c’est bien lui qui pend et qui roue, puisque toute autorité et toute exécution légale part de lui ; mais, dans le sens direct et immédiat, c’est le voleur, c’est le faussaire, c’est l’assassin, etc., qui sont les véritables auteurs de ce mal qui les punit ; ce sont eux qui bâtissent les prisons, qui élèvent les gibets et les échafauds. En tout cela le souverain agit, comme la Junon d’Homère, de son plein gré, mais fort à contre-coeur. Il en est de même de Dieu (en excluant toujours toute comparaison rigoureuse qui serait insolente). Non seulement il ne saurait être, dans aucun sens, l’auteur du mal moral, ou du péché ; mais l’on ne comprend pas même qu’il puisse être originairement l’auteur du mal physique, qui n’existerait pas si la créature intelligente ne l’avait rendu nécessaire en abusant de sa liberté. Platon l’a dit, et rien n’est plus évident de soi : L’être bon ne peut vouloir nuire à personne. Mais comme on ne s’avisera jamais de soutenir que l’homme de bien cesse d’être tel parce qu’il châtie justement son fils, ou parce qu’il tue un ennemi sur le champ de bataille, ou parce qu’il envoie un scélérat au supplice, gardons-nous, comme vous le disiez tout à l’heure, M. le comte, d’être moins équitable envers Dieu qu’envers les hommes. Tout esprit droit est convaincu par intuition que le mal ne saurait venir d’un Etre tout-puissant. Ce fut ce sentiment infaillible qui enseigna jadis au bon sens romain de réunir, comme par un lien nécessaire, les deux titres augustes de TRES-BON et de TRES-GRAND. Cette magnifique expression, quoique née dans le sein du paganisme, a paru si juste, qu’elle a passé dans votre langue religieuse, si délicate et si exclusive. Je vous dirai même en passant qu’il m’est arrivé plus d’une fois de songer que l’inscription antique, IOVI OPTIMO MAXIMO, pourrait se placer tout entière sur le fronton de vos temples latins : car qu’est-ce que IOV-I, sinon IOV-AH ? PREMIER ENTRETIEN LE SÉNATEUR

Permettez-moi de vous interrompre et d’être un peu impoli, s’il le faut, pour vous forcer d’être plus clair. Vous touchez là un sujet qui m’a plus d’une fois agité péniblement ; mais pour ce moment je suspends mes questions sur ce point. Je voudrais seulement vous faire observer que vous confondez, si je ne me trompe, les maux dus immédiatement aux fautes de celui qui les souffre, avec ceux que nous transmet un malheureux héritage. Vous disiez que nous souffrons peut-être aujourd’hui pour des excès commis il y a plus d’un siècle ; or, il me semble que nous ne devons point répondre de ces crimes, comme de celui de nos premiers parents. Je ne crois pas que la foi s’étende jusque là ; et si je ne me trompe, c’est bien assez d’un péché originel, puisque ce péché seul nous a soumis à toutes les misères de cette vie. Il me semble donc que les maux physiques qui nous viennent par héritage n’ont rien de commun avec le gouvernement temporel de la Providence. DEUXIEME ENTRETIEN LE CHEVALIER

Prenez garde, je vous prie, que je n’ai point insisté du tout sur cette triste hérédité, et que je ne vous l’ai point donnée comme une preuve directe de la justice que la Providence exerce dans ce monde. J’en ai parlé en passant comme d’une observation qui se trouvait sur ma route ; mais je vous remercie de tout mon coeur, mon cher chevalier, de l’avoir remise sur le tapis, car elle est très digne de nous occuper. Si je n’ai fait aucune distinction entre les maladies, c’est qu’elle sont toutes des châtiments. Le péché originel, qui explique tout, et sans lequel on n’explique rien, se répète malheureusement à chaque instant de la durée, quoique d’une manière secondaire. Je ne crois pas qu’en votre qualité de chrétien, cette idée, lorsqu’elle vous sera développée exactement, ait rien de choquant pour votre intelligence. Le péché originel est un mystère sans doute ; cependant si l’homme vient à l’examiner de près, il se trouve que ce mystère a, comme les autres, des côtés plausibles, même pour notre intelligence bornée. Laissons de côté la question théologique de l’imputation, qui demeure intacte, et tenons-nous-en à cette observation vulgaire, qui s’accorde si bien avec nos idées les plus naturelles, que tout être qui a la faculté de se propager ne saurait produire qu’un être semblable à lui. La règle ne souffre pas d’exception ; elle est écrite sur toutes les parties de l’univers. Si donc un être est dégradé, sa postérité ne sera plus semblable à l’état primitif de cet être, mais bien à l’état où il a été ravalé par une cause quelconque. Cela se conçoit très clairement, et la règle a lieu dans l’ordre physique comme dans l’ordre moral. Mais il faut bien observer qu’il y a entre l’homme infirme et l’homme malade la même différence qui a lieu entre l’homme vicieux et l’homme coupable. La maladie aiguë n’est pas transmissible ; mais celle qui vicie les humeurs devient maladie originelle, et peut gâter toute une race. Il en est de même des maladies morales. Quelques-unes appartiennent à l’état ordinaire de l’imperfection humaine ; mais il y a telle prévarication ou telle suite de prévarications qui peuvent dégrader absolument l’homme. C’est un péché originel du second ordre, mais qui nous représente, quoique imparfaitement, le premier. De là viennent les sauvages qui ont fait dire tant d’extravagances et qui ont surtout servi de texte éternel à J.-J. Rousseau, l’un des plus dangereux sophistes de son siècle, et cependant le plus dépourvu de véritable science, de sagacité et surtout de profondeur, avec une profondeur apparente qui est toute dans les mots. Il a constamment pris le sauvage pour l’homme primitif, tandis qu’il n’est et ne peut être que le descendant d’un homme détaché du grand arbre de la civilisation par une prévarication quelconque, mais d’un genre qui ne peut plus être répété, autant qu’il est permis d’en juger ; car je doute qu’il se forme de nouveaux sauvages. DEUXIEME ENTRETIEN LE COMTE

Il y a donc une maladie originelle comme il y a un péché originel, c’est-à-dire qu’en vertu de cette dégradation primitive, nous sommes sujets à toutes sortes de souffrances physiques en général ; comme en vertu de cette même dégradation nous sommes sujets à toutes sortes de vices en général. Cette maladie originelle n’a donc point d’autre nom. Elle n’est que la capacité de souffrir tous les maux, comme le péché originel (abstraction faite de l’imputation) n’est que la capacité de commettre tous les crimes, ce qui achève le parallèle. DEUXIEME ENTRETIEN LE COMTE

Il gravite, si je puis m’exprimer ainsi, vers les régions de la lumière. Nul castor, nulle hirondelle, nulle abeille n’en veulent savoir plus que leurs devanciers. Tous les êtres sont tranquilles à la place qu’ils occupent. Tous sont dégradés, mais ils l’ignorent ; l’homme seul en a le sentiment, et ce sentiment est tout à la fois la preuve de sa grandeur et de sa misère, de ses droits sublimes et de son incroyable dégradation. Dans l’état où il est réduit, il n’a pas même le triste bonheur de s’ignorer : il faut qu’il se contemple sans cesse, et il ne peut se contempler sans rougir ; sa grandeur même l’humilie, puisque ses lumières qui l’élèvent jusqu’à l’ange ne servent qu’à lui montrer dans lui des penchants abominables qui le dégradent jusqu’à la brute. Il cherche dans le fond de son être quelque partie saine sans pouvoir la trouver : le mal a tout souillé, et l’homme entier n’est qu’une maladie. Assemblage inconcevable de deux puissances différentes et incompatibles, centaure monstrueux, il sent qu’il est le résultat de quelque forfait inconnu, de quelque mélange détestable qui a vicié l’homme jusque dans son essence la plus intime. Toute intelligence est par sa nature même le résultat, à la fois ternaire et unique, d’une perception qui appréhende, d’une raison qui affirme, et d’une volonté qui agit. Les deux premières puissances ne sont qu’affaiblies dans l’homme ; mais la troisième est brisée, et semblable au serpent du Tasse, elle se traîne après soi, toute honteuse de sa douloureuse impuissance. C’est dans cette troisième puissance que l’homme se sent blessé à mort. Il ne sait ce qu’il veut ; il veut ce qu’il ne veut pas ; il ne veut pas ce qu’il veut ; il voudrait vouloir. Il voit dans lui quelque chose qui n’est pas lui et qui est plus fort que lui. Le sage résiste et s’écrie : Qui me délivrera ?. L’insensé obéit, et il appelle sa lâcheté bonheur ; mais il ne peut se défaire de cette autre volonté incorruptible dans son essence, quoiqu’elle ait perdu son empire ; et le remords, en lui perçant le coeur, ne laisse de lui crier : En faisant ce que tu ne veux pas, tu consens à la loi. Qui pourrait croire qu’un tel être ait pu sortir dans cet état des mains du Créateur ? Cette idée est si révoltante, que la philosophie seule, j’entends la philosophie païenne, a deviné le péché originel. Le vieux Timée de Locres ne disait-il pas déjà, sûrement d’après son maître Pythagore, que nos vices viennent bien moins de nous-mêmes que de nos pères et des éléments qui nous constituent ? Platon ne dit-il pas de même qu’il faut s’en prendre au générateur plus qu’au généré ? Et dans un autre endroit n’a-t-il pas ajouté que le Seigneur, Dieu des dieux, voyant que les êtres soumis à la génération avaient perdu (ou détruit en eux) le don inestimable, avait déterminé de les soumettre à un traitement propre tout à la fois à les punir et à les régénérer. Cicéron ne s’éloignait pas du sentiment de ces philosophes et de ces initiés qui avaient pensé que nous étions dans ce monde pour expier quelque crime commis dans un autre. Il a cité même et adopté quelque part la comparaison d’Aristote, à qui la contemplation de la nature humaine rappelait l’épouvantable supplice d’un malheureux lié à un cadavre et condamné à pourrir avec lui. Ailleurs il dit expressément que la nature nous a traités en marâtre plutôt qu’en mère ; et que l’esprit divin qui est en nous est comme étouffé par le penchant qu’elle nous a donné pour tous les vices ; et n’est-ce pas une chose singulière qu’Ovide ait parlé sur l’homme précisément dans les termes de saint Paul ? Le poète érotique a dit : Je vois le bien, je l’aime, et le mal me séduit ; et l’Apôtre si élégamment traduit par Racine, a dit : DEUXIEME ENTRETIEN LE COMTE

Au surplus, lorsque les philosophes que je viens de vous citer, nous assurent que les vices de la nature humaine appartiennent plus aux pères qu’aux enfants, il est clair qu’ils ne parlent d’aucune génération en particulier. Si la proposition demeure dans le vague, elle n’a plus de sens ; de manière que la nature même des choses la rapporte à une corruption d’origine, et par conséquent universelle. Platon nous dit qu’en se contemplant lui-même il ne sait s’il voit un monstre plus double, plus mauvais que Typhon, ou bien plutôt un être moral, doux et bienfaisant, qui participe de la nature divine. Il ajoute que l’homme, ainsi tiraillé en sens contraire, ne peut faire le bien et vivre heureux sans réduire en servitude cette puissance de l’âme où réside le mal, et sans remettre en liberté celle qui est le séjour et l’organe de la vertu. C’est précisément la doctrine chrétienne, et l’on ne saurait confesser plus clairement le péché originel. Qu’importent les mots ? l’homme est mauvais, horriblement mauvais. Dieu l’a-t-il créé tel ? Non, sans doute, et Platon lui-même se hâte de répondre que l’être bon ne veut ni ne fait de mal à personne. Nous sommes donc dégradés, et comment ? cette corruption que Platon voyait en lui n’était pas apparemment quelque chose de particulier à sa personne, et sûrement il ne se croyait pas plus mauvais que ses semblables. Il disait donc essentiellement comme David : Ma mère m’a conçu dans l’iniquité ; et si ces expressions s’étaient présentées à son esprit, il aurait pu les adopter sans difficulté. Or, toute dégradation ne pouvant être qu’une peine, et toute peine supposant un crime, la raison seule se trouve conduite, comme par force, au péché originel : car notre funeste inclination au mal étant une vérité de sentiment et d’expérience proclamée par tous les siècles, et cette inclination toujours plus ou moins victorieuse de la conscience et de lois, n’ayant jamais cessé de produire sur la terre des transgressions de toute espèce, jamais l’homme n’a pu reconnaître et déplorer ce triste état sans confesser par là même le dogme lamentable dont je vous entretiens ; car il ne peut être méchant sans être mauvais, ni mauvais sans être dégradé, ni dégradé sans être puni, ni puni sans être coupable. DEUXIEME ENTRETIEN LE COMTE

Enfin, messieurs, il n’y a rien de si attesté, rien de si universellement cru sous une forme ou sous une autre, rien enfin de si intrinsèquement plausible que la théorie du péché originel. DEUXIEME ENTRETIEN LE COMTE

Laissez-moi vous dire encore ceci : Vous n’éprouverez, j’espère, nulle peine à concevoir qu’une intelligence originellement dégradée soit et demeure incapable (à moins d’une régénération substantielle) de cette contemplation ineffable que nos vieux maîtres appelèrent fort à propos vision béatifique, puisqu’elle produit, et que même elle est le bonheur éternel ; tout comme vous concevrez qu’un oeil matériel, substantiellement vicié, peut être incapable, dans cet état, de supporter la lumière du soleil. Or, cette incapacité de jouir du SOLEIL est, si je ne me trompe, l’unique suite du péché originel que nous soyons tenus de regarder comme naturelle et indépendante de toute transgression actuelle. La raison peut, ce me semble, s’élever jusque là ; et je crois qu’elle a droit de s’en applaudir sans cesser d’être docile. DEUXIEME ENTRETIEN LE COMTE

C’est moi, mon cher comte, qui commencerai aujourd’hui la conversation en vous proposant une difficulté, l’Évangile à la main ; ceci est sérieux, comme vous voyez. Lorsque les disciples de l’Homme-Dieu lui demandèrent si l’aveugle-né qui se trouvait sur son chemin était dans cet état pour ses propres crimes ou pour ceux de ses parents, le divin Maître leur répondit : Ce n’est pas qu’il ait péché ni ceux qui l’ont mis au monde (c’est-à-dire, ce n’est pas que ses parents ou lui aient commis quelque crime, dont son état soit la suite immédiate) ; mais c’est afin que la puissance de Dieu éclate en lui. Le P. de Ligni, dont vous connaissez sans doute l’excellent ouvrage, a vu dans la réponse que je viens de vous citer une preuve que toutes les maladies ne sont pas la suite d’une crime : comment entendez-vous ce texte, s’il vous plaît ? TROISIEME ENTRETIEN LE SÉNATEUR

De la manière la plus naturelle. Premièrement, je vous prie d’observer que les disciples se tenaient sûrs de l’une ou l’autre de ces deux propositions : Que l’aveugle-né portait la peine de ses propres fautes, ou de celles de ses pères ; ce qui s’accorde merveilleusement avec les idées que je vous ai exposées sur ce point. J’observe en second lieu que la réponse divine ne présente que l’idée d’une simple exception qui confirme la loi au lieu de l’ébranler. Je comprends à merveille que cette cécité pouvait n’avoir d’autre cause que celle de la manifestation solennelle d’une puissance qui venait changer le monde. Le célèbre Bonnet, de Genève, a tiré du miracle opéré sur l’aveugle-né le sujet d’un chapitre intéressant de son livre sur la Vérité de la Religion chrétienne, parce qu’en effet on trouverait difficilement dans toute l’histoire, je dis même dans toute l’histoire sainte, quelque fait où la vérité soit revêtue de caractères aussi frappants, aussi propres à forcer la conviction. Enfin, si l’on voulait parler à la rigueur, on pourrait dire que, dans un sens plus éloigné, cette cécité était encore une suite du péché originel, sans lequel la rédemption, comme toutes les oeuvres qui l’ont accompagnée et prouvée, n’auraient jamais eu lieu. Je connais très bien le précieux ouvrage du P. de Ligni, et je m’en souviens même (ce qui vous a peut-être échappé) que, pour confirmer sa pensée, il demande d’où viennent les maux physiques soufferts par des enfants baptisés avant l’âge où ils ont pu pécher ? Mais, sans manquer aux égards dûs à un homme de ce mérite, il me semble qu’on ne peut se dispenser de reconnaître ici une de ces distractions auxquelles nous sommes tous plus ou moins sujet en écrivant. L’état physique du monde, qui est le résultat de la chute et de la dégradation de l’homme, ne saurait varier jusqu’à une époque à venir qui doit être aussi générale que celle dont il est la suite. La régénération spirituelle de l’homme individuel n’a et ne peut avoir aucune influence sur ces lois. L’enfant souffre de même qu’il meurt, parce qu’il appartient à une masse qui doit souffrir et mourir parce qu’elle a été dégradée dans son principe, et qu’en vertu de la triste loi qui en a découlé, tout homme, parce qu’il est homme, est sujet à tous les maux qui peuvent affliger l’homme. Tout nous ramène donc à cette grande vérité, que tout mal, ou pour parler plus clairement, toute douleur est un supplice imposé pour quelque crime actuel ou originel ; que si cette hérédité des peines vous embarrasse, oubliez, si vous voulez, tout ce que je vous ai dit sur ce point ; car je n’ai nul besoin de cette considération pour établir ma première assertion, qu’on ne s’entend pas soi-même lorsqu’on se plaint que les méchants sont heureux dans ce monde, et les justes malheureux ; puisqu’il n’y a rien de si vrai que la proposition contraire. Pour justifier les voies de la Providence, même dans l’ordre temporel, il n’est point nécessaire du tout que le crime soit toujours puni et sans délai. Encore une fois, il est singulier que l’homme ne puisse obtenir de lui d’être aussi juste envers Dieu qu’envers ses semblables : qui jamais s’est avisé de soutenir qu’il n’y a ni ordre ni justice dans un état parce que deux ou trois criminels auront échappé aux tribunaux ? La seule différence qu’il y ait entre les deux justices, c’est que la nôtre laisse échapper des coupables par impuissance ou par corruption, tandis que si l’autre paraît quelquefois ne pas apercevoir les crimes, elle ne suspend ses coups que par des motifs adorables qui ne sont pas, à beaucoup près, hors de la portée de notre intelligence. TROISIEME ENTRETIEN LE COMTE

Ah ! vous me citez encore un de mes amis ; mais je vous répondrai comme lui : Voyez plutôt l’hiver sur ma tête. Ces cheveux blancs vous déclarent assez que le temps du fanatisme et même des simples exagérations a passé pour moi. Il y a d’ailleurs une certaine colère rationnelle qui s’accorde fort bien avec la sagesse ; l’Esprit-Saint lui-même l’a déclaré formellement exempte de péché. QUATRIEME ENTRETIEN LE COMTE

Ce sera un cours très intéressant et qui ne sera pas de pure érudition. Vous trouverez sur votre route une foule d’observations intéressantes ; car la prière de chaque nation est une espèce d’indicateur qui nous montre avec une précision mathématique la position morale de cette nation. Les Hébreux, par exemple, ont donné quelquefois à Dieu le nom de père ; les Païens mêmes ont fait grand usage de ce titre ; mais lorsqu’on en vient à la prière, c’est autre chose : vous ne trouverez pas dans toute l’antiquité profane, ni même dans l’ancien Testament, un seul exemple que l’homme ait donné à Dieu le titre de père en lui parlant dans la prière. Pourquoi encore les hommes de l’antiquité, étrangers à la révélation de Moïse, n’ont-ils jamais su exprimer le repentir dans leurs prières ? Ils avaient des remords comme nous puisqu’ils avaient une conscience : leurs grands criminels parcouraient la terre et les mers pour trouver des expiations et des expiateurs ; ils sacrifiaient à tous les dieux irrités ; ils se parfumaient, ils s’inondaient d’eau et de sang ; mais le coeur contrit ne se voit point : jamais ils ne savent demander pardon dans leurs prières. Ovide, après mille autres, a pu mettre ces mots dans la bouche de l’homme outragé qui pardonne au coupable : Non quia tu dignus, set quia mitis ego ; mais nul ancien n’a pu transporter ces mêmes mots dans la bouche du coupable parlant à Dieu. Nous avons l’air de traduire Ovide dans la liturgie de la messe lorsque nous disons : Non aestimator meriti, sed veniae largitor admitte ; et cependant nous disons alors ce que le genre humain entier n’a jamais pu dire sans révélation ; car l’homme savait bien qu’il pouvait irriter Dieu ou un Dieu, mais non qu’il pouvait l’offenser. Les mots de crime et de criminel appartiennent à toutes les langues : ceux de péché et de pécheur n’appartiennent qu’à la langue chrétienne. Par une raison du même genre, toujours l’homme a pu appeler Dieu père, ce qui n’exprime qu’une relation de création et de puissance ; mais nul homme, par ses propres forces, n’a pu dire mon père ! car ceci est une relation d’amour, étrangère même au mont Sinaï, et qui n’appartient qu’au Calvaire. SEPTIEME ENTRETIEN LE COMTE

Quoi qu’il en puisse arriver dans l’avenir, voyons, je vous en prie, où nous en sommes aujourd’hui. Nos entretiens ont commencé par l’examen de la grande et éternelle plainte qu’on ne cesse d’élever sur le succès du crime et les malheurs de la vertu ; et nous avons acquis l’entière conviction qu’il n’y a rien au monde de moins fondé que cette plainte, et que pour celui même qui ne croirait pas à une autre vie, le parti de la vertu serait toujours le plus sûr pour obtenir la plus haute chance de bonheur temporel. Ce qui a été dit sur les supplices, sur les maladies et sur les remords ne laisse pas subsister le moindre doute sur ce point. J’ai surtout fait une attention particulière à ces deux axiomes fondamentaux : savoir, en premier lieu, que nul homme n’est puni comme juste, mais toujours comme homme, en sorte qu’il est faux que la vertu souffre dans ce monde : c’est la nature humaine qui souffre, et toujours elle le mérite ; et secondement, que le plus grand bonheur temporel n’est nullement promis, et ne saurait l’être, à l’homme vertueux, mais à la vertu. Il suffit en effet, pour que l’ordre soit visible et irréprochable, même dans ce monde, que la plus grande masse de bonheur soit dévolue à la plus grande masse de vertus en général ; et l’homme étant donné tel qu’il est, il n’est pas même possible à notre raison d’imaginer un autre ordre de choses qui ait seulement une apparence de raison et de justice. Mais comme il n’y a point d’homme juste, il n’y en a point qui ait droit de se refuser à porter de bonne grâce sa part des misères humaines, puisqu’il est nécessairement criminel ou de sang criminel ; ce qui nous a conduits à examiner à fond toute la théorie du péché originel, qui est malheureusement celle de la nature humaine. Nous avons vu dans les nations sauvages une image affaiblie du crime primitif ; et l’homme n’étant qu’une parole animée, la dégradation de la parole s’est présentée à nous, non comme le signe de la dégradation humaine, mais comme cette dégradation même ; ce qui nous a valu plusieurs réflexions sur les langues et sur l’origine de la parole et des idées. Ces points éclaircis, la prière se présentait naturellement à nous comme un supplément à tout ce qui avait été dit, puisqu’elle est un remède accordé à l’homme pour restreindre l’empire du mal en se perfectionnant lui-même, et qu’il ne doit s’en prendre qu’à ses propres vices, s’il refuse d’employer ce remède. À ce mot de prière nous avons vu s’élever la grande objection d’une philosophie aveugle ou coupable, qui, ne voyant dans le mal physique qu’un résultat inévitable des lois éternelles de la nature, s’obstine à soutenir que par là même il échappe entièrement à l’action de la prière. Ce sophisme mortel a été discuté et combattu dans le plus grand détail. Les fléaux dont nous sommes frappés, et qu’on nomme très justement fléaux du ciel, nous ont paru les lois de la nature précisément comme les supplices sont des lois de la société, et par conséquent d’une nécessité purement secondaire qui doit enflammer notre prière, loin de la décourager. Nous pouvions sans doute nous contenter à cet égard des idées générales, et n’envisager toutes ces sortes de calamités qu’en masse : cependant nous avons permis à la conversation de serpenter un peu dans ce triste champ, et la guerre surtout nous a beaucoup occupés. C’est, je vous l’assure, celle de toutes nos excursions qui m’a le plus attaché ; car vous m’avez fait envisager ce fléau de la guerre sous un point de vue tout nouveau pour moi, et je compte y réfléchir encore de toutes mes forces. HUITIEME ENTRETIEN LE CHEVALIER

Il ne s’agit nullement de style ; chacun a le sien : il s’agit des choses. Or, je dis que le purgatoire est le dogme du bon sens ; et puisque tout péché doit être expié dans ce monde ou dans l’autre, il s’ensuit que les afflictions envoyées aux hommes par la justice divine sont un véritable bienfait, puisque ces peines, lorsque nous avons la sagesse de les accepter, nous sont, pour ainsi dire, décomptées sur celles de l’avenir. J’ajoute qu’elles sont un gage manifeste d’amour, puisque cette anticipation ou cette commutation de peine exclut évidemment la peine éternelle. Celui qui n’a jamais souffert dans ce monde ne saurait être sûr de rien ; et moins il a souffert moins il est sûr ; mais je ne vois pas ce que peut craindre, ou pour m’exprimer plus exactement, ce que peut laisser craindre celui qui a souffert avec acceptation. HUITIEME ENTRETIEN LE CHEVALIER

Enfin l’idée du péché et celle du sacrifice pour le péché, s’étaient si bien amalgamées dans l’esprit des hommes de l’antiquité, que la langue sainte exprimait l’un et l’autre par le même mot. De là cet hébraïsme si connu, employé par saint Paul, que le Sauveur a été fait péché pour nous. NEUVIEME ENTRETIEN LE COMTE

Ah ! ah ! vous êtes de l’aréopage. Eh bien ! n’en parlons plus pour aujourd’hui ; mais je vous dois des remerciements et des félicitations, M. le chevalier, pour votre charmante apologie de la superstition. À mesure que vous parliez, je voyais disparaître ces traits hideux et ces longues oreilles dont la peinture ne manque jamais de la décorer ; et quand vous avez fini, elle me semblait presque une jolie femme. Lorsque vous aurez notre âge, hélas ! nous ne vous entendrons plus ; mais d’autres vous entendront, et vous leur rendrez la culture que vous tenez de nous. Car c’est bien nous, s’il vous plaît, qui avons donné le premier coup de bêche à cette bonne terre. Au surplus, messieurs, nous ne sommes pas réunis pour disputer, mais pour discuter. Cette table, quoiqu’elle ne porte que du thé et quelques livres, est aussi une entremetteuse de l’amitié, comme dit le proverbe que notre ami citait tout à l’heure : ainsi nous ne contesterons plus. Je voudrais seulement vous proposer une idée qui pourrait bien, ce me semble, passer pour un traité de paix entre nous. Il m’a toujours paru que, dans la haute métaphysique, il y a des règles de fausse position comme il y en avait jadis dans l’arithmétique. C’est ainsi que j’envisage toutes les opinions qui s’éloignent de la révélation expresse, et qu’on emploie pour expliquer d’une manière plus ou moins plausible tel ou tel point de cette même révélation. Prenons, si vous voulez, pour exemple, l’opinion de la préexistence des âmes, dont on s’est servi pour expliquer le péché originel. Vous voyez d’un coup d’oeil tout ce qu’on peut dire contre la création successive des âmes, et le parti qu’on peut tirer de la préexistence pour une foule d’explications intéressantes : je vous déclare néanmoins expressément que je ne prétends point adopter ce système comme une vérité ; mais je dis, et voici ma règle de fausse position : Si j’ai pu, moi chétif mortel, trouver une solution nullement absurde qui rend assez bien raison d’un problème embarrassant, comment puis-je douter que, si ce système n’est pas vrai, il y a une autre solution que j’ignore, et que Dieu a jugé à propos de refuser à notre curiosité ? J’en dis autant de l’hypothèse ingénieuse de l’illustre Leibnitz, qu’il a établie sur le crime de Sextus Tarquin, et qu’il a développé avec tant de sagacité dans sa Théodicée ; j’en dis autant de cent autres systèmes, et des vôtres en particulier, mon digne ami. Pourvu qu’on ne les regarde point comme des démonstrations, qu’on les propose modestement, et qu’on ne les propose que pour se tranquilliser l’esprit, comme je viens de vous le dire, et qu’ils ne mènent surtout ni à l’orgueil ni au mépris de l’autorité, il me semble que la critique doit se taire devant ces précautions. On tâtonne dans toutes les sciences : pourquoi la métaphysique, la plus obscure de toutes, serait-elle exceptée ? J’en reviens cependant toujours à dire que, pour peu qu’on se livre trop à ces sortes de recherches transcendantes, on fait preuve au moins d’une certaine inquiétude qui expose fort le mérite de la foi et de la docilité. Ne trouvez-vous pas qu’il y a déjà bien longtemps que nous sommes dans les nues ? En sommes-nous devenus meilleurs ? J’en doute un peu. Il serait temps de redescendre sur terre. J’aime beaucoup, je vous l’avoue, les idées pratiques, et surtout ces analogies frappantes qui se trouvent entre les dogmes du Christianisme et ces doctrines universelles que le genre humain a toujours professées, sans qu’il soit possible de leur assigner aucune racine humaine. Après le voyage que nous venons d’exécuter à tire-d’aile dans les plus hautes régions de la métaphysique, je voudrais vous proposer quelque chose de moins sublime : parlons par exemple des indulgences. DIXIEME ENTRETIEN LE COMTE

Leur coutume invariable est de donner des noms extraordinaires aux choses les plus connues sous des noms consacrés : ainsi un homme pour eux est un mineur, et sa naissance, émancipation. Le péché originel s’appelle le crime primitif ; les actes de la puissance divine ou de ses agents dans l’univers s’appellent des bénédictions, et les peines infligées aux coupables, des pâtiments. Souvent je les ai tenu moi-même en pâtiment, lorsqu’il m’arrivait de leur soutenir que tout ce qu’ils disaient de vrai n’était que le catéchisme couvert de mots étrangers. ONZIEME ENTRETIEN LE COMTE


Voir en ligne : Association de Bibliophiles Universels