Philosophia Perennis

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Les Soirées de Saint-Pétersbourg

Joseph de Maistre : Sur la prière

Entretiens sur le gouvernement temporel de la Providence

vendredi 14 novembre 2008

Les Soirées de Saint-Pétersbourg (1821), par le comte Joseph de
Maistre (1753-1821).

Encodé à partir de l’édition de 1842 (Louis Lesne Éditeur, Lyon), par
Denis Constales (dcons@world.std.com). Ceci est la version du 2 septembre 1996.

Tout mal étant un châtiment, il s’ensuit que nul mal ne saurait être considéré comme nécessaire, et nul mal n’étant nécessaire, il s’ensuit que tout mal peut être prévenu ou par la suppression du crime qui l’avait rendu nécessaire, ou par la prière qui a la force de prévenir le châtiment ou de le mitiger. L’empire du mal physique pouvant donc encore être restreint indéfiniment par ce moyen surnaturel, vous voyez... DEUXIEME ENTRETIEN LE COMTE

Mais je voudrais, avant de finir sur ce sujet, recommander à votre attention une observation qui m’a toujours frappé. D’où vient qu’on trouve dans les langues primitives de tous les anciens peuples des mots qui supposent nécessairement des connaissances étrangères à ces peuples ? Où les Grecs avaient-ils pris, par exemple, il y a trois mille ans au moins, l’épithète de Physizoos (donnant ou possédant la vie) qu’Homère donne quelquefois à la terre ? et celle de Pheresbios, à peu près synonyme, que lui attribue Hésiode ? Où avaient-ils pris l’épithète encore plus singulière de Philemate (amoureuse ou altérée de sang) donnée à cette même terre dans une tragédie ? Qui leur avait enseigné de nommer le soufre, qui est le chiffre du feu, le divin ? Je ne suis pas moins frappé du nom de Cosmos, donné au monde. Les Grecs le nommaient beauté, parce que tout ordre est beauté, comme dit quelque part le bon Eustathe, et que l’ordre suprême est dans le monde. Les Latins rencontrèrent la même idée, et l’exprimèrent par leur mot Mundus, que nous avons adopté en lui donnant seulement une terminaison française, excepté cependant que l’un de ces mots exclut le désordre, et que l’autre exclut la souillure ; cependant c’est la même idée, et les deux mots son également justes et également faux. Mais dites-moi encore, je vous prie, comment ces anciens Latins, lorsqu’ils ne connaissaient encore que la guerre et le labourage, imaginèrent d’exprimer par le même mot l’idée de la prière et celle du supplice ? qui leur enseigna d’appeler la fièvre, la purificatrice, ou l’expiatrice ? Ne dirait-on pas qu’il y a ici un jugement, une véritable connaissance de cause, en vertu de laquelle un peuple affirme la justesse du nom ? Mais croyez-vous que ces sortes de jugements aient pu appartenir au temps où l’on savait à peine écrire, où le dictateur bêchait son jardin, où l’on écrivait des vers que Varron et Cicéron n’entendaient plus ? Ces mots et d’autres encore qu’on pourrait citer en grand nombre, et qui tiennent à toute la métaphysique orientale, sont des débris évidents de langues plus anciennes détruites ou oubliées. Les Grecs avaient conservé quelques traditions obscures à cet égard ; et qui sait si Homère n’attestait pas la même vérité, peut-être sans le savoir, lorsqu’il nous parle de certains hommes et de certaines choses que les dieux appellent d’une manière et les hommes d’une autre ? DEUXIEME ENTRETIEN LE COMTE

J’ai bien senti que nous dérivions : mais dès que la mer était parfaitement tranquille et sans écueils, que nous ne manquions d’ailleurs ni de temps ni de vivres, et que nous n’avons de plus (ce qui me paraît le point essentiel) rien à faire chez nous, il ne me restait que le plaisir de voir du pays. Au reste, puisque vous voulez revenir, je n’ai point oublié que, dans notre second entretien, un mot que vous dîtes sur la prière me fit éprouver une certaine peine, en réveillant dans mon esprit des idées qui l’avaient obsédé plus d’une fois : rappelez-moi les vôtres, je vous en prie. QUATRIEME ENTRETIEN LE CHEVALIER

Voici comment je fus conduit à parler de la prière. Tout mal étant un châtiment, il s’ensuit que nul mal ne peut être regardé comme nécessaire, puisqu’il pouvait être prévenu. L’ordre temporel est, sur ce point comme sur tant d’autres, l’image d’un ordre supérieur. Les supplices n’étant rendus nécessaires que par les crimes, et tout crime étant l’acte d’une volonté libre, il en résulte que tout supplice pouvait être prévenu, puisque le crime pouvait n’être pas commis. J’ajoute qu’après même qu’il est commis, le châtiment peut encore être prévenu de deux manières : car d’abord les mérites du coupable ou même ceux de ses ancêtres peuvent faire équilibre à sa faute ; en second lieu, ses ferventes supplications ou celles de ses amis peuvent désarmer le souverain. QUATRIEME ENTRETIEN LE COMTE

Et ne vous laissez point séduire par les théories modernes sur l’immensité de Dieu, sur notre petitesse et sur la folie que nous commettons en voulant juger d’après nous-mêmes : belles phrases qui ne tendent point à exalter Dieu, mais à dégrader l’homme. Les intelligences ne peuvent différer entre elles qu’en perfection, comme les figures semblables ne peuvent différer qu’en dimensions. La courbe que décrit Uranus dans l’espace, et celle qui enferme sous la coque le germe d’un colibri, diffèrent sans doute immensément. Resserrez encore la seconde jusqu’à l’atome, ouvrez l’autre dans l’infini, ce sont toujours deux ellipses, et vous les représenterez par la même formule. S’il n’y avait nul rapport et nulle ressemblance réelle entre l’intelligence divine et la nôtre, comment l’une aurait-elle pu s’unir à l’autre, et comment l’homme exercerait-il même après sa dégradation, un empire aussi frappant sur les créatures qui l’environnent ? Lorsqu’au commencement des choses Dieu dit : Faisons l’homme à notre ressemblance, il ajouta tout de suite : Et qu’il domine sur tout ce qui respire ; voilà le titre originel de l’investiture divine : car l’homme ne règne sur la terre que parce qu’il est semblable à Dieu. Ne craignons jamais de nous élever trop et d’affaiblir les idées que nous devons avoir de l’immensité divine. Pour mettre l’infini entre deux termes, il n’est pas nécessaire d’en abaisser un ; il suffit d’élever l’autre sans limites. Images de Dieu sur la terre, tout ce que nous avons de bon lui ressemble ; et vous ne sauriez croire combien cette sublime ressemblance est propre à éclaircir une foule de questions. Ne soyez donc pas surpris si j’insiste beaucoup sur ce point. N’ayons, par exemple, aucune répugnance à croire et à dire qu’on prie Dieu, comme on prie un souverain, et que la prière a, dans l’ordre supérieur comme dans l’autre, le pouvoir d’obtenir des grâces et de prévenir des maux : ce qui peut encore resserrer l’empire du mal jusqu’à des bornes également inassignables. QUATRIEME ENTRETIEN LE COMTE

Après la sortie rationnelle de notre ami, que pourrais-je ajouter sur l’homme universel ? Mais croyez, mon très cher chevalier, qu’en vous appuyant malheureusement sur lui, vous venez de nous exposer à la tentation la plus perfide qui puisse se présenter à l’esprit humain : c’est celle de croire aux lois invariables de la nature. Ce système a des apparences séduisantes, et il mène droit à ne plus prier, c’est-à-dire, à perdre la vie spirituelle ; car la prière est la respiration de l’âme, comme l’a dit, je crois, M. de Saint-Martin ; et qui ne prie plus, ne vit plus. Point de religion sans prière, a dit ce même Voltaire que vous venez de citer : rien de plus évident ; et par une conséquence nécessaire, point de prière, point de religion. C’est à peu près l’état où nous sommes réduits : car les hommes n’ayant jamais prié qu’en vertu d’une Religion révélée (ou reconnue pour telle), à mesure qu’ils se sont approchés du déisme, qui n’est rien et ne peut rien, ils ont cessé de prier, et maintenant vous les voyez courbés vers la terre, uniquement occupés de lois et d’études physiques, et n’ayant plus le moindre sentiment de leur dignité naturelle. Tel est le malheur de ces hommes qu’ils ne peuvent même plus désirer leur propre régénération, non point seulement par la raison connue qu’on ne peut désirer ce qu’on ne connaît pas, mais parce qu’ils trouvent dans leur abrutissement moral je ne sais quel charme affreux qui est un châtiment épouvantable. C’est donc en vain qu’on leur parlerait de ce qu’ils sont et de ce qu’ils devaient être. Plongés dans l’atmosphère divine, ils refusent de vivre, tandis que s’ils voulaient seulement ouvrir la bouche, ils attireraient l’esprit. Tel est l’homme qui ne prie plus ; et si le culte public (il ne faudrait pas d’autre preuve de son indispensable nécessité) ne s’opposait pas un peu à la dégradation universelle, je crois, sur mon honneur, que nous deviendrions enfin de véritables brutes. Aussi rien n’égale l’antipathie des hommes dont je vous parle pour ce culte et pour ses ministres. De tristes confidences m’ont appris qu’il en est pour qui l’air d’une église est une espèce de mofette qui les oppresse au pied de la lettre, et les oblige de sortir ; tandis que les âmes saines s’y sentent pénétrées de je ne sais quelque rosée spirituelle qui n’a point de nom, mais qui n’en a point besoin, car personne ne peut la méconnaître. Votre Vincent de Lerins a donné une règle fameuse en fait de religion : il a dit qu’il fallait croire ce qui a été cru TOUJOURS, PARTOUT et PAR TOUS. Il n’y a rien de si vrai et de si généralement vrai. L’homme, malgré sa fatale dégradation, porte toujours des marques évidentes de son origine divine, de manière que toute croyance universelle est toujours plus ou moins vraie ; c’est-à-dire que l’homme peut bien avoir couvert et, pour ainsi dire, encroûté la vérité par les erreurs dont il l’a surchargée ; mais ces erreurs seront locales, et la vérité universelle se montrera toujours. Or, les hommes ont toujours et partout prié. Ils ont pu sans doute prier mal : ils ont pu demander ce qu’il ne fallait pas, ou ne pas demander ce qu’il fallait, et voilà l’homme ; mais toujours ils ont prié, et voilà Dieu. Le beau système des lois invariables nous mènerait droit au fatalisme, et ferait de l’homme une statue. Je proteste comme notre ami l’a fait hier, que je n’entends point insulter la raison. Je la respecte infiniment malgré tout le mal qu’elle nous a fait ; mais ce qu’il y a de bien sûr, c’est que toutes les fois qu’elle se trouve opposée au sens commun, nous devons la repousser comme une empoisonneuse. C’est elle qui a dit : Rien ne doit arriver que ce qui arrive, rien arrive que ce qui doit arriver. Mais le bon sens a dit : Si vous priez, telle chose qui devait arriver, n’arrivera pas ; en quoi le sens commun a fort bien raisonné, tandis que la raison n’avait pas le sens commun. Et peu importe, au reste, qu’on puisse opposer à des vérités prouvées certaines subtilités dont le raisonnement ne sait pas se tirer sur-le-champ ; car il n’y a pas de moyen plus infaillible de donner dans les erreurs les plus grossières et les plus funestes que de rejeter tel ou tel dogme, uniquement parce qu’il souffre une objection que nous ne savons pas résoudre. QUATRIEME ENTRETIEN LE SÉNATEUR

Je voulais dire qu’en votre qualité de Latin, vous en revenez toujours à l’autorité. Je m’amuse souvent à vous voir dormir sur cet oreiller. Au surplus, quand même je serais protestant, nous ne disputerions pas aujourd’hui : car c’est, à mon avis, très bien, très justement, et même, si vous voulez, très philosophiquement fait d’établir comme dogme national, que tout fléau du ciel est un châtiment : et quelle société humaine n’a pas cru cela ? Quelle nation antique ou moderne, civilisée ou barbare, et dans tous les systèmes possibles de religion, n’a pas regardé ces calamités comme l’ouvrage d’une puissance supérieure qu’il était possible d’apaiser ? Je loue cependant beaucoup M. le chevalier, s’il ne s’est jamais moqué de son curé, lorsqu’il l’entendait recommander le paiement de la dîme, sous peine de la grêle ou de la foudre : car personne n’a droit d’assurer qu’un tel malheur est la suite d’une telle faute (légère surtout) ; mais l’on peut et l’on doit assurer, en général, que tout mal physique est un châtiment ; et qu’ainsi ceux que nous appelons les fléaux du ciel, sont nécessairement la suite d’un grand crime national, ou de l’accumulation des crimes individuels ; de manière que chacun de ces fléaux pouvait être prévenu, d’abord par une vie meilleure, et ensuite par la prière. Ainsi nous laisserons dire les sophistes avec leurs lois éternelles et immuables, qui n’existent que dans leur imagination, et qui ne tendent à rien moins qu’à l’extinction de toute moralité, et à l’abrutissement absolu de l’espèce humaine. Il faut de l’électricité, disiez-vous, M. le chevalier : donc il nous faut des tonnerres et des foudres, comme il nous faut de la rosée ; vous pourriez ajouter encore : comme il nous faut des loups, des tigres, des serpents à sonnettes, etc., etc. - Je l’ignore en vérité. L’homme étant dans un état de dégradation aussi visible que déplorable, je n’en sais pas assez pour décider quels êtres et quel phénomènes sont dus uniquement à cet état. D’ailleurs, dans celui même où nous sommes, on se passe fort bien de loups en Angleterre : pourquoi, je vous prie, ne s’en passerait-on pas ailleurs ? Je ne sais point du tout s’il est nécessaire que le tigre soit ce qu’il est : je ne sais pas même s’il est nécessaire qu’il y ait des tigres, ou, pour vous parler franchement, je me tiens sûr du contraire. Qui peut oublier la sublime prérogative de l’homme : Que partout où il se trouve établi en nombre suffisant les animaux qui l’entourent doivent le servir, l’amuser ou disparaître. Mais partons, si l’on veut, de la folle hypothèse de l’optimisme : supposons que le tigre doive être, et de plus être ce qu’il est, dirons-nous : Donc il est nécessaire qu’un de ces animaux entre aujourd’hui dans telle habitation, et qu’il y dévore dix personnes ? Il faut que la terre recèle dans son sein diverses substances qui, dans certaines circonstances données, peuvent s’enflammer ou se vaporiser, et produire un tremblement de terre : fort bien ; ajouterons-nous : Donc il était nécessaire que, le Ier novembre 1755, Lisbonne entier pérît par une de ces catastrophes. L’explosion n’aurait pu se faire ailleurs, dans un désert, par exemple, ou sous le bassin de la mer, ou à cent pas de la ville. Les habitants ne pouvaient être avertis, par de légères secousses préliminaires, de se mettre à l’abri par la fuite ? Toute raison humaine non sophistiquée se révoltera contre de pareilles conséquences. QUATRIEME ENTRETIEN LE SÉNATEUR

Sans doute, et je crois que le bon sens universel a incontestablement raison lorsqu’il s’en tient à l’étymologie dont lui-même est l’auteur. Les fléaux sont destinés à nous battre ; et nous sommes battus parce que nous le méritons. Nous pouvions sans doute ne pas le mériter, et même après l’avoir mérité, nous pouvons obtenir grâce. C’est là, ce me semble, le résultat de tout ce qu’on peut dire de sensé sur ce point ; et c’est encore un des cas assez nombreux où la philosophie, après de longs et pénibles détours, vient enfin se délasser dans la croyance universelle. Vous sentez donc assez, M. le chevalier, combien je suis contraire à votre comparaison des nuits et des jours. Le cours des astres n’est pas un mal : c’est, au contraire, une règle constante et un bien qui appartient à tout le genre humain ; mais le mal qui n’est qu’un châtiment, comment pourrait-il être nécessaire ? L’innocence pouvait le prévenir, la prière peut l’écarter : toujours j’en reviendrai à ce grand principe. Remarquez à ce sujet un étrange sophisme de l’impiété, ou, si vous voulez, de l’ignorance ; car je ne demande pas mieux que de voir celle-ci à la place de l’autre. Parce que la toute-puissante bonté doit employer un mal pour en exterminer un autre, on croit que le mal est une portion intégrante du tout. Rappelons-nous ce qu’a dit la sage antiquité : Que Mercure (qui est la raison) a la puissance d’arracher les nerfs de Typhon pour en faire les cordes de la lyre divine. Mais si Typhon n’existait pas, ce tour de force merveilleux serait inutile. Nos prières n’étant donc qu’un effort de l’être intelligent contre l’action de Typhon, l’utilité et même la nécessité s’en trouvent philosophiquement démontrées. QUATRIEME ENTRETIEN LE COMTE

Vous voyez, M. le sénateur, que j’approuve fort votre manière d’envisager ce monde, et que je l’appuie même, si je ne suis absolument trompé, sur d’assez bons arguments. Du reste, je vous le répète, je sais que je ne sais pas ; et ce doute me transporte à la fois de joie et de reconnaissance, puisque j’y trouve réunis et le titre ineffaçable de ma grandeur, et le préservatif salutaire contre toute spéculation ridicule ou téméraire. En examinant la nature sous ce point de vue, en grand, comme dans le dernière de ses productions, je me rappelle continuellement (et c’est assez pour moi) ce mot d’un Lacédémonien songeant à ce qui empêchait un cadavre raide de se tenir debout de quelque manière qu’on s’y prît : PAR DIEU, dit-il, il faut qu’il y ait quelque chose là-dedans. Toujours et partout on doit dire de même : car, sans quelque chose, tout est cadavre, et rien ne se tient debout. Le monde, ainsi envisagé comme un simple assemblage d’apparences, dont le moindre phénomène cache une réalité, est un véritable et sage idéalisme. Dans un sens très vrai, je puis dire que les objets matériels ne sont rien de ce que je vois ; mais ce que je vois est réel par rapport à moi, et c’est assez pour moi d’être ainsi conduit jusqu’à l’existence d’un autre ordre que je crois fermement sans le voir. Appuyé sur ces principes, je comprends parfaitement, non pas seulement que la prière est utile en général pour écarter le mal physique, mais qu’elle en est le véritable antidote, le spécifique naturel, et que par essence elle tend à le détruire, précisément comme cette puissance invisible qui nous arrive du Pérou cachée dans une écorce légère, va chercher, en vertu de sa propre essence, le principe de la fièvre, le touche et l’attaque avec plus ou moins de succès, suivant les circonstances et le tempérament ; à moins qu’on ne veuille soutenir que le bois guérit la fièvre, ce qui serait tout à fait drôle. CINQUIEME ENTRETIEN LE COMTE

Vous voyez, mon cher chevalier, qu’il ne s’agit pas tout à fait d’une question de mots ; mais revenons. Cette excursion sur les causes nous conduit à une idée également juste et féconde : c’est d’envisager la prière considérée dans son effet, simplement comme une cause seconde ; car sous ce point de vue elle n’est que cela, et ne doit être distinguée d’aucune autre. Si donc un philosophe à la mode s’étonne de me voir employer la prière pour me préserver de la foudre, par exemple, je lui dirai : Et vous, monsieur, pourquoi employez-vous des paratonnerres ? ou pour m’en tenir à quelque chose de plus commun, pourquoi employez-vous les pompes dans les incendies, et les remèdes dans les maladies ? Ne vous opposez-vous pas ainsi tout comme moi aux lois éternelles ? « Oh ! c’est bien différent ; me dira-t-on, car si c’est une loi, par exemple, que le feu brûle, c’en est une aussi que l’eau éteigne le feu. » Et moi je répondrai : C’est précisément ce que je dis de mon côté ; car si c’est une loi que la foudre produise tel ou tel ravage, c’en est une aussi que la prière, répandue à temps sur le FEU DU CIEL, l’éteigne ou le détourne. Et soyez persuadés, messieurs, qu’on ne me fera aucune objection dans la même supposition, que je ne rétorque avec avantage : il n’y a point de milieu entre le fatalisme rigide, absolu, universel, et la foi commune des hommes sur l’efficacité de la prière. CINQUIEME ENTRETIEN LE COMTE

Trouvez-vous la moindre difficulté dans cette idée, que la prière est une cause seconde, et qu’il est impossible de faire contre elle une seule objection que vous ne puissiez faire de même contre la médecine, par exemple ? Ce malade doit mourir ou ne doit pas mourir ; donc il est inutile de prier pour lui ; et moi je dis : Donc il est inutile de lui administrer des remèdes ; donc il n’y a point de médecine. Où est la différence, je vous prie ? Nous ne voulons pas faire attention que les causes secondes se combinent avec l’action supérieure. Ce malade mourra ou ne mourra pas : oui, sans doute, il mourra s’il ne prend pas des remèdes, et il ne mourra pas s’il en use : cette condition, s’il est permis de s’exprimer ainsi, fait portion du décret éternel. Dieu, sans doute, est le moteur universel ; mais chaque être est mu suivant la nature qu’il en a reçue. Vous-mêmes, messieurs, si vous vouliez amener à vous ce cheval que nous voyons là-bas dans la prairie, comment feriez-vous ? vous le monteriez, ou vous l’amèneriez par la bride, et l’animal vous obéirait, suivant sa nature, quoiqu’il eût toute la force nécessaire pour vous résister, et même pour vous tuer d’un coup de pied. Que s’il vous plaisait de faire venir à nous l’enfant que nous voyons dans le jardin, vous l’appelleriez, ou, comme vous ignorez son nom, vous lui feriez quelque signe ; le plus intelligible pour lui serait sans doute de lui montrer ce biscuit, et l’enfant arriverait, suivant sa nature. Si vous aviez besoin enfin d’un livre de ma bibliothèque, vous iriez le chercher, et le livre suivrait votre main d’une manière purement passive, suivant sa nature. C’est une image assez naturelle de l’action de Dieu sur les créatures. Il meut les anges, les hommes, les animaux, la matière brute, tous les êtres enfin ; mais chacun suivant sa nature ; et l’homme ayant été créé libre, il est mu librement. Cette loi est véritablement la loi éternelle, et c’est à elle qu’il faut croire. CINQUIEME ENTRETIEN LE COMTE

On peut tirer un très grand parti de cette combinaison des forces motrices qui peuvent animer à la fois le même corps, quels que soient leur nombre et leur direction, et qui ont si bien toutes leur effet, que le mobile se trouvera à la fin du mouvement unique qu’elles auront produit, précisément au même point où il s’arrêterait, si toutes avaient agi l’une après l’autre. L’unique différence qui se trouve entre l’une et l’autre dynamique, c’est que dans celle des corps, la force qui les anime ne les appartient jamais, au lieu que dans celle des esprits, les volontés, qui sont des actions substantielles, s’unissent, se croisent, ou se heurtent d’elles-mêmes, puisqu’elles ne sont qu’actions. Il peut même se faire qu’une volonté créée, annule, je ne dis pas l’effort, mais le résultat de l’action divine ; car, dans ce sens, Dieu lui-même nous a dit que DIEU VEUT des choses qui n’arrivent point, parce que l’homme NE VEUT PAS. Ainsi les droits de l’homme sont immenses, et le plus grand malheur pour lui est de les ignorer ; mais sa véritable action spirituelle est la prière au moyen de laquelle, en se mettant en rapport avec Dieu, il en exerce, pour ainsi dire, l’action toute-puissante, puisqu’il la détermine. Voulez-vous savoir ce que c’est que cette puissance, et la mesurer, pour ainsi dire ? Songez à ce que peut la volonté de l’homme dans le cercle du mal ; elle peut contrarier Dieu, vous venez de la voir : que peut donc cette même volonté lorsqu’elle agit avec lui ? où sont les bornes de cette puissance ? sa nature est de ne pas en avoir. L’énergie de la volonté humaine nous frappe vaguement dans l’ordre social, et souvent il nous arrive de dire que l’homme peut tout ce qu’il veut ; mais dans l’ordre spirituel, où les effets ne sont pas sensibles, l’ignorance sur ce point n’est que trop générale ; et dans le cercle même de la matière, nous ne faisons pas, à beaucoup près, les réflexions nécessaires. Vous renverseriez aisément, par exemple, un de ces églantiers ; mais vous ne pouvez renverser un chêne : pourquoi, je vous prie ? La terre est couverte d’hommes sans tête qui se hâteront de vous répondre : parce que vos muscles ne sont pas assez forts, prenant ainsi de la meilleure foi du monde la limite pour le moyen de la force. Celle de l’homme est bornée par la nature de ses organes physiques, de la manière nécessaire pour qu’il ne puisse troubler que jusqu’à un certain point l’ordre établi ; car vous sentez ce qui arriverait dans ce monde, si l’homme pouvait de son bras seul renverser un édifice ou arracher une forêt. Il est bien vrai que cette même sagesse qui a créé l’homme perfectible, lui a donné la dynamique, c’est-à-dire les moyens artificiels d’augmenter sa force naturelle ; mais ce don est accompagné encore d’un signe éclatant de l’infinie prévoyance : car voulant que tout l’accroissement possible fût proportionné, non aux désirs illimités de l’homme qui sont immenses, et presque toujours désordonnés, mais seulement à ses désirs sages, réglé sur ses besoins, elle a voulu que chacune de ses forces fût nécessairement accompagnée d’un empêchement qui naît d’elle, et qui croît avec elle, de manière que la force doit nécessairement se tuer elle-même par l’effort seul qu’elle fait pour s’agrandir. On ne saurait, par exemple, augmenter proportionnellement la puissance d’un levier sans augmenter proportionnellement les difficultés qui doivent enfin le rendre inutile ; on peut dire de plus qu’en général et dans les opérations mêmes qui ne tiennent point à la mécanique proprement dite, l’homme ne saurait augmenter ses forces naturelles sans employer proportionnellement plus de temps, plus d’espace et plus de matériaux, ce qui l’embarrasse d’abord d’une manière toujours croissante, et l’empêche de plus d’agir clandestinement, et ceci doit être soigneusement remarqué. Ainsi, par exemple, tout homme peut faire sauter une maison au moyen d’une mine ; mais les préparatifs indispensables sont tels que l’autorité publique aura toujours le temps de venir lui demander ce qu’il fait. Les instruments d’optique présentent encore un exemple frappant de la même loi, puisqu’il est impossible de perfectionner l’une des qualités dont la réunion constitue la perfection de ces instruments, sans affaiblir l’autre. On peut faire une observation semblable sur les armes à feu. En un mot, il n’y a point d’exception à une loi dont la suspension anéantirait la société humaine. Ainsi donc, de tous côtés, et dans l’ordre de la nature comme dans celui de l’art, les bornes sont posées. Vous ne feriez pas fléchir l’arbuste dont je vous parlais tout à l’heure, si vous le pressiez avec un roseau ; ce ne serait point cependant parce que la force vous manquerait, mais parce qu’elle manquerait au roseau ; et cet instrument trop faible est à l’églantier ce que le bras est au chêne. La volonté par son essence transporterait les montagnes ; mais les muscles, les nerfs et les os qui lui ont été remis pour agir matériellement, plient sur le chêne, comme le roseau pliait sur l’églantier. Otez donc par la pensée la loi qui veut que la volonté humaine ne puisse agir matériellement d’une manière immédiate que sur le corps qu’elle anime (loi purement accidentelle et relative à notre état d’ignorance et de corruption), elle arrachera un chêne comme elle soulève un bras. De quelque manière qu’on envisage la volonté de l’homme, on trouve que ses droits sont immenses. Mais comme dans l’ordre spirituel, dont le monde n’est qu’une image et une espèce de reflet, la prière est la dynamique confiée à l’homme, gardons-nous bien de nous en priver : ce serait vouloir substituer nos bras au cabestan ou à la pompe à eau. CINQUIEME ENTRETIEN LE COMTE

La philosophie du dernier siècle, qui formera aux yeux de la postérité une des plus honteuses époques de l’esprit humain, n’a rien oublié pour nous détourner de la prière par la considération des lois éternelles et immuables. Elle avait pour objet favori, j’ai presque dit unique, de détacher l’homme de Dieu : et comment pouvait-elle y parvenir plus sûrement qu’en l’empêchant de prier ? Toute cette philosophie ne fut dans le fait qu’un véritable système d’athéisme pratique : j’ai donné un nom à cette étrange maladie : je l’appelle la théophobie ; regardez bien, vous la verrez dans tous les livres philosophiques du XVIIIe siècle. On ne disait pas franchement : Il n’y a pas de Dieu, assertion qui aurait pu amener quelques inconvénients physiques ; mais on disait : « Dieu n’est pas là. Il n’est pas dans vos idées : elles viennent des sens : il n’est pas dans vos pensées, qui ne sont que des sensations transformées ; il n’est pas dans les fléaux qui vous affligent : ce sont des phénomènes physiques, comme d’autres qu’on explique par les lois connues. Il ne pense pas à vous ; il n’a rien fait pour vous en particulier ; le monde est fait pour l’insecte comme pour vous ; il ne se venge pas de vous, car vous êtes trop petits, etc. » Enfin on ne pouvait nommer Dieu à cette philosophie, sans la faire entrer en convulsion. Des écrivains même de cette époque, infiniment au-dessus de la foule, et remarquables par d’excellentes vues partielles, ont nié franchement la création. Comment parler à ces gens-là de châtiments célestes sans les mettre en fureur ? Nul événement physique ne peut avoir de cause supérieure relative à l’homme : voilà son dogme. Quelquefois peut-être elle n’osera pas l’articuler en général ; mais venez à l’application, elle niera constamment en détail, ce qui revient au même. Je puis vous en citer un exemple remarquable et qui a quelque chose de divertissant, quoiqu’il attriste sous un autre rapport. Rien ne les choquait comme le déluge, qui est le plus grand et le plus terrible jugement que la divinité ait jamais exercé sur l’homme ; et cependant rien n’était mieux établi par toutes les espèces de preuves capables d’établir un grand fait. Comment faire donc ? ils commencèrent par nous refuser obstinément toute l’eau nécessaire au déluge ; et je me rappelle que, dans mes belles années, ma jeune foi était alarmée par leurs raisons : mais la fantaisie leur étant venue depuis de créer un monde par voie de précipitation, et l’eau leur étant rigoureusement nécessaire pour cette opération remarquable, le défaut d’eau ne les a plus embarrassés, et ils sont allés jusqu’à nous en accorder libéralement une enveloppe de trois lieues de hauteur sur toute la surface du globe ; ce qui est fort honnête. Quelques-uns même ont imaginer d’appeler Moïse à leur secours et de le forcer, par les plus étranges tortures, à déposer en faveur de leurs rêves cosmogoniques. Bien entendu, cependant, que l’intervention divine demeure parfaitement étrangère à cette aventure qui n’a rien d’extraordinaire : ainsi, ils ont admis la submersion totale du globe à l’époque même fixée par ce grand homme, ce qui leur paru suffire pour se déclarer sérieusement défenseurs de la révélation ; mais de Dieu, de crime et de châtiment, pas le mot. On nous a même insinué tout doucement qu’il n’y avait point d’homme sur la terre à l’époque de la grande submersion, ce qui est tout à fait mosaïque, comme vous voyez. Ce mot de déluge ayant de plus quelque chose de théologique qui déplaît, on l’a supprimé, et l’on dit catastrophe : ainsi, ils acceptent le déluge, dont ils avaient besoin pour leurs vaines théories, et ils en ôtent Dieu qui les fatigue. Voilà, je pense, un assez beau symptôme de la théophobie. CINQUIEME ENTRETIEN LE COMTE

Pour moi, j’accepte l’engagement de notre ami ; mais je ne vous promets pas de n’avoir plus rien à dire demain sur la prière. CINQUIEME ENTRETIEN LE COMTE

Il n’y a rien de si commun que ces discours : Qu’on prie ou qu’on ne prie pas, les événements vont leur train : on prie, et l’on est battu, etc. ; or, il me paraît très essentiel d’observer qu’il est rigoureusement impossible de prouver cette proposition : On a prié pour une guerre juste, et la guerre a été malheureuse. Je passe sur la légitimité de la guerre, qui est déjà un point excessivement équivoque ; je m’en tiens à la prière : comment peut-on prouvé qu’on a prié ? On dirait que pour cela il suffit qu’on ait sonné les cloches et ouvert les églises. Il n’en va pas ainsi, messieurs ; Nicole, auteur correct de quelques bons écrits, a dit quelque part que le fond de la prière est le désir ; cela n’est pas vrai, mais ce qu’il y a de sûr... SIXIEME ENTRETIEN LE COMTE

Trouverez-vous ici, messieurs, la maxime du désir et de l’amour indispensables à la prière ? Je n’ai point dans ce moment le livre précieux de Fénélon sous la main ; mais vous pouvez faire à l’aise les vérifications nécessaire. SIXIEME ENTRETIEN LE COMTE

Mais Nicole est un autre homme, et je fais moins de compliments avec lui ; car cette maxime qui me choque dans ses écrits tenait à l’école dangereuse de Port-Royal et à tout ce système funeste qui tend directement à décourager l’homme et le mener insensiblement du découragement à l’endurcissement ou au désespoir, en attendant la grâce et le désir. De la part de ces docteurs rebelles, tout me déplaît, et même ce qu’ils ont écrit de bon ; je crains les Grecs jusque dans leurs présents. Qu’est-ce que le désir ? est-ce, comme on l’a dit souvent, l’amour d’un bien absent ? Mais s’il en est ainsi, l’amour, du moins l’amour sensible, ne se commandant pas, l’homme ne peut donc prier avant que cet amour arrive de lui-même, autrement il faudrait que le désir précédât le désir, ce qui me paraît un peu difficile. Et comment s’y prendra l’homme, en supposant qu’il n’y ait point de véritable prière sans désir et sans amour ; comment s’y prendra-t-il, dis-je, pour demander, ainsi que son devoir l’y oblige souvent, ce que sa nature abhorre ? La proposition de Nicole me semble anéantie par le seul commandement d’aimer nos ennemis. SIXIEME ENTRETIEN LE COMTE

Mais en raisonnant, même d’après les idées ou fausses ou incomplètes de Locke, il demeurera toujours certain que nous avons le pouvoir de résister au désir, pouvoir sans lequel il n’y a point de liberté. Or, si l’homme peut résister au désir, et même agir contre le désir, il peut donc prier sans désir et même contre le désir, puisque la prière est un acte de la volonté comme tout autre, et partant, sujet à la loi générale. Le désir n’est point la volonté ; mais seulement une passion de la volonté ; or, puisque l’action qui agit sur elle n’est pas invincible, il s’ensuit que pour prier réellement, il faut nécessairement vouloir, mais non désirer, la prière n’étant par essence qu’un mouvement de la volonté par l’entendement. Ce qui nous trompe sur ce point, c’est que nous ne demandons ordinairement que ce que nous désirons, et qu’un grand nombre de ces élus qui ont parlé de la prière depuis que l’homme sait prier, ayant presque éteint en eux la loi fatale, n’éprouvaient plus de combat entre la volonté et le désir : cependant deux forces agissant dans le même sens n’en sont pas moins essentiellement distinguées. Admirez ici comment deux hommes également éclairés peut-être, quoique fort inégaux en talents et en mérites, arrivaient à la même exagération en partant de principes tout différents. Nicole, ne voyant que la grâce dans le désir légitime, ne laissait rien à la volonté, afin de donner tout à cette grâce qui s’éloignait de lui pour le châtier du plus grand crime qu’on puisse commettre contre elle, celui de lui attribuer plus qu’elle ne veut ; et Fénélon, qu’elle avait pénétré, prenait la prière pour le désir, parce que dans son coeur céleste le désir n’avait jamais abandonné la prière. SIXIEME ENTRETIEN LE COMTE

Ah ! vous me faites là une grande question. Fénélon qui était certainement un homme de désir, semble pencher pour l’affirmative, si, comme je crois l’avoir lu dans ses ouvrages, on peut désirer d’aimer, s’efforcer de désirer, et s’efforcer de vouloir aimer. Si quelque métaphysicien digne de ce nom voulait traiter à fond cette question, je lui proposerais pour épigraphe ce passage des Psaumes : J’ai convoité le désir de tes commandements. En attendant que cette dissertation soit faite, je persiste à dire : Cela n’est pas vrai ; ou si cette décision vous paraît trop dure, je consens à dire : Cela n’est pas assez vrai. Mais ce que vous ne me contesterez certainement pas (et c’est ce que j’étais sur le point de vous dire lorsque vous m’avez interrompu), c’est que le fonds de la prière est la foi ; et cette vérité vous la voyez encore dans l’ordre temporel. Croyez-vous qu’un prince fût bien disposé à verser ses faveurs sur des hommes qui douteraient de sa souveraineté ou qui blasphémeraient sa bonté ? mais s’il ne peut y avoir de prière sans foi, il ne peut y avoir de prière efficace sans pureté. Vous comprenez assez que je n’entends pas donner à ce mot de pureté une signification rigoureuse : que deviendrions-nous, hélas ! si les coupables ne pouvaient prier ? Mais vous comprenez aussi, en suivant toujours la même comparaison, qu’outrager un prince serait une assez mauvaise manière de solliciter ses faveurs. Le coupable n’a proprement d’autre droit que celui de prier pour lui-même. Jamais je n’ai assisté à une de ces cérémonies saintes, destinées à écarter les fléaux du ciel ou à solliciter ses faveurs, sans me demander à moi-même avec une véritable terreur : Au milieu de ces chants pompeux et des ces rits augustes, parmi cette foule d’hommes rassemblés, combien y en a-t-il qui, par leur foi et par leurs oeuvres, aient le droit de prier, et l’espérance fondée de prier avec efficacité ? Combien y en a-t-il qui prient réellement ? L’un pense à ses affaires, l’autre à ses plaisirs ; un troisième s’occupe de la musique ; le moins coupable peut-être est celui qui bâille sans savoir où il est. Encore une fois, combien y en a-t-il qui prient, et combien y en a-t-il qui méritent d’être exaucés ? SIXIEME ENTRETIEN LE COMTE

Je ne veux pas vous demander compte de tous les fils que votre nation a fait passer, mais je vous assure que, pour cette fois, je vous pardonne bien volontiers votre lazzi, d’autant plus que je puis sur-le-champ le tourner en argument. Si la crainte seule de mal prier, peut empêcher de prier, que penser de ceux qui ne savent pas prier, qui se souviennent à peine d’avoir prié, qui ne croient pas même à l’efficacité de la prière ? Plus vous examinerez la chose, et plus vous serez convaincu qu’il n’y a rien de si difficile que d’émettre une véritable prière. SIXIEME ENTRETIEN LE COMTE

Une conséquence nécessaire de ce que vous dites, c’est qu’il n’y a pas de composition plus difficile que celle d’une véritable prière écrite, qui n’est et ne peut être que l’expression fidèle de la prière intérieure ; c’est à quoi, ce me semble, on ne fait pas assez attention. SIXIEME ENTRETIEN LE SÉNATEUR

Comment donc, M. le sénateur ! vous touchez là un des points les plus essentiels de la véritable doctrine. Il n’y a rien de si vrai que ce que vous dites ; et quoique la prière écrite ne soit qu’une image, elle nous sert cependant à juger l’original qui est invisible. Ce n’est pas un petit trésor, même pour la philosophie seule, que les monuments matériels de la prière, tels que les hommes de tous les temps nous les ont laissés ; car nous pouvons appuyer sur cette base seule trois belles observations. SIXIEME ENTRETIEN LE COMTE

C’est bien mon avis. D’une manière ou d’une autre, Dieu a parlé à tous les hommes ; mais il en est de privilégiés à qui il est permis de dire : Il n’a point traité ainsi les autres nations ; car Dieu seul, suivant l’incomparable expression de l’incomparable Apôtre, peut créer dans le coeur de l’homme un esprit capable de crier : MON PERE ! et David avait préludé à cette vérité en s’écriant : C’est lui qui a mis dans ma bouche un cantique nouveau, un hymne digne de notre Dieu. Or, si cet esprit n’est pas dans le coeur de l’homme, comment celui-ci priera-t-il ? ou comment sa plume impuissante pourra-t-elle écrire ce qui n’est pas dicté à celui qui la tient ? Lisez les hymnes de Santeuil, un peu légèrement adoptées peut-être par l’église de Paris : elles font un certain bruit dans l’oreille ; mais jamais elles ne prient, parce qu’il était seul lorsqu’il les composa. La beauté de la prière n’a rien de commun avec celle de l’expression : car la prière est semblable à la mystérieuse fille du grand roi, toute sa beauté naît de l’intérieur. C’est quelque chose qui n’a point de nom mais qu’on sent parfaitement et que le talent seul ne peut imiter. SIXIEME ENTRETIEN LE COMTE

Mais puisque rien n’est plus difficile que de prier, c’est tout à la fois le comble de l’aveuglement et de la témérité d’oser dire qu’on a prié et qu’on n’a pas été exaucé. Je veux surtout vous parler des nations, car c’est un objet principal dans ces sortes de questions. Pour écarter un mal, pour obtenir un bien national, il est bien juste, sans doute, que la nation prie. Or, qu’est-ce qu’une nation ? et quelles conditions sont nécessaires pour qu’une nation prie ? Y a-t-il dans chaque pays des hommes qui aient droit de prier pour elle, et ce droit, le tiennent-ils de leurs dispositions intérieures, ou de leur rang au milieu de cette nation, ou des deux circonstances réunies ? Nous connaissons bien peu les secrets du monde spirituel ; et comment les connaîtrions-nous, puisque personne ne s’en soucie ? Sans vouloir m’enfoncer dans ces profondeurs, je m’arrête à la proposition générale : que jamais il ne sera possible de prouver qu’une nation a prié sans être exaucée ; et je me crois tout aussi sûr de la proposition affirmative, c’est-à-dire : que toute nation qui prie est exaucée. Les exceptions ne prouveraient rien, quand même elles pourraient être vérifiées ; et toutes disparaîtraient devant la seule observation : que nul homme ne peut savoir, même lorsqu’il prie parfaitement, s’il ne demande pas une chose nuisible à lui ou à l’ordre général. Prions donc sans relâche, prions de toutes nos forces, et avec toutes les dispositions qui peuvent légitimer ce grand acte de la créature intelligente : surtout n’oublions jamais que toute prière véritable est efficace de quelque manière. Toutes les suppliques présentées au souverain ne sont pas décrétées favorablement, et même ne peuvent l’être, car toutes ne sont pas raisonnables : toutes cependant contiennent une profession de foi expresse de la puissance, de la bonté et de la justice du souverain, qui ne peut que se complaire à les voir affluer de toutes les parties de son empire ; et comme il est impossible de supplier le prince sans faire, par là même, un acte de sujet fidèle, il est de même impossible de prier Dieu sans se mettre avec lui dans un rapport de soumission, de confiance et d’amour ; de manière qu’il y a dans la prière, considérée seulement en elle-même, une vertu purifiante dont l’effet vaut presque toujours infiniment mieux pour nous que ce que nous demandons trop souvent dans notre ignorance. Toute prière légitime, lors même qu’elle ne doit pas être exaucée, ne s’élève pas moins jusque dans les régions supérieures, d’où elle retombe sur nous, après avoir subi certaines préparations, comme une rosée bienfaisante qui nous prépare pour une autre patrie. Mais lorsque nous demandons seulement à Dieu que sa volonté soit faite, c’est-à-dire que le mal disparaisse de l’univers, alors seulement nous sommes sûrs de n’avoir pas prié en vain. Aveugles et insensés que nous sommes ! au lieu de nous plaindre de n’être pas exaucés, tremblons plutôt d’avoir mal demandé, ou d’avoir demandé le mal. La même puissance qui nous ordonne de prier, nous enseigne aussi comment et dans quelles dispositions il faut prier. Manquer au premier commandement, c’est nous ravaler jusqu’à la brute et même jusqu’à l’athée : manquer au second, c’est de nous exposer encore à un grand anathème, celui de voir notre prière se changer en crime. SIXIEME ENTRETIEN LE COMTE

Toujours il faut demander à Dieu des succès, et toujours il faut l’en remercier ; or, comme rien dans ce monde ne dépend plus immédiatement de Dieu que la guerre ; qu’il a restreint sur cet article le pouvoir naturel de l’homme, et qu’il aime à s’appeler le Dieu de la guerre, il y a toutes sortes de raisons pour nous de redoubler nos voeux lorsque nous sommes frappés de ce fléau terrible ; et c’est encore avec grande raison que les nations chrétiennes sont convenues tacitement, lorsque leurs armes ont été heureuses, d’exprimer leur reconnaissance envers le Dieu des armées par un Te Deum ; car je ne crois pas que, pour le remercier des victoires qu’on ne tient que de lui, il soit possible d’employer une plus belle prière : elle appartient à votre église, monsieur le comte. SEPTIEME ENTRETIEN LE SÉNATEUR

Ce sera un cours très intéressant et qui ne sera pas de pure érudition. Vous trouverez sur votre route une foule d’observations intéressantes ; car la prière de chaque nation est une espèce d’indicateur qui nous montre avec une précision mathématique la position morale de cette nation. Les Hébreux, par exemple, ont donné quelquefois à Dieu le nom de père ; les Païens mêmes ont fait grand usage de ce titre ; mais lorsqu’on en vient à la prière, c’est autre chose : vous ne trouverez pas dans toute l’antiquité profane, ni même dans l’ancien Testament, un seul exemple que l’homme ait donné à Dieu le titre de père en lui parlant dans la prière. Pourquoi encore les hommes de l’antiquité, étrangers à la révélation de Moïse, n’ont-ils jamais su exprimer le repentir dans leurs prières ? Ils avaient des remords comme nous puisqu’ils avaient une conscience : leurs grands criminels parcouraient la terre et les mers pour trouver des expiations et des expiateurs ; ils sacrifiaient à tous les dieux irrités ; ils se parfumaient, ils s’inondaient d’eau et de sang ; mais le coeur contrit ne se voit point : jamais ils ne savent demander pardon dans leurs prières. Ovide, après mille autres, a pu mettre ces mots dans la bouche de l’homme outragé qui pardonne au coupable : Non quia tu dignus, set quia mitis ego ; mais nul ancien n’a pu transporter ces mêmes mots dans la bouche du coupable parlant à Dieu. Nous avons l’air de traduire Ovide dans la liturgie de la messe lorsque nous disons : Non aestimator meriti, sed veniae largitor admitte ; et cependant nous disons alors ce que le genre humain entier n’a jamais pu dire sans révélation ; car l’homme savait bien qu’il pouvait irriter Dieu ou un Dieu, mais non qu’il pouvait l’offenser. Les mots de crime et de criminel appartiennent à toutes les langues : ceux de péché et de pécheur n’appartiennent qu’à la langue chrétienne. Par une raison du même genre, toujours l’homme a pu appeler Dieu père, ce qui n’exprime qu’une relation de création et de puissance ; mais nul homme, par ses propres forces, n’a pu dire mon père ! car ceci est une relation d’amour, étrangère même au mont Sinaï, et qui n’appartient qu’au Calvaire. SEPTIEME ENTRETIEN LE COMTE

Que dites-vous, mon cher chevalier ? Pindare n’a rien de commun avec David : le premier a pris soin lui même de nous apprendre qu’il ne parlait qu’aux savants, et qu’il se souciait fort peu d’être entendu de la foule de ses contemporains, auprès desquels il n’était pas fâché d’avoir besoin d’interprètes. Pour entendre parfaitement ce poète, il ne vous suffirait pas de le prononcer, de le chanter même ; il faudrait encore le danser. Je vous parlerai un jour de ce soulier dorique tout étonné des nouveaux mouvements que lui prescrivait la muse impétueuse de Pindare. Mais quand vous parviendriez à le comprendre aussi parfaitement qu’on le peut de nos jours, vous seriez peu intéressé. Les odes de Pindare sont des espèces de cadavres dont l’esprit s’est retiré pour toujours. Que vous importent les chevaux de Hiéron ou les mules d’Agésias ? quel intérêt prenez-vous à la noblesse des villes et de leurs fondateurs, aux miracles des dieux, aux exploits des héros, aux amours des nymphes ? Le charme tenait aux temps et aux lieux ; aucun effet de notre imagination ne peut le faire renaître. Il n’y a plus d’Olympe, plus d’Élide, plus d’Alphée ; celui qui se flatterait de trouver le Pélopponèse au Pérou serait moins ridicule que celui qui le chercherait dans la Morée. David, au contraire, brave le temps et l’espace, parce qu’il n’a rien accordé aux lieux ni aux circonstances : il n’a chanté que Dieu et la vérité immortelle comme lui. Jérusalem n’a point disparu pour nous : elle est toute où nous sommes ; et c’est David surtout qui nous la rend présente. Lisez donc et relisez sans cesse les Psaumes, non, si vous m’en croyez, dans nos traductions modernes qui sont trop loin de la source, mais dans la version latine adoptée par notre église. Je sais que l’hébraïsme, toujours plus ou moins visible à travers la Vulgate, étonne d’abord le premier coup d’oeil ; car les Psaumes, tels que nous les lisons aujourd’hui, quoiqu’ils n’aient pas été traduits sur le texte, l’ont cependant été sur une version qui s’était tenue elle-même très près de l’hébreu ; en sorte que la difficulté est la même : mais cette difficulté cède aux premiers efforts. Faites choix d’un ami qui, sans être hébraïsant, ait pu néanmoins, par des lectures attentives et reposées, se pénétrer de l’esprit d’une langue la plus antique sans comparaison de toutes celles dont il nous reste des monuments, de son laconisme logique, plus embarrassant pour nous que le plus hardi laconisme grammatical, et qui se soit accoutumé surtout à saisir la liaison des idées presque invisible chez les Orientaux, dont le génie bondissant n’entend rien aux nuances européennes : vous verrez que le mérite essentiel de cette traduction est d’avoir su précisément passer assez près et assez loin de l’hébreu ; vous verrez comment une syllabe, un mot, et je ne sais quelle aide légère donnée à la phrase, feront jaillir sous vos yeux des beautés du premier ordre. Les Psaumes sont une véritable préparation évangélique ; car nulle part l’esprit de la prière, qui est celui de Dieu, n’est plus visible, et de toutes parts on y lit les promesses de tout ce que nous possédons. Le premier caractère de ces hymnes, c’est qu’elles prient toujours. Lors même que le sujet d’un psaume paraît absolument accidentel, et relatif seulement à quelque événement de la vie du Roi-Prophète, toujours son génie échappe à ce cercle rétréci ; toujours il généralise : comme il voit tout dans l’immense unité de la puissance qui l’inspire, toutes ses pensées et tous ses sentiments se tournent en prières : il n’a pas une ligne qui n’appartienne à tous les temps et à tous les hommes. Jamais il n’a besoin de l’indulgence qui permet l’obscurité à l’enthousiasme ; et cependant, lorsque l’Aigle du Cédron prend son vol vers les nues, votre oeil pourra mesurer au-dessous de lui plus d’air qu’Horace n’en voyait jadis sous le Cygne de Dircé. Tantôt il se laisse pénétrer par l’idée de la présence de Dieu, et les expressions les plus magnifiques se présentent en foule à son esprit : Où me cacher, où fuir tes regards pénétrants ? Si j’emprunte les ailes de l’aurore et que je m’envole jusqu’aux bornes de l’Océan, c’est ta main même qui m’y conduit et j’y rencontrerai ton pouvoir. Si je m’élance dans les cieux, t’y voilà ; si je m’enfonce dans l’abîme, te voilà encore. Tantôt il jette les yeux sur la nature, et ses transports nous apprennent de quelle manière nous devons la contempler. - Seigneur, dit-il, vous m’avez inondé de joie par le spectacle de vos ouvrages ; je serai ravi en chantant les oeuvres de vos mains. Que vos ouvrages sont grands, ô Seigneur ! vos desseins sont des abîmes ; mais l’aveugle ne voit pas ces merveilles et l’insensé ne les comprend pas. SEPTIEME ENTRETIEN LE COMTE

Cet homme extraordinaire, enrichi de dons si précieux, s’était néanmoins rendu énormément coupable ; mais l’expiation enrichit ses hymnes de nouvelles beautés : jamais le repentir ne parla un langage plus vrai, plus pathétique, plus pénétrant. Prêt à recevoir avec résignation tous les fléaux du Seigneur, il veut lui-même publier ses iniquités. Son crime est constamment devant ses yeux, et la douleur qui le ronge ne lui laisse aucun repos. Au milieu de Jérusalem, au sein de cette pompeuse capitale, destinée à devenir bientôt la plus superbe ville de la superbe Asie, sur ce trône où la main de Dieu l’avait conduit, il est seul comme le pélican du désert, comme l’orfraie cachée dans les ruines, comme le passereau solitaire qui gémit sur le faîte aérien des palais. Il consume ses nuits dans les gémissements, et sa triste couche est inondée de ses larmes. Les flèches du Seigneur l’ont percé. Dès lors il n’y a plus rien de sain en lui ; ses os sont ébranlés, ses chairs se détachent ; il se courbe vers la terre ; son coeur se trouble ; toute sa force l’abandonne ; la lumière même ne brille plus pour lui : il n’entend plus ; il a perdu la voix : il ne lui reste que l’espérance. Aucune idée ne saurait le distraire de sa douleur, et cette douleur se tournant toujours en prière comme tous ses autres sentiments, elle a quelque chose de vivant qu’on ne rencontre point ailleurs. Il se rappelle sans cesse un oracle qu’il a prononcé lui-même : Dieu a dit au coupable : Pourquoi te mêles-tu d’annoncer mes préceptes avec ta bouche impure ? je ne veux être célébré que par le juste. La terreur chez lui se mêle donc constamment à la confiance ; et jusque dans les transports de l’amour, dans l’extase de l’admiration, dans les plus touchantes effusions d’une reconnaissance sans bornes, la pointe acérée du remords se fait sentir comme l’épine à travers les touffes vermeilles du rosier. SEPTIEME ENTRETIEN LE COMTE

Avec votre permission, mon cher ami, je dirai plutôt que la corruption antique avait consacré la nuit à de coupables orgies, mais que la religion antique n’avait point de tort, ou n’en avait pas d’autres que celui de son impuissance ; car rien, je crois, ne commence par le mal. Elle avait mis, par exemple, les mystères que vous nommez sous la garde de la plus sévère pudeur ; elle chassait du temple jusqu’au plus petit animal mâle, et jusqu’à la peinture même de l’homme ; le poète que vous avez cité rappelle lui-même cette loi avec sa gaieté enragée, pour faire ressortir davantage un effroyable contraste. Vous voyez que les intentions primitives ne sauraient être plus claires : j’ajoute qu’au sein même de l’erreur, la prière nocturne de la Vestale semblait avoir été imaginée pour faire équilibre, un jour, aux mystères de la bonne déesse : mais le culte vrai devait se distinguer sur ce point, et il n’y a pas manqué. Si la nuit donne de mauvais conseils, comme vous le disiez tout à l’heure, il faut lui rendre justice, elle en donne aussi d’excellents : c’est l’époque des profondes méditations et des sublimes ravissements : pour mettre à profit ces élans divins et pour contredire aussi l’influence funeste dont vous parliez, le Christianisme s’est emparé à son tour de la nuit, et l’a consacrée à de saintes cérémonies qu’il anime par une musique austère et de puissants cantiques. La religion même, dans tout ce qui ne tient point au dogme, est sujette à certains changements que notre pauvre nature rend inévitables ; cependant, jusque dans les choses de pure discipline, il y en aura toujours d’invariables ; par exemple, il y aura toujours des fêtes qui nous appelleront tous à l’office de la nuit, et toujours il y aura des hommes choisi dont les pieuses voix se feront entendre dans les ténèbres, car le cantique légitime ne doit jamais se taire sur la terre : SEPTIEME ENTRETIEN LE COMTE

Hélas ! qui sait si vous n’exprimez pas, dans ce moment du moins, un voeu plutôt qu’une vérité ! Combien le règne de la prière est affaibli, et quels moyens n’a-t-on pas employés pour éteindre sa voix ! Notre siècle n’a-t-il pas demandé à quoi servent les gens qui prient ? Comment la prière percera-t-elle les ténèbres, lorsqu’à peine il lui est permis de se faire entendre de jour ? mais je ne veux pas m’égarer dans ces tristes pressentiments. Vous avez dit tout ce qui a pu m’échapper sur la nuit, sans avoir dit cependant ce que David en a dit ; et c’est à quoi je voudrais suppléer. Je vous demande à mon tour la permission de m’en tenir à mon idée principale. Plein d’idées qu’il ne tenait d’aucun homme, David ne cesse d’exhorter l’homme à suspendre son sommeil pour prier : il croyait que le silence auguste de la nuit prêtait une force particulière aux saints désirs. J’ai cherché Dieu, dit-il, pendant la nuit, et je n’ai point été trompé. Ailleurs il dit : J’ai conversé avec mon coeur pendant la nuit. je m’exerçais dans cette méditation, et j’interrogeais mon esprit. En songeant d’autres fois à certains dangers qui, dans les temps antiques, devaient être plus forts que de nos jours, il disait dans sa conscience victorieuse : Seigneur, je me suis souvenu de ton nom, pendant la nuit, et j’ai gardé ta loi. Et sans doute il croyait bien que l’influence de la nuit était l’épreuve des coeurs, puisqu’il ajoute : Tu as éprouvé mon coeur en le visitant la nuit. SEPTIEME ENTRETIEN LE SÉNATEUR

Quoi qu’il en puisse arriver dans l’avenir, voyons, je vous en prie, où nous en sommes aujourd’hui. Nos entretiens ont commencé par l’examen de la grande et éternelle plainte qu’on ne cesse d’élever sur le succès du crime et les malheurs de la vertu ; et nous avons acquis l’entière conviction qu’il n’y a rien au monde de moins fondé que cette plainte, et que pour celui même qui ne croirait pas à une autre vie, le parti de la vertu serait toujours le plus sûr pour obtenir la plus haute chance de bonheur temporel. Ce qui a été dit sur les supplices, sur les maladies et sur les remords ne laisse pas subsister le moindre doute sur ce point. J’ai surtout fait une attention particulière à ces deux axiomes fondamentaux : savoir, en premier lieu, que nul homme n’est puni comme juste, mais toujours comme homme, en sorte qu’il est faux que la vertu souffre dans ce monde : c’est la nature humaine qui souffre, et toujours elle le mérite ; et secondement, que le plus grand bonheur temporel n’est nullement promis, et ne saurait l’être, à l’homme vertueux, mais à la vertu. Il suffit en effet, pour que l’ordre soit visible et irréprochable, même dans ce monde, que la plus grande masse de bonheur soit dévolue à la plus grande masse de vertus en général ; et l’homme étant donné tel qu’il est, il n’est pas même possible à notre raison d’imaginer un autre ordre de choses qui ait seulement une apparence de raison et de justice. Mais comme il n’y a point d’homme juste, il n’y en a point qui ait droit de se refuser à porter de bonne grâce sa part des misères humaines, puisqu’il est nécessairement criminel ou de sang criminel ; ce qui nous a conduits à examiner à fond toute la théorie du péché originel, qui est malheureusement celle de la nature humaine. Nous avons vu dans les nations sauvages une image affaiblie du crime primitif ; et l’homme n’étant qu’une parole animée, la dégradation de la parole s’est présentée à nous, non comme le signe de la dégradation humaine, mais comme cette dégradation même ; ce qui nous a valu plusieurs réflexions sur les langues et sur l’origine de la parole et des idées. Ces points éclaircis, la prière se présentait naturellement à nous comme un supplément à tout ce qui avait été dit, puisqu’elle est un remède accordé à l’homme pour restreindre l’empire du mal en se perfectionnant lui-même, et qu’il ne doit s’en prendre qu’à ses propres vices, s’il refuse d’employer ce remède. À ce mot de prière nous avons vu s’élever la grande objection d’une philosophie aveugle ou coupable, qui, ne voyant dans le mal physique qu’un résultat inévitable des lois éternelles de la nature, s’obstine à soutenir que par là même il échappe entièrement à l’action de la prière. Ce sophisme mortel a été discuté et combattu dans le plus grand détail. Les fléaux dont nous sommes frappés, et qu’on nomme très justement fléaux du ciel, nous ont paru les lois de la nature précisément comme les supplices sont des lois de la société, et par conséquent d’une nécessité purement secondaire qui doit enflammer notre prière, loin de la décourager. Nous pouvions sans doute nous contenter à cet égard des idées générales, et n’envisager toutes ces sortes de calamités qu’en masse : cependant nous avons permis à la conversation de serpenter un peu dans ce triste champ, et la guerre surtout nous a beaucoup occupés. C’est, je vous l’assure, celle de toutes nos excursions qui m’a le plus attaché ; car vous m’avez fait envisager ce fléau de la guerre sous un point de vue tout nouveau pour moi, et je compte y réfléchir encore de toutes mes forces. HUITIEME ENTRETIEN LE CHEVALIER

Quel superbe tableau que celui de cette immense cité des esprits avec ses trois ordres toujours en rapport ! le monde qui combat présente une main au monde qui souffre et saisit de l’autre celle du monde qui triomphe. L’action de grâce, la prière, les satisfactions, les secours, les inspirations, la foi, l’espérance et l’amour, circulent de l’un à l’autre comme des fleuves bienfaisants. Rien n’est isolé, et les esprits, comme les lames d’un faisceau aimanté, jouissent de leurs propres forces et de celles de tous les autres. DIXIEME ENTRETIEN LE COMTE


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