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ENNÉADES : I, 1 [53]

ENNÉADES : I, 1 [53] : l’âme

Trad. Bréhier

vendredi 14 novembre 2008

félicité
felicidade
bonheur
felicidad
happiness
Bonne chance ou fortune ; le mot grec est un composés fait sur daimon (puissance divine, dieu, destin). (selon R. Guérineau)

À quel sujet sujet
objet
La notion du « sujet », loin de n’être que psychologique, est avant tout logique et principielle et ne saurait se restreindre par conséquent à aucun ordre particulier ; la subjectivité évidente des facultés de sensation prouve déjà que le couple sujet-objet n’appartient pas au seul domaine de la psychologie. [Frithjof Schuon]
appartiennent le plaisir et la peine, la crainte et la confiance, le désir désir
epithymia
epithymía
épithymétikon
épithymia
et l’aversion ? Est-ce à l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
 ? Est-ce à l’âme usant du corps Körper
corpo
corps
soma
cuerpo
body
 ? Est-ce à un troisième être ser
être
being
ón
Le concept d’être désigne en général ce que nous ressentons exister d’une manière ou d’une autre dans la perception, qu’elle soit sensible ou intelligible. L’étude de l’être est appelée ontologie ou métaphysique.
composé de l’âme et du corps ? Et cette dernière question se dédouble - est-ce au mélange lui-même ? Est-ce à une chose différente résultant du mélange ? Les mêmes questions se posent pour les actions et les opinions qui résultent de ces passions. Pour les réflexions et les opinions, on doit chercher si toutes ou seulement certaines d’entre elles appartiennent au même sujet que les passions. Il nous faut encore considérer la nature nature
physis
phusis
phúsis
Le grec phúsis dérive de la racine indo-européenne bhû-, qui a donné en sanskrit comme verbe : "devenir", "se produire", "avoir lieu" ; comme non : "terre", "sol", "lieu", "état", "condition". Peut désigner aussi bien l’origine, que le déroulement et le résultat de tout processus. (Luc Brisson)
des actes de l’intelligence intelligence Notre intelligence n’est pleinement humaine que par les vérités concernant Dieu et nos fins dernières. Elle opère la compréhension de Dieu, du monde, de l’homme. [Frithjof Schuon] et le sujet auquel elles appartiennent ; enfin, il faut voir ce qu’est cette partie de nous-mêmes qui fait cet examen, pose toutes ces questions et les résout. ENNÉADES : I, 1 [53] - Qu’est-ce que l’animal Tier
animal
zoon
Tierheit
animalidade
 ? Qu’est-ce que l’homme homme
anthropos
hommes
humanité
L’homme est la personnification d’une alternative aux dimensions qui échappent à sa vision immédiate ; en d’autres termes, la raison d’être même de la condition humaine est de choisir, et de faire le bon choix : d’opter pour la participation libératrice à l’Etre nécessaire, et non pour l’errance asservissante dans le labyrinthe du possible et en direction du néant. (Frithjof Schuon, Perspectives spirituelles et faits humains)
 ? 1

Mais au sujet de l’âme, d’abord, il faut chercher si l’âme est différente de l’être de l’âme. S’il en est ainsi, l’âme est un composé ; et il n’est pas absurde qu’elle reçoive des formes, qu’elle éprouve les passions dont j’ai parlé, au cas où la raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
le lui permettra, et en général qu’elle admette des habitudes et des dispositions bonnes ou mauvaises. Mais si l’âme est identique à l’être de l’âme, elle est une forme forme
idea
eidos
eîdos
idéa
En philosophie, on oppose la forme à la matière dans les cas généraux. Chez Aristote, c’est ce vers quoi tend tout changement : elle est à la fois l’acte, l’essence, la perfection, et le principe d’unité de chaque être. (Wikipédia)
 ; elle n’admet donc en elle aucun des actes qu’elle est capable de produire en un sujet différent d’elle ; elle a un acte acte
puissance
energeia
dynamis
immanent immanence La perspective d’immanence part elle aussi de l’axiome que Dieu seul possède et les qualités et la réalité ; mais sa conclusion est positive et participative, c’est-à-dire qu’on dira que la beauté d’une créature - étant de la beauté et non son contraire - est nécessairement celle de Dieu, puisqu’il n’y en a pas d’autre ; et de même pour toutes les autres qualités, sans oublier, à leur base, le miracle de l’existence. La perspective d’immanence n’anéantit pas - comme celle de transcendance - les qualités créaturielles, au contraire elle les divinise, si l’on peut s’exprimer ainsi. [Frithjof Schuon] et intérieur à elle-même ; quel qu’il soit, la raison nous le découvre. En ce cas, il est vrai de dire aussi qu’elle est immortelle ; car un être immortel et incorruptible ne doit pas pâtir ; il fait part de lui-même aux autres êtres ; mais il ne reçoit rien rien Le mot rien désigne une absence de chose(s), sans la notion de dénombrement ou de concept mathématique qui s’attache au nombre zéro. « Il n’y a rien ici » signifie qu’aucun objet n’est présent, sans a priori sur la nature des objets qui auraient pu se trouver à l’endroit considéré. d’eux, sinon des êtres qui lui sont antérieurs, dont il n’est point séparé comme par une coupure et qui lui sont supérieurs. Qu’aurait à craindre un tel être, puisqu’il n’admet en lui rien d’étranger ? Réservons la crainte à l’être capable de pâtir. La confiance, non plus, n’existe pas en lui ; elle est propre aux êtres qui peuvent avoir à craindre. Les désirs non plus ; il en est qui se satisfont en remplissant ou en vidant le corps ; ce n’est point l’âme qui subit ces états de plénitude et ces évacuations. Comment éprouverait-elle le désir de se mêler à autre chose ? Une essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
reste sans mélange. Pourquoi désirerait-elle introduire en elle ce qui n’y est pas ? Autant chercher à n’être pas ce qu’elle est. La souffrance souffrance
sofrimento
suffering
sofrimiento
est aussi bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
loin d’elle. Comment et de quoi s’affligerait-elle ? Un être simple se suffit à lui-même, et il reste tel qu’il est en sa propre essence. Elle n’a pas non plus de plaisir, puisque le bien ne s’ajoute point à elle et ne survient pas en elle ; car elle est toujours ce qu’elle est. Pas de sensation expérience
aisthesis
perception
aísthesis
sensation
experiência
sensação
percepção
impressão
impression
impresión
percepción
sensación
non plus, ni de réflexion, ni d’opinion en elle ; car la sensation consiste à recevoir la forme ou les manières d’être d’un corps ; la réflexion et l’opinion reviennent à la sensation. ENNÉADES : I, 1 [53] - Qu’est-ce que l’animal ? Qu’est-ce que l’homme ? 2

Quant aux actes de l’intelligence, si nous les laissons à l’âme, nous avons à examiner comment ils existent en elle ; il en est de même du plaisir pur, au cas où il peut exister Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
dans l’âme toute seule. ENNÉADES : I, 1 [53] - Qu’est-ce que l’animal ? Qu’est-ce que l’homme ? 2

Considérons maintenant l’âme dans le corps, qu’elle existe d’ailleurs avant lui ou seulement en lui ; d’elle et du corps se forme le tout appelé animal. Si le corps est pour elle comme un instrument dont elle se sert, elle n’est pas contrainte d’accueillir en elle les affections du corps, pas plus que l’artisan ne ressent ce qu’éprouvent ses outils : mais peut-être faut-il qu’elle en ait la sensation, puisqu’il faut qu’elle connaisse, par la sensation, les affections extérieures du corps, pour se servir de lui comme d’un instrument : se servir des yeux, c’est voir. Or, elle peut être atteinte dans sa vision, et par conséquent, subir des peines, des souffrances, et tout ce qui arrive au corps ; elle éprouve aussi des désirs, quand elle cherche à soigner un organe malade. ENNÉADES : I, 1 [53] - Qu’est-ce que l’animal ? Qu’est-ce que l’homme ? 3

Mais comment ces passions viendront-elles du corps jusqu’à elle ? Un corps communique ses propriétés à un autre corps ; mais à l’âme ? Ce serait dire qu’un être pâtit de la passion d’un autre. Tant que l’âme est un principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
qui se sert du corps, et le corps un instrument de l’âme, ils restent séparés l’un L'Un
hen
hén
L’Un, en philosophie ou en mystique, désigne le Principe suprême, souvent donné comme impensable et ineffable. Historiquement, cette notion prend tout son essor, en philosophie, à partir du néoplatonisme de Plotin au milieu du IIIe siècle. Grammaticalement, le mot « un » est ici employé comme substantif et avec majuscule (comme « Dieu » ou « Être »). Le mot s’oppose principalement à Multiple (dès Platon) et entre dans la liste des transcendantaux (avec Être, Bien, Vrai, Beau... qui sont au-delà des catégories et peuvent se convertir : Un = Bien = Beau). C’est l’Un-Dieu, l’Un-principe, mesure suprême.
de l’autre ; et si l’on admet que l’âme est un principe qui se sert du corps, on la sépare. Mais avant qu’on ait atteint cette séparation par la pratique de la philosophie, qu’en était-il ? Ils sont mêlés : mais comment ? Ou bien c’est d’une des espèces de mélanges ; ou bien il y a entrelacement réciproque ; ou bien l’âme est comme la forme du corps, et n’est point séparée de lui ; ou bien elle est une forme qui touche le corps, comme le pilote touche son gouvernail ; ou bien une partie de l’âme est séparée du corps et se sert de lui, et une autre partie y est mélangée et passe elle-même au rang d’organe ; la philosophie fait alors retourner cette seconde partie à la première, et elle détourne celle-ci, autant que nos besoins le permettent, du corps dont elle se sert, pour qu’elle ne passe pas tout son temps temps Philosophes, scientifiques et hommes de la rue ont bien souvent des vues différentes sur ce qu’est le temps, et les progrès des uns influencent les autres depuis des siècles. à s’en servir. ENNÉADES : I, 1 [53] - Qu’est-ce que l’animal ? Qu’est-ce que l’homme ? 3

Les voilà donc mêlés. Par cette union, l’élément pire s’améliore, et l’élément le meilleur empire : le corps s’améliore, en prenant part à la vie vie Le philosophe Michel Henry définit la vie d’un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Pour lui, la vie est essentiellement force subjective et affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie.  ; l’âme empire en participant de la mort mort La mort d’un être vivant est l’arrêt irréversible de ses fonctions vitales : assimilation de nutriments, respiration, fonctionnement du système nerveux central. On la distingue d’un arrêt temporaire (hibernation, congélation). Elle est suivie de la décomposition de l’organisme mort sous l’action de bactéries ou de nécrophages. et de la déraison. Comment une âme, à qui la vie est enlevée, s’adjoindrait-elle le pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
de sentir ? Au contraire, en recevant la vie, le corps prend sa part des sensations et des affections qui en dérivent. Donc, il aura le désir : car c’est lui qui jouit de choses qu’il désire. Il éprouvera de la crainte pour lui-même ; car c’est lui qui manquera le plaisir et qui sera détruit. ENNÉADES : I, 1 [53] - Qu’est-ce que l’animal ? Qu’est-ce que l’homme ? 4

Recherchons encore le mode d’union de l’âme et du corps. Peut-être n’est-elle pas plus possible que, par exemple, celle d’une ligne et de la couleur couleur
cor
color
blanche, c’est-à-dire de deux natures différentes. Est-ce un entrelacement ? L’entrelacement ne fait pas la sympathie ; des choses entrelacées peuvent ne rien éprouver les unes des autres ; l’âme, tout en étant répandue à travers le corps, pourrait n’en pas éprouver les passions et être comme la lumière lumière La lumière semble avoir fait l’objet d’une interprétation symbolique dès que les hommes se sont mis à croire dans un au-delà. Depuis la possible déification du feu, devenu élément vital pour l’Homme préhistorique, puis l’un des quatre éléments de la philosophie de la Grèce antique, jusqu’à la théologie chrétienne de Dieu comme "lumière des lumières", l’illumination étant présente dans de nombreuses religions, on n’a eu de cesse que de lui accorder des origines et vertus surnaturelles. , surtout si on peut la considérer comme entrelacée au milieu qu’elle traverse. L’âme n’éprouvera pas les passions du corps, du fait qu’elle y est entrelacée ; elle sera dans le corps comme la forme est dans la matière matière
hyle
La matière est la substance qui compose tout corps ayant une réalité tangible. Ses trois états les plus communs sont l’état solide, l’état liquide, l’état gazeux. La matière occupe de l’espace et possède une masse. Ainsi, en physique, tout ce qui a une masse est de la matière.
. Mais puisqu’elle est une substance substance
substantia
substances
substância
substancia
, l’âme sera une forme séparée du corps, et il sera préférable de la considérer comme se servant du corps. Est-elle comme la forme que l’on donne au fer pour fabriquer une hache ? c’est alors la hache, couple du fer et de la forme, qui agit, c’est le fer doué d’une certaine forme ; et il agit selon cette forme. C’est alors plutôt au corps qu’il faudrait attribuer les passions qu’il partage avec l’âme, mais au corps vivant, j’entends le « corps naturel, organisé et possédant la vie en puissance ». [Aristote] dit bien en effet que s’il est absurde de prétendre que c’est l’âme qui tisse, il est aussi absurde de prétendre que c’est elle qui désire et qui souffre ; c’est bien plutôt l’animal. ENNÉADES : I, 1 [53] - Qu’est-ce que l’animal ? Qu’est-ce que l’homme ? 4

Mais qu’est-ce que l’animal ? Le corps vivant, l’ensemble de l’âme et du corps, ou une troisième chose issue des deux premières ? Quoi qu’il en soit, ou bien l’âme doit, en restant impassible, être, pour le corps, la cause causa
cause
aitia
aitía
aition
des passions, ou bien elle doit pâtir avec lui ; et si elle pâtit avec lui, elle éprouve ou bien la même passion que lui, ou bien une passion semblable (par exemple, à un désir de l’animal correspond un acte ou une passion dans la faculté de désirer). ENNÉADES : I, 1 [53] - Qu’est-ce que l’animal ? Qu’est-ce que l’homme ? 5

Nous examinerons plus tard comment pâtit le corps organisé ; cherchons maintenant comment pâtit le composé de l’âme et du corps, et, par exemple, comment il souffre. Est-ce parce qu’il y a telle disposition du corps, puis que cette affection s’est transmise aux sens, enfin que la sensation aboutit à l’âme ? - Mais on ne voit pas encore bien comment naît la sensation. Ensuite, il y a des cas où la peine commence par une opinion ou un jugement énonçant qu’un malheur nous arrive à nous-mêmes ou à quelqu’un de nos proches ; de là, vient la modification pénible qui s’étend au corps et à l’animal entier. - Mais on ne sait pas si c’est à l’âme ou au composé qu’il faut attribuer cette opinion. De plus, une opinion sur le mal mal
kakos
Le mal est la "possibilité de l’impossible", sans laquelle l’Infini ne serait pas l’Infini. (Frithjof Schuon)
ne renferme point l’émotion de la peine ; cette opinion peut exister, sans que la peine s’y ajoute du tout ; on peut aussi juger qu’on est méprisé, sans ressentir de colère, ou l’on peut penser à un bien, sans être ému de désir. ENNÉADES : I, 1 [53] - Qu’est-ce que l’animal ? Qu’est-ce que l’homme ? 5

En quel sens ces passions sont-elles donc communes à l’âme et au corps ? Est-ce parce que le désir vient de la faculté de désirer, la colère de l’appétit irascible, et, en général, la tendance de la faculté des inclinations ? Mais alors, les passions ne sont plus communes à l’âme et au corps ; elles appartiennent à l’âme toute seule. Non, dit-on, au corps aussi ; car il faut un bouillonnement du sang et de la bile et, en général, une certaine disposition du corps pour émouvoir nos désirs, par exemple le désir sexuel. D’un autre côté, la tendance au bien n’est pas une affection commune, mais une affection propre à l’âme, et il en est ainsi de plusieurs autres tendances ; et il y a certains arguments qui ne permettent pas de rapporter toutes les tendances au composé. Enfin, quand un homme ressent les désirs de l’amour amour
eros
éros
amor
love
, c’est bien cet homme qui désire ; mais, en un autre sens, c’est sa faculté de désirer. En quel sens ? Est-ce l’homme qui commence à désirer, et la faculté de désirer suit-elle ? Mais comment l’homme peut-il désirer, si sa faculté de désirer n’est pas en mouvement mouvement Selon Aristote, il existe deux types de mouvements, le mouvement naturel ramenant les objets vers leurs lieux d’origine, et le mouvement violent, impulsé par un objet à un autre.  ? C’est donc elle qui commence ; mais comment commencera-t-elle, si le corps n’a point reçu, au préalable, telle ou telle disposition ? ENNÉADES : I, 1 [53] - Qu’est-ce que l’animal ? Qu’est-ce que l’homme ? 5

Peut-être vaut-il mieux dire que ces facultés, par leur seule présence, font agir action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
ceux qui les possèdent ; elles-mêmes, elles restent immobiles et fournissent seulement le pouvoir d’agir à ceux qui les possèdent. S’il en est ainsi, il faut admettre que quand l’animal pâtit, le principe de la vie du composé n’est pas lui-même affecté par des passions ou par des actes, qui n’appartiennent qu’à l’être qui possède la vie ; or ce n’est point l’âme, mais c’est le composé qui possède la vie (ou, du moins, la vie du composé n’est pas celle de l’âme) ; et ce n’est point la faculté sensitive qui sent, mais l’être qui possède cette faculté. - Pourtant, si la sensation, mouvement qui s’opère à travers le corps, aboutit à l’âme, comment se fait-il que l’âme ne sente pas ? - Il y a sensation, grâce à la présence de la faculté sensitive de l’âme. - Qui donc sent ? - Le composé. ENNÉADES : I, 1 [53] - Qu’est-ce que l’animal ? Qu’est-ce que l’homme ? 6

- Pourtant si la faculté sensitive n’est pas mue, comment peut-on parler encore d’un composé, alors qu’on n’y fait entrer ni l’âme ni ses facultés ? ENNÉADES : I, 1 [53] - Qu’est-ce que l’animal ? Qu’est-ce que l’homme ? 6

C’est que, pour que ce composé existe, l’âme, par le seul fait de sa présence, ne se donne pas elle-même et telle qu’elle est au composé ou à l’un de ses termes ; mais, du corps vivant et d’une sorte d’illumination qu’elle lui donne, elle produit un terme nouveau, qui est la nature de l’animal ; et c’est à cette nature qu’appartiennent les sensations et les autres affections qu’on attribue à l’animal. ENNÉADES : I, 1 [53] - Qu’est-ce que l’animal ? Qu’est-ce que l’homme ? 7

- Pourtant, c’est nous qui sentons. Comment est-ce possible ? - C’est que nous ne sommes point séparés de l’animal ainsi constitué, non plus que d’autres éléments plus précieux qui entrent en la substance totale de l’homme, qui est faite d’éléments nombreux. Quant à la puissance sensitive de l’âme, elle doit percevoir non pas les choses sensibles, mais les empreintes qui se produisent dans l’animal à la suite de la sensation ; et ces empreintes sont intelligibles. La sensation externe n’est que le reflet de cette sensation propre à l’âme ; celle-ci est plus vraie et plus réelle que celle-là ; et elle est une contemplation contemplation
theoria
theoría
contemplação
contempalción
impassible des formes. De ces formes naissent les actes, dont l’âme reçoit le pouvoir directeur qu’elle a, seule, sur l’animal, à savoir episteme
saber
savoir
ciência
science
ciencia
la réflexion, l’opinion et les notions intellectu intellect
noûs
L’Intellect est l ’« oeil du coeur » ou l’organe de la connaissance directe. Il se projette dans l’âme individuelle en se limitant et se polarisant ; il se manifeste sous un triple aspect, ou si l’on préfère, il se scinde en trois modes : l’intelligence, la volonté et le sentiment. [Frithjof Schuon]
elles. C’est là surtout que nous sommes nous-mêmes ; sans doute, tout ce qui a lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
auparavant est à nous ; mais, ce qui a lieu à partir de ce point, constitue ce nous, qui d’en haut dirige l’animal. ENNÉADES : I, 1 [53] - Qu’est-ce que l’animal ? Qu’est-ce que l’homme ? 7

Rien n’empêche de donner le nom d’animal à tout cet ensemble qui comprend les parties inférieures et mélangées au corps et, à partir de là, une partie supérieure, qui est l’homme véritable. Les parties inférieures sont, en nous, comme des lions et des bêtes de toutes sortes : l’homme véritable coïncide avec l’âme raisonnable et, quand elle raisonne, c’est nous qui raisonnons, par le fait même que les raisonnements sont des produits de l’activité de l’âme. ENNÉADES : I, 1 [53] - Qu’est-ce que l’animal ? Qu’est-ce que l’homme ? 7

Quel rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
avons-nous avec l’intelligence, en entendant par ce mot non pas la disposition que l’âme tient de l’intelligence, mais l’intelligence elle-même ? (Pourtant, même l’intelligence que nous possédons est au-dessus de nous.) La possédons-nous tous en commun, ou chacun en particulier ? - À la fois en commun et en particulier ; en commun, parce qu’elle est une et indivisible, et partout la même ; en particulier, parce que chacun de nous la possède tout entière dans sa première âme. Nous possédons aussi les idées de deux manières : dans l’âme, elles sont développées et séparées l’une de l’autre ; dans l’intelligence, elles sont toutes ensemble. ENNÉADES : I, 1 [53] - Qu’est-ce que l’animal ? Qu’est-ce que l’homme ? 8

L’âme est faite, dit [Platon], « d’une essence indivisible qui vient d’en haut, et d’une essence qui se divise dans les corps » ; il faut entendre : « qui se divise dans les corps », de la manière suivante : elle se distribue dans toute l’étendue d’un corps, selon la grandeur grandeur
grandeza
greatness
de l’animal, si bien que, pour l’univers Univers L’Univers est un tissu fait de nécessité et de liberté, de rigueur mathématique et de jeu musical ; tout phénomène participe de ces deux principes. [Frithjof Schuon] entier, il y a une âme unique. On peut encore l’entendre ainsi : on imagine qu’elle est présente aux corps, parce qu’elle les illumine ; elle ne produit pas les animaux, en les composant d’elle-même et d’un corps ; elle reste immobile, et ne donne d’elle que des reflets, qui sont comme les reflets d’un visage en plusieurs miroirs. Son premier reflet, c’est la sensation qui est dans l’animal composé ; de la sensation viennent toutes les espèces de l’âme ; elles procèdent l’une de l’autre, et aboutissent à l’âme génératrice et végétative, puis à la puissance de produire et d’exécuter une chose différente de soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
, sans compter la puissance qui, pour produire, se tourne vers l’oeuvre qu’elle exécute. ENNÉADES : I, 1 [53] - Qu’est-ce que l’animal ? Qu’est-ce que l’homme ? 8

- Cette âme immobile est donc affranchie de toute responsabilité dans les fautes que l’homme commet et dans les maux qu’il subit ; car ces maux et ces fautes ne se trouvent, a-t-on dit, que dans l’animal et le composé. Pourtant, puisque l’opinion et la réflexion appartiennent à l’âme, comment dire qu’elle est impeccable ? Car il y a des opinions fausses, qui font bien du mal. - Nos fautes viennent de la victoire que remporte sur nous-mêmes la partie la plus mauvaise de l’être multiple Vielfalt
Mannigfaltigkeit
multiplicité
multiplicidade
multiplicidad
multiple
multiplicity
dez mil
ten thousand
dix mille
que nous sommes, je veux dire le désir, la colère ou une imagination vicieuse. Quant au prétendu raisonnement faux, c’est en réalité une image image
eikon
eikón
Il n’y a pas de théophanie qui ne soit préfigurée dans la constitution même de l’être humain, car celui-ci est "fait à l’image de Dieu" ; l’ésotérisme entend actualiser ce que Dieu a mis de divin dans ce miroir de lui-même qu’est l’homme. (Frithjof Schuon, Résumé de métaphysique intégrale)
qui n’attend pas le jugement de la réflexion. Nous faisons donc le mal en cédant aux pires éléments de notre nature. De même, avant de soumettre les sensations à la critique de la réflexion, il nous arrive, avec le seul sens commun, d’avoir des illusions visuelles : l’intelligence nous avait-elle alors touchés ? Non ; elle reste donc impeccable. Il faut dire aussi que nous sommes impeccables dans la mesure où nous touchons l’objet intelligible intelligible En quel sens être en acte se dit-il de l’intelligible ? Est-ce au sens où la statue, comme couple de forme et de matière, est un être en acte ? Est-ce parce que chaque intelligible a reçu une forme ? - Non, c’est que chacun d’eux est une forme et qu’il est parfaitement ce qu’il est. L’intelligence ne passe pas de la puissance à l’acte, d’un état où elle est capable de penser à un état où elle pense effectivement (car il faudrait alors avant elle une autre intelligence qui ne fût pas passée de la puissance à l’acte) ; mais le tout de son être est en elle. L’être en puissance ne consent à passer à l’acte que par l’intervention d’un autre terme, nécessaire à la génération d’un être en acte ; mais l’être qui tire de lui-même et garde éternellement ses manières d’être, est un être en acte. Donc tous les êtres premiers sont des êtres en acte ; car ils possèdent d’eux-mêmes et toujours ce qu’ils doivent posséder. Il en est ainsi également de l’âme qui n’est pas dans la matière mais dans l’intelligible. Quant à l’autre âme, celle qui est dans la matière, comme l’âme végétative, elle est aussi en acte ; elle aussi, elle est ce qu’elle est, parce qu’elle est en acte. ENNÉADES - Bréhier : II, 5 (25) - Que veut dire en puissance et en acte ? 3 qui est dans l’intelligence ou, plutôt, non pas dans l’intelligence, mais en nous ; car on peut bien posséder l’intelligible, sans l’avoir actuellement à sa disposition. ENNÉADES : I, 1 [53] - Qu’est-ce que l’animal ? Qu’est-ce que l’homme ? 9

Nous distinguons par conséquent des faits communs à l’âme et au corps et des faits propres à l’âme. Les uns sont corporels ou du moins n’existent pas sans le corps ; les autres n’ont pas besoin du corps pour être en acte ; ce sont les faits propres à l’âme ; telle est la pensée discursive. Cette pensée, qui soumet à la critique les images dérivées de la sensation, contemple déjà des idées, et les contemple en les sentant en quelque sorte ; j’entends, du moins, la pensée discursive au sens propre, qui appartient à l’âme véritable. Cette pensée discursive véritable est l’acte de comprendre par l’intelligence ; elle est souvent l’assimilation et le lien des choses extérieures avec nos idées internes. ENNÉADES : I, 1 [53] - Qu’est-ce que l’animal ? Qu’est-ce que l’homme ? 9

Donc l’âme reste, malgré tout, immobile et toujours intérieure à elle-même. Les modifications et les troubles que nous ressentons viennent des parties qui ont été liées à l’âme et des affections du composé, tel que nous l’avons défini plus haut. ENNÉADES : I, 1 [53] - Qu’est-ce que l’animal ? Qu’est-ce que l’homme ? 9

Pourtant, si l’âme c’est nous, et si nous pâtissons, il s’ensuit que l’âme pâtit, de même qu’elle agit quand nous agissons. - C’est que le mot nous désigne aussi le composé, tant que surtout nous ne sommes point séparés du corps ; et même l’on dit : nous pâtissons, lorsque notre corps pâtit. Le mot nous peut donc désigner ou bien l’âme avec la bête, ou bien ce qui est au-dessus de la bête. La bête, c’est le corps doué de vie. ENNÉADES : I, 1 [53] - Qu’est-ce que l’animal ? Qu’est-ce que l’homme ? 10

Autre est l’homme véritable et pur de toute bestialité ; il possède des vertus intellectuelles, qui résident dans l’âme même qui se sépare du corps ; en notre séjour même, elle peut s’en séparer ; car lorsqu’elle abandonne tout à fait le corps, la vie du corps, qui vient de son illumination par l’âme, s’en va avec l’âme et la suit. Les vertus non intellectuelles, qui viennent de l’habitude et de l’exercice, appartiennent au composé ; les vices vice
vices
kakíai
Le vice désigne d’une manière générale et non morale ce qui est défectueux, le défaut. En morale, c’est un penchant devenu habitude que la morale religieuse ou sociale réprouve (en matière sexuelle mais pas seulement), ou un défaut excessif. Wikipédia
aussi, ainsi que l’envie, la jalousie et la pitié. Et l’amitié ? Il est une amitié que ressent le composé, et une autre qui est celle de l’homme intérieur. ENNÉADES : I, 1 [53] - Qu’est-ce que l’animal ? Qu’est-ce que l’homme ? 10

Chez les enfants, les facultés qui viennent du composé sont très actives ; mais le composé reçoit fort peu la lumière d’en haut. Lorsque cette lumière n’agit pas sur nous, c’est qu’elle tourne son activité vers la région supérieure ; elle agit sur nous, lorsqu’elle descend jusqu’à la partie moyenne de l’âme. - Quoi ! ne sommes-nous pas aussi cette région supérieure ? - Oui, mais il faut encore que nous en ayons la perception perception La perception est le phénomène physio-psychologique qui nous relie au monde sensible par l’intermédiaire de nos sens.  ; car nous n’utilisons pas toujours ce que nous possédons ; il nous faut, pour cela, orienter la partie moyenne de notre âme vers le supérieur ou vers l’inférieur, et faire passer nos facultés de la puissance ou de la disposition à l’acte. ENNÉADES : I, 1 [53] - Qu’est-ce que l’animal ? Qu’est-ce que l’homme ? 11

Et les bêtes ? En quel sens ont-elles la vie ? - S’il y a en elles, comme on dit, des âmes humaines qui ont péché péché Péché est un mot utilisé dans les religions et certaines sectes pour désigner une transgression volontaire ou non de ce que celle-ci considère comme loi divine. Il est souvent défini comme une désobéissance, un refus, un obstacle au salut ou encore comme une cause de mort de l’âme. , la partie supérieure et séparée de ces âmes ne vient jamais jusqu’aux bêtes ; elle les assiste, sans leur être présente ; leur conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
atteint seulement le reflet de l’âme qui est uni au corps ; et leur corps reçoit ses qualités de ce reflet de l’âme. Si ce n’est point une âme humaine qui s’est introduite dans les bêtes, leur vie est alors issue de l’illumination du corps par l’âme universelle. ENNÉADES : I, 1 [53] - Qu’est-ce que l’animal ? Qu’est-ce que l’homme ? 11

L’âme, dit-on, ne peut pécher. Pourquoi, alors, les châtiments ? Cette thèse est en désaccord avec l’opinion de ceux qui disent que l’âme pèche, qu’elle se corrige, et qu’elle subit des châtiments dans l’Hadès ou dans les corps où elle passe. - Que l’on donne son adhésion à l’opinion qu’on voudra ; peut-être pourrait-on découvrir pourtant un terrain d’accord. La thèse qui admet que l’âme ne peut pécher voit en elle un être absolument simple, tel que l’âme soit identique à l’être de l’âme. La thèse qui admet qu’elle peut pécher ajoute à cette âme et combine avec elle une autre espèce d’âme, sujette à des passions redoutables : l’âme devient alors un composé ; c’est ce composé qui pâtit, dans son ensemble ; et c’est lui qui pèche et qui subit le châtiment ; mais ce n’est pas l’être simple dont nous parlions. C’est du composé que Platon dit : « Nous avons vu l’âme comme on voit Glaucos, le dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
marin ; si l’on veut connaître connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
sa nature, il faut frapper fort pour enlever tout ce qui s’y est ajouté, considérer l’amour qu’elle a de la sagesse sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
, et voir à quoi elle s’attache et quelles sont ses affinités. » L’âme vivante et agissante est donc différente de l’être qui est puni ; se recueillir et se séparer, ce n’est pas seulement s’isoler du corps, mais de tout ce qui s’est attaché à l’âme. ENNÉADES : I, 1 [53] - Qu’est-ce que l’animal ? Qu’est-ce que l’homme ? 12

Cette addition a lieu à la naissance ; ou plutôt la naissance est l’origine de l’autre espèce d’âme. Nous avons dit ailleurs comment elle s’opère : l’âme descend et, de l’âme, vient autre chose qui descend quand elle s’incline vers le bas. - C’est donc elle qui laisse échapper ce reflet. C’est elle qui s’incline. N’est-ce pas là une faute ? - S’incliner, c’est illuminer la région inférieure, et ce n’est pas plus une faute que de porter ombre. Le coupable, c’est l’objet illuminé ; s’il n’existait pas, l’âme n’aurait rien à illuminer. Sa descente et son inclinaison signifient que l’objet illuminé vit avec elle et par elle. Elle laisse donc aller son reflet, s’il n’y a rien auprès d’elle pour le recevoir ; elle le laisse aller, non parce qu’elle le retranche d’elle-même, mais parce qu’elle n’est plus là où il est ; et elle n’y est plus, parce qu’elle se donne toute à la contemplation des êtres intelligibles. Homère paraît bien admettre que l’âme se sépare de son reflet ; il dit que l’image d’Héraclès est dans l’Hadès, et que le héros lui-même est chez les dieux ; ainsi peut-il s’attacher à cette double affirmation qu’Héraclès est chez les dieux et qu’il est dans l’Hadès. C’est qu’il l’a divisé en deux parts. Ces paroles ont un sens vraisemblable : Héraclès possède les vertus pratiques, et, à cause de sa bravoure, il a été jugé digne d’être un dieu ; mais parce qu’il a la vertu arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
pratique et non la vertu contemplative (sinon il eût été tout entier là-haut), il est là-haut, mais il reste quelque chose de lui dans la région inférieure. ENNÉADES : I, 1 [53] - Qu’est-ce que l’animal ? Qu’est-ce que l’homme ? 12

Quel est enfin le sujet qui fait toutes ces recherches ? Est-ce nous, ou bien notre âme ? - C’est nous, au moyen de l’âme. - Au moyen de l’âme ? En quel sens ? Est-ce par le seul fait de la posséder que ces recherches ont lieu ? - Non, c’est parce que nous sommes nous-mêmes notre âme. - Ne sera-t-elle pas mue dans ce cas ? - Certes, il faut lui donner un mouvement qui n’est point celui des corps et qui constitue sa vie propre. L’acte d’intelligence est notre acte, parce que l’âme est intelligente et parce que l’acte d’intelligence est sa vie la plus parfaite. Cet acte a lieu, lorsque l’âme pense les objets intelligibles et lorsque l’intelligence agit sur nous ; car l’intelligence est à la fois une partie de nous-mêmes et un être supérieur auquel nous nous élevons. ENNÉADES : I, 1 [53] - Qu’est-ce que l’animal ? Qu’est-ce que l’homme ? 13