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Ruysbroeck - Oeuvres choisies

Bizet : Ruysbroeck - LA DOCTRINE (III)

J.-A. Bizet

vendredi 14 novembre 2008

Extrait de « Ruysbroeck - Oeuvres choisies », par J.-A. Bizet. Aubier, 1946.

Les décrets rendus par le concile de Vienne contre les beghards hérétiques leur reprochent de soutenir que toute nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
intellectuelle possède en elle-même sa béatitude et que l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
n’a pas besoin Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
de la lumière Licht
lumière
luz
light
phos
de gloire pour s’élever à l’union béatifique [1]. C’est dans le même esprit esprit
pneuma
espírito
spirit
mente
mind
que Ruysbroeck dénonce la confusion entretenue par les « faux-prophètes » sur les confins de la nature et du surnaturel. Pour prévenir ou réfuter l’erreur, il prend soin de déterminer dans chaque modalité et à chaque degré de la vie vie Le philosophe Michel Henry définit la vie d’un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Pour lui, la vie est essentiellement force subjective et affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie. spirituelle, la part de la grâce à côté des opérations imputables à la seule nature.

Les puissances de l’âme sont sollicitées par une tendance unitive qui les presse de se recueillir, les unes, au degré inférieur, dans l’unité Einheit
unité
unidade
unidad
unity
du « cœur coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
 », les autres, sur le plan supérieur, dans celle de l’ « esprit ». Mais il existe une unité plus haute à laquelle tout ce qui est demeure suspendu par son être même, sa vie et sa conservation ; et cette unité, impliquée déjà dans l’inclination qui porte les puissances à s’unir entre elles, Ruysbroeck affirme qu’elle doit être cherchée en Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
(V. infra, p. 234 sq). Il expose dans Le Miroir du salut salut
salvação
salvación
salvation
σωτηρία
σωτηρ
soteria
soter
éternel comment « dans la partie la plus noble de notre âme, domaine des puissances supérieures, nous sommes constitués à l’état de miroir vivant et éternel de Dieu » (Chap. VIII). La tradition diadosis
tradition
tradição
tradición
la plus orthodoxe a toujours vu dans la trinité trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
des puissances sous-jacente à l’unité de l’esprit, l’image image
imagem
imagen
imaginação
imagination
de l’Unité et de la Trinité divines qu’autorisent à poser les paroles de la Genèse genèse
genesis
génesis
 : « Faisons l’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
à notre image et ressemblance. » Toutefois l’image du Père, c’est à proprement parler le Fils, le Verbe dans lequel « tout ce qui a été fait était vie ». Cette lecture du prologue de saint sainteté
santidade
sainthood
saint
santo
Jean, communément admise tant par les Pères que par les scolastiques, a fourni un fondement Grund
Fundament 
fondement
fundamento
Fundamente
fondations
fondation
, ou plutôt un recoupement scripturaire aux théories d’inspiration inspiration
inspiratio
inspiração
inspiración
néoplatonicienne selon lesquelles les êtres créés subsistent dans le Verbe par leur idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
ou forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
exemplaire, antérieurement à leur création Création
Criação
criação
creation
creación
dans le temps Zeit
le temps
o tempo
the time
el tiempo
chronos
 : « Avant la création du monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
, écrivait Clément d’Alexandrie Alexandrie
Alexandria
L’École d’Alexandrie désigne le mouvement platonicien qui a fleuri à Alexandrie entre le IVe et le VIIe siècles apr. J.-C., dont l’initiateur avait été Ammonius Saccas, le maître de Plotin. (d’après Y. Lafrance)
, nous étions ; il faut que nous ayons existé en Dieu avant de naître à Dieu. Nous étions dans le Verbe divin divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
en tant qu’images intelligibles intelligible
intelligibles
noeton
kosmos noetos
inteligível
inteligíveis
inteligible
inteligibles
 : c’est de lui que nous tirons notre principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
 » [2]. Ruysbroeck abonde dans le même sens avec toute la tradition Tradição
Tradition
Tradición
sophia perennis
religio perennis
Selon Guénon, la Tradition, est par essence d’origine « supra-humaine », c’est même très exactement là sa juste définition et rien de ce qui est traditionnel ne peut être qualifié de tel sans la présence de cet élément fondamental, vital et axial, qui en détermine le caractère propre et authentique.
mystique mysticisme
misticismo
mysticism
μυστικός
mystikos
místico
místicos
mystic
mystique
qui se réclame, par delà Eckhart, tantôt du pseudo-Denys, tantôt de saint Augustin : Le Fils, image du Père, est la cause causa
cause
aitia
aitía
aition
exemplaire de toute créature. Nous vivons en Dieu d’une vie supérieurement « vivante » (een levende leven) [3] qui participe à son éternité aion
aiôn
éon
éternité
eternidade
eternity
eternidad
 : elle naît, elle découle du Père en « débordant » de la génération génération
geração
generación
generation
gerar
générer
generate
generar
du Verbe. L’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
éternel que nous possédons en Dieu constitue du fait de sa production dans le temps, une entité distincte. Cependant « il est si semblable à Dieu, écrit Ruysbroeck dans les Noces, que Dieu se reconnaît et se reflète sans cesse dans cette ressemblance... quoiqu’il y ait ici distinction et différence selon la raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
, cette ressemblance ne fait pourtant qu’un avec l’image même de la Sainte Trinité, la Sagesse sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
divine dans laquelle Dieu se contemple lui-même ainsi que toutes choses » (Cf. infra, p. 358). Comme le Père nous connaît selon l’image qu’il contemple dans le Fils, il nous aime dans son Esprit. Par cette image notre être créé dans le temps est suspendu au sein de l’Etre éternel et ne fait qu’un avec lui selon son existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
essentielle. Par elle aussi Dieu vit en nous : elle brille en la cime de l’âme qui est comme un miroir où elle se reflète. A ce titre elle se trouve essentiellement et personnellement chez tous les hommes en même temps qu’elle subsiste en Dieu. Si en effet il ne peut être en Dieu ni accident, ni variation concevable, Dieu ne saurait sortir . de lui-même, aussi faut-il admettre que tout ce en qubi il habite demeure en lui [4].

Cependant, observe Ruysbroeck, notre être créé ne devient pas Dieu pour cela, et l’image incréée ne devient pas créature : principe et soutien de notre existence, elle est au sens le plus rigoureux la superessence de notre essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
, notre vie éternelle (V. infra., p. 358 et Miroir, ch. VIII).

Le vocabulaire figuré dont se servent les mystiques ne doit pas faire illusion. Le mot image peut induira en erreur pour autant qu’il évoque une empreinte fixée, le souvenir ou la trace de quelque vision. ’L’image de Dieu dans l’âme, dans la langue des auteurs spirituels et de leur point de vue subjectif, se manifeste par une aptitude native et comme constitutionnelle à imiter selon le rythme trinitaire l’activité Yin
Yang
passivité
activité
passif
actif
interne de Dieu d’où elle dérive [5]. Henri Delacroix a noté que le fond de l’intuition intuition
intuitio
intuitus
intuição
intuición
mystique est moins la faculté de représenter Dieu que celle de « l’actualiser » [6].

Cette aptitude relève encore de l’ordre de la nature : elle résulte d’une adhésion vitale à notre premier principe sans laquelle nous tomberions dans le néant Nichts
néant
nada
nothing
VOIRE vide
(V. infra, p. 306). Quelle que soit la « noblesse » qu’elle nous confère, le haut degré d’union auquel elle nous conduit, elle ne fait pourtant ni notre sainteté ni notre béatitude. Les méchants la possèdent comme les bons ; autant dire qu’elle n’implique aucun mérite. Si toutefois notre âme en sa partie supérieure est toujours prête à recevoir l’image qui s’y imprime, si, selon une remarque qui semble empruntée à saint Bonaventure, nulle autre image que celle de Dieu n’y peut jamais entrer, on peut considérer que pareille aptitude constitue une puissance acte
puissance
energeia
dynamis
obédientielle que l’être créé possède du seul fait de sa création, et qui le dispose à l’élévation au plan surnaturel (Miroir, ch. VIII. Cf. S. Bonaventure, II Sent., dist 8.).

Dieu a créé l’homme à son image et à sa ressemblance. L’image, on vient de le voir, subsiste chez le pécheur comme chez le juste. La ressemblance a été détruite par le péché et ne peut être restaurée que par « la lumière déiforme de la grâce » [7]. Que les faux mystiques s’exercent donc à mettre à nu le fond de l’âme en écartant toute représentation et tout désir désir
epithymia
epithymía
épithymétikon
épithymia
, en renonçant à toute activité ; ils découvrent au delà des puissances l’unité essentielle ; ils s’y recueillent dans un état de quiétude qu’ils tiennent pour celui des bienheureux. Or ce n’est là, comme s’exprime Ruysbroeck, que « le sommet de la nature, où l’on peut parvenir sans la grâce et sans les vertus » (Douze béguines, ch. XVIII). Prendre conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
sur cette cime de sa dépendance envers Dieu n’est pas faire acte de religion Religion
religion
religião
religión
 : c’est seulement reconnaître un état de fait et cette reconnaissance n’implique aucun mérite.

L’homme n’est pas né de Dieu selon la nature, comme le Fils unique du Père auquel les pseudo-spirituels présument de se comparer : sa filiation est seulement adoptive et il ne saurait atteindre à l’union mystique que par grâce et par don. En outre son état de déchéance l’oblige à recourir aux sacrements sacrement
sacramento
sacrements
sacramentos
qui l’introduisent dans le cycle de la Rédemption et, réparant ou entretenant en lui la vie surnaturelle, l’habilitent à recevoir, dans la communion de tous les rachetés, sa part d’héritage.

A l’origine des erreurs propagées par les sectes d’inspiration quiétiste subsiste une présomption d’ignorer l’ordre de la grâce, et plus généralement le surnaturel, dans laquelle l’inquisition voyait pertinemment une survivance de la vieille hérésie hérésie
heresia
heresía
heresy
herege
herético
de Pelage (Compilatio, ap. Preger, l. c.). L’âme, si bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
disposée qu’elle soit, n’est pour Ruysbroeck qu’une coupe, la grâce est le breuvage que Dieu y veut verser (V. infra, p. 237). D’après une image plus explicite encore, la grâce est comme une greffe sur un sujet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
improductif ou qui, livré à lui-même, ne porterait que des fruits sauvages : encore l’arbre greffé doit-il être taillé, émondé, pour produire des fruits dé qualité (V. infra, p. 187).

Il est une grâce dite prévenante qui « touche en commun » tous les humains comme le soleil luit sur tous les plants. Elle incite l’homme à contempler les merveilles de la création où transparaît le vestige du Créateur (Cf. S. Bonaventure, Serm. IV, xvi), à réfléchir sur les hasards de sa destinée, à méditer les exemples des justes et des saints, surtout la vie et la Passion du Christ (V. infra, p. 188). L’amenant à faire retour sur lui-même, elle lui fait découvrir au fond de l’âme l’étincelle intérieure — die vonke der zielen — qu’Eckhart, dont Ruysbroeck s’inspire, assimile à la syndérèse des scolastiques [8] : à cette lumière il se sent porté à désirer le bien et à détester le mal Übel
Böse
mal
evil
maligno
malefic
the bad
kakos
, il éprouve une « inclination fondamentale vers Dieu » qui le met sur la voie Tao
Dao
Voie
Way
du salut dès l’instant qu’il se dispose à la suivre.

L’étincelle de l’âme est encore une lumière d’ordre créé. Il faut que l’homme se repente de ses fautes et s’établisse dans la crainte du Seigneur pour que lui soit impartie une lumière plus haute, don gratuit qui, dans le mouvement Bewegung
mouvement
movimento
movimiento
motion
kinesis
de la charité, détermine la conversion de la volont voluntas Notre volonté n’est pleinement humaine que par sa participation opérative aux vérités concernant Dieu et nos fins dernières. [Frithjof Schuon] é vers Dieu : c’est là en termes propres la grâce de justification qui rend l’âme agréable (gratia gratum faciens) et qui l’unit à Dieu (V. infra, p. 189). Ainsi la grâce prévient l’effort humain, elle le stimule et le comble, puis l’affermit d’un lien d’amour amour
eros
éros
amor
love
réciproque qui est pour les scolastiques une amitié de l’âme à Dieu.

L’erreur des faux mystiques est, sur ce chef, de tenir la perfection perfection
perfeição
perfección
entelecheia
— Luther dira la justification — pour une transmutation radicale de l’être, aboutissant à un état d’impeccabilité qui rend vains tout exercice et toute ascèse ascèse
askesis
askêsis
ascese
ascesis
ascetismo
ascetism
. Rousseau a écrit dû bonheur félicité
felicidade
bonheur
felicidad
happiness
eudaimonia
« qu’il ne résulte pas d’un recueil de faits, mais qu’il est un état permanent » et que pour cette raison il se sent mais ne se décrit pas (Confessions, V. VI). L’état de béatitude ineffable et simplement sentie que les pseudo-spirituels cherchent au delà des actes distincts, n’est pas d’un genre différent : Ruysbroeck répondrait que ce repos repos
repouso
stillness
quietud
quietness
auquel l’âme aspire, il faut qu’elle le recherche d’une manière active et que dans.sa condition présente elle ne le possède jamais si bien qu’elle n’ait plus à le poursuivre encore (V. infra, p. 335).


[1Cf. Denzinger, Enchiridion symbolorum et defintionum, pp. . 399 sq. : Quod homo in vita praesenti, tantum et talem perfectionis gradum potest acquirere quod reddetur penitus impeccabilis et amplius in gratia proficere non valebit... Quod homo potest ita finalem beatitudinem secundum omnem gradum perfectionis, in praesenti assequi sicut eam in vita obtinebit beata... Quod quaelibet intellectualis natura in seipsa naturaliter est beata, quodque anima non indiget lumine gloriae ipsam elevante ad Deum videndum et eo beate fruendum.

[2Cohortatio ad gentes, I, ap. Migne, P.G., t. VIII, col. 61.

[3Le Miroir du salut éternel, ch. XVII. L’expression vita vitalis, vivida vita se rencontre plusieurs fois chez saint Bernard.

[4Cf. infra, p. 305, ainsi que Miroir, ch. VIII et XVII.

[5Cf. S. Bonaventure, Serm. IV, xvi (éd. de Quaracohi, t. V, p. 571) : imago (dicit comparationem ad Deum) non solum sicut ad principium, sed etiam sicut ad objectum motivum ; « eo enim est anima imago Dei, ut dicit Augustinus decimo quarto de Trinitate, quod capax eius est et particeps esse potest », scilicet per cognitionem et amorem. Comp. S. Aug., De Trin., 1. XIV, c. vm, n. 11

[6Les grands mystiques chrétiens, Paris, 1938, p 418.

[7V. infra, p. 307. Cf. S. Bonaventure, Serm. IV, xvi : Similitudo respicit Deum non tantura per modum principii et obiecti, verum etara per modum doni infusi.

[8Ed. Pfeiffer, p. 113. Selon une ancienne interprétation de la vision d’Ezéchiel que signale saint Jérôme, l’homme, le lion et le bœuf représentent les trois parties de l’âme que distingue Platon — la rationnelle, la passionnelle et l’appétitive — alors que l’aigle représente la synderesis ou scintilla conscientiae que l’homme conserve après la chute et par laquelle il sait quand il fait le mal. Cf. Mgr Grabmann, Die Lehre des h. Thomas von der scintilla animae in ihrer Bedeutung fur die deutsche Mystik, Jahrb. f. Philos, u. spek. Theol, 1900, pp. 413-427, et H. Wilms, O.P. Dos Seelenfünhlein in der deutschen Mystik, Zeitschr. f. Asz. u. Myst., 1937, pp. 157-166.