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Ruysbroeck - Oeuvres choisies

Bizet : Ruysbroeck - LA DOCTRINE (II)

J.-A. Bizet

vendredi 14 novembre 2008

Extrait de « Ruysbroeck - Oeuvres choisies », par J.-A. Bizet. Aubier, 1946.

La solidité des positions doctrinales de Ruysbroeck tient en premier lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
à la fermeté des bases psychologiques sur lesquelles s’édifie sa spiritualité spiritualité
espiritualidade
espiritualidad
spirituality
. La psychologie de Ruysbroeck demeure certes toute théorique : la méthode introspective, l’observation des faits d’expérience expérience
aisthesis
perception
aísthesis
sensation
experiência
sensação
percepção
impressão
impression
impresión
percepción
sensación
est moins poussée chez lui que chez Henri Suso, son contemporain. Son génie aussi bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
le porte vers l’abstrait et il se meut à l’aise dans le jeu des notions et distinctions de l’Ecole. Les cloisons qu’il établit entre les sens et les puissances, distinctement spécifiées et hiérarchisées, puis au delà, entre les puissances et l’essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
, peuvent paraître factices ou indûment étanches ; elles ont leur raison d’être en vue du but qu’il se propose : prévenir les confusions où la sensualité des pseudo-spirituels trouvait matière matière
matéria
matter
hyle
material
matériel
materialidade
matérialité
materiality
materialidad
à de troubles délectations. Il importait de mettre en évidence evidência
évidence
evidence
evidente
evidencia
evident
dans la structure Struktur
structure
estrutura
struktural
structural
estrutural
de l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
, un ordre et une organisation qui ne s’accommodent pas des états d’indistinction, de dépouillement, de vacuité anarchiques où les égarés plaçaient la béatitude des parfaits.

Les puissances de l’âme, conformément au schéma scolastique, s’étagent sur deux plans : celui de l’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
charnel chair
sarx
carne
carnal
carnalidade
carnalidad
carnality
charnel
et celui du spirituel, non pas opposés, comme la joie de vivre aux rigueurs de l’ascèse ascèse
askesis
askêsis
ascese
ascesis
ascetismo
ascetism
, mais superposés, et à ce titre complémentaires. La créature en effet, selon une vue thomiste, n’imite pas la perfection perfection
perfeição
perfección
entelecheia
de Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
par retranchement de Tordre charnel où elle est engagée, mais par approches successives, par degrés qui rythment son ascension ascensão
ascension
 [1]. De l’orde charnel relèvent les quatre quatre
quaternité
quaternidade
cuatro
cuaternidad
four
quaternity
fourfoldness
puissances inférieures : au degré infime l’irascible (tornighe cracht), la concupiscible (begherleke cracht), la « rationalité » (redeleecheyt) qui semble correspondre à la cogitative óu raison, particulière dans la terminologie de l’Ecole, enfin le libre arbitre (vriheyt des willen) qui les règle et modère toutes « selon une juste discrétion ». L’ordre spirituel se manifeste dans les trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
puissances supérieures traditionnelles : mémoire (ghedachte), entendement (ver sienne s se) et volont voluntas Notre volonté n’est pleinement humaine que par sa participation opérative aux vérités concernant Dieu et nos fins dernières. [Frithjof Schuon] é (V. infra, pp. 91 sq).

La préoccupation de chercher dans la créature la signature du Créateur à la fois un et trine, induit Ruysbroeck à poser à chaque degré de l’être psychique une unité Einheit
unité
unidade
unidad
unity
impliquée dans la trinité : de même que les puissances inférieures ont leur unité dans le « cœur coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
 », les puissances supérieures se fondent dans l’unité de 1’ « esprit esprit
pneuma
espírito
spirit
mente
mind
 », que Ruysbroeck nomme aussi ghedachte en souvenir du mens des scolastiques et dont il fait plus spécialement le sujet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
de la vie vie Le philosophe Michel Henry définit la vie d’un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Pour lui, la vie est essentiellement force subjective et affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie. mystique mysticisme
misticismo
mysticism
μυστικός
mystikos
místico
místicos
mystic
mystique
.

On peut regretter l’équivoque possible entre le mens et la mémoire désignés par le même terme, contester la place donnée au libre arbitre, traité comme une puissance acte
puissance
energeia
dynamis
particulière. Dans le réseau touffu de la psychologie scolastique, Ruysbroeck procède à un découpage qui paraît arbitraire ou insolite. On entrevoit que le schéma ainsi défini est commandé par un souci Sorge 
souci
cura
preocupação
care
cuidado
merimna
sollicitudo
inquiétude
inquietude
inquietud
unquiet
unquietness
d’arrangement symétrique qui aboutit à mettre en parallèle l’organisation de l’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
intérieur avec celle du monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
visible telle que la concevaient les cosmogonies admises. Aux quatre puissances inférieures de l’âme correspondent les quatre éléments : à la puissance irascible, destinée à dominer « les dérèglements de la nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
et ses inclinations bestiales ou perverses », correspond l’élément terrestre ; à la concupiscible, l’élément liquide ; l’air à la raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
, le feu Feuer
fogo
feu
fire
pyr
au libre-arbitre. Au même titre les puissances supérieures évoquent « les trois cieux ciel
cieux
céu
céus
heaven
heavens
cielo
cielos
 », dont le dernier, directement mû par le premier mobile est, dit Ruysbroeck, » pure et simple clarté ».

Il est écrit que les êtres créés « ont été réglés avec mesure, avec nombre Zahl
nombre
número
number
nombres
números
numbers
et avec poids » (Sap., XI, 21). La symbolique des nombres a sa place dans l’ordonnance harmonieuse qui est dans l’ordre créé une imitation mimesis
imitatio
copie
imitation
cópia
copy
imitación
de l’incréé. Les chiffres de trois et de quatre, dans l’exégèse des Pères reprise par les médiévaux, figurent l’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
la grâce qui découle de la Trinité sainte, l’autre la nature, et selon qu’ils s’ajoutent ou se multiplient, selon que la grâce complète la nature ou la féconde, se produisent les nombres symboliques de sept ou de douze. Aux quatre puissances de l’âme répondent, sur le plan simplement naturel, les quatre vertus morales qui, selon le mot cher à Ruysbroeck, doivent en faire l’ornement. Les trois puissances supérieures, susceptibles d’être élevées à l’ordre surnaturel, sont réglées par les vertus théologales. Que la prudence ait ainsi à modérer l’irascible, figurée par la terre Terre
Terra
Earth
Tierra
Gea
pesante — la tempérance, le désir désir
epithymia
epithymía
épithymétikon
épithymia
, sous l’image image
imagem
imagen
imaginação
imagination
de l’eau eau
água
water
hydro
qui s’écoule — la justice, la raison pratique, semblable à l’air limpide — la force morale, le libre-arbitre auquel on prête l’alacrité du feu — que les puissances supérieures se règlent, par la foi
foi
faith
pistis
, l’espérance et l’amour amour
eros
éros
amor
love
, sur le mouvement Bewegung
mouvement
movimento
movimiento
motion
kinesis
des hautes sphères, la nature entière trouvant dans la grâce l’ornement qui l’achève, c’est plus qu’un rapprochement ingénieux, c’est une vision du monde où l’esprit a pu se reposer naguère et dont l’imagination peut encore s’enchanter.

Il entre au demeurant dans ce parallélisme une part de jeu dont Ruysbroeck n’est pas dupe, par exemple quand il compare les dons du Saint sainteté
santidade
sainthood
saint
santo
Esprit aux influences des sept planètes dont les révolutions — ceci il le croit ferme —, régissent le cours des choses terrestres ; ou bien quand il décrit les vicissitudes de la vie spirituelle en évoquant la suite des saisons ou des signes du zodiaque zodíaco
zodiaque
zodiac
. Son œuvre doctrinale, à l’opposé des mystiques naturalistes que la Renaissance vit éclore, n’est pas liée à une cosmogonie caduque : elle lui emprunte seulement un jeu de références symboliques que justifie la foi en l’ordre universel. On songe à ces horloges des cathédrales où la suite des heures, selon de savants rouages, fait tourner dans un ciel azuré des globes d’or à visage humain, tandis que processionnent les anges anjo
anjos
ange
anges
angel
angeles
arcanjo
arcanjos
archange
archanges
et les douze apôtres, hérauts de la Rédemption.

Cet aspect forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
de la pensée de Ruysbroeck peut, du strict point de vue doctrinal, être jugé négligeable : il est éminemment caractéristique de la mentalité médiévale dont il est vain de vouloir faire ici abstraction. Au demeurant les hérésies d’inspiration inspiration
inspiratio
inspiração
inspiración
cathare jetaient sur le monde sensible, tenu pour l’œuvre d’un démiurge maléfique, un opprobre qu’il n’était pas inopportun de dissiper : puisque la nature est la création Création
Criação
criação
creation
creación
de Dieu, la grâce ne vise pas à la détruire mais à la parachever. La morale orthodoxe ne pouvait qu’improuver la haine haine
mîsos
kótos
ódio
hate
de la vie qui se manifestait aussi bien dans les outrances ascétiques des pseudo-spirituels que dans les aberrations qui en étaient la rançon.

L’univers Univers L’Univers est un tissu fait de nécessité et de liberté, de rigueur mathématique et de jeu musical ; tout phénomène participe de ces deux principes. [Frithjof Schuon] médiéval peut nous paraître réduit aux proportions d’une imagerie édifiante. L’homme du moins y défend sa place et s’y affirme législateur et maître. Il n’est pas de fléaux ou de calamités qui le prennent au dépourvu. Si ses connaissances théoriques s’obnubilent de puérilités, il s’attache du moins à développer ses facultés d’intuition intuition
intuitio
intuitus
intuição
intuición
et de réflexion, et il acquiert à cet endroit une virtuosité qui nous déconcerte d’autant mieux, que nous sommes plus exclusivement portés à accentuer nos prises sur le concret, le réel Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
, jusqu’à courir le risque de nous y laisser absorber.


[1Cf. S. Thomas, Sum. contra Gent., II, XLV : Oportuit ad hoc quod in creaturis esset perfecta Dei imitatio, quod diversi gradus in creaturis invenirentur.

Des historiens allemands ont érigé cette considération en un système dénommé gradualisme, par réaction contre la tendance à accuser le dualisme inhérent à la pensée médiévale. Cf. G. Müller, Gradualismus, eine Vorstudie zur altdeutschen Literaturgeschichte, Vierteljahrschr. f. Lit.-wiss. und Geitstesgesch., 1924, pp. 681-720. .