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Le Mystère de Noël

Edith Stein : LES VOIES DU SALUT

Trad. L. et E. Zwiauer

jeudi 13 novembre 2008

Edith Stein, Le Mystère de Noël. Trad. L. E. Zwiauer. Éditions de l ’Orante, 1955.

Pouvons-nous encore dire : « Que ta volonté soit faite », si nous ne connaissons plus les véritables exigences de Dieu ? Pouvons-nous encore demeurer dans ses voies si la lumière intérieure s’éteint ? Oui, car même si cette possibilité existe en principe, il est de tels et si puissants moyens qu’il est réellement peu vraisemblable que nous puissions nous perdre.

Dieu est venu pour nous sauver, nous lier à lui, nous lier entre nous, conformer notre volonté à la sienne. Connaissant notre nature, Il en tient compte et nous donne tout ce qui peut nous aider à atteindre le but. L’Enfant divin est devenu le Maître ; Il nous enseigne ce que nous devons faire.

Pour imprégner toute notre vie d’homme de la vie divine, il ne suffit pas de s’agenouiller une fois par an devant la crèche et de se laisser captiver par le charme de la sainte Nuit. Il faut, tout au long de la vie, communiquer avec Dieu, docile à l’enseignement qu’il nous a transmis, obéissant à ses lois.

Tout d’abord, nous devons prier comme notre Sauveur nous l’a lui-même appris : « Demandez, et vous recevrez. » Promesse certaine que nous serons exaucés. Celui qui, chaque jour, dit de tout son cœur : « Seigneur, que ta volonté soit faite », peut avoir confiance : il ne manquera pas d’accomplir la volonté divine même si, subjectivement, il n’en a plus la certitude.

Allons plus loin : le Christ ne nous a pas laissés orphelins. Il a envoyé son Esprit qui nous enseigne toute vérité. Il a établi son Église que son Esprit dirige, et institué ses vicaires par la bouche desquels l’Esprit nous parle un langage d’hommes. En elle, il a rassemblé les fidèles en une communauté, et veut que chacun soit responsable des autres. Ainsi ne sommes-nous pas seuls, et si la confiance en notre propre discernement et même en notre propre prière vient à faire défaut, la force de l’obéissance et la force de l’intercession y suppléent.

« Et le Verbe s’est fait chair. » Ce mystère est devenu vérité dans l’étable de Bethléem. Mais il s’est encore accompli sous une autre forme : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang possède la vie éternelle. »

Le Sauveur, sachant que nous sommes et demeurons des hommes qui, chaque jour, avons à combattre nos mauvais penchants vient d’une manière véritablement divine au secours de notre humanité. De même que notre corps charnel a besoin du pain quotidien, ainsi la vie divine en nous exige une nourriture sans cesse renouvelée. « Voici le pain vivant qui est descendu du ciel. » En celui qui vraiment le reçoit comme sa nourriture s’accomplit chaque jour le mystère de Noël, l’Incarnation du Verbe. Il n’est pas de chemin plus sûr pour demeurer un avec Dieu et pour s’enraciner chaque jour plus fortement et plus profondément dans le Corps mystique du Christ.

Je sais bien que pour beaucoup cette option apparaît comme trop radicale. En fait, elle implique pour la plupart une transformation totale du comportement et de la vie intérieure. Mais il faut justement qu’il en soit ainsi. Faire en nous place à l’Eucharistie, afin que le Seigneur transforme notre vie en la sienne, est-ce là trop exiger ?

On perd bien son temps à des lectures futiles, à traîner dans les cafés, à bavarder au coin des rues, toutes distractions dans lesquelles se gaspillent le temps et les forces. Ne serait-il vraiment pas possible de réserver une heure le matin pour se recueillir au lieu de se distraire, acquérir des forces au lieu de s’épuiser, afin d’être prêts à affronter les tâches journalières ?

Mais évidemment, cette heure ne suffira pas. Elle donnera à toute notre journée son vrai sens, et il ne nous sera plus possible de nous laisser aller, même pour un moment.

On ne peut échapper au jugement de celui que l’on fréquente chaque jour. Même lorsque aucune parole n’est échangée, on perçoit au comportement des autres ce que l’on est soi-même. On cherche à se conformer à son entourage, et si l’on n’y parvient pas la vie commune tourne au supplice. Il en est ainsi dans les rapports quotidiens avec le Sauveur. Devenant chaque jour plus sensible à ce qui Lui plaît ou Lui déplaît, celui qui était naguère facilement satisfait de lui-même voit tout désormais sous un autre jour. Il constate bien des laideurs, et les corrige autant qu’il est possible. Il découvre maintes choses qu’il ne peut juger ni belles ni bonnes et auxquelles cependant il lui est difficile de porter remède. Ainsi devient-il tout doucement plus petit et plus humble, plus patient, plus indulgent au brin de paille qui est dans l’œil du prochain, car il est suffisamment occupé par l’une des poutres qui sont dans le sien. Et il apprend alors à se supporter lui-même dans la lumière inexorable de la présence divine, et à s’abandonner à la miséricorde de Dieu qui, finalement, triomphe de ce qui nargue ses forces.

La route est longue qui conduit de la suffisance du « bon catholique » qui « remplit ses devoirs », lit un « bon journal », vote « bien », etc., mais pour le reste fait comme il lui plaît, jusqu’à l’abandon aux mains de Dieu, dans la simplicité de l’enfant et l’humilité du publi-cain. Mais celui qui a fait une fois un pas dans cette voie ne reviendra pas en arrière.

Ainsi la vie filiale en Dieu consiste à devenir à la fois petit et grand. Vivre de l’Eucharistie nous contraint à sortir totalement des étroites limites de notre vie personnelle pour nous enraciner et nous faire croître dans toutes les dimensions de la vie du Christ.

Qui visite le Seigneur dans sa maison ne l’entretiendra pas toujours de sa propre personne, ni de ses affaires, mais s’intéressera d’abord aux choses de Dieu. Participer chaque jour au Saint-Sacrifice nous entraîne comme à notre insu dans le courant de la vie de l’Église. Les prières et les rites de l’autel, tout au long du cycle liturgique, nous montrent l’histoire du salut et nous en donnent une intelligence toujours plus profonde. L’action sacrificielle nous imprègne toujours davantage du mystère central de notre foi, pivot de l’histoire du monde, mystère d’Incarnation et de Rédemption. Comment assister au Saint-Sacrifice avec un esprit et un cœur ouverts sans être pénétrés de sa finalité, sans être saisis du désir d’engloutir notre petite vie personnelle dans la grande œuvre du Rédempteur.

Les mystères du christianisme sont un tout indivisible. En aborder un seul c’est les aborder tous. Ainsi, le chemin de Bethléem nous entraîne-t-il irrésistiblement vers le Calvaire, de la Crèche à la Croix.

Quand la Très Sainte Vierge porta l’Enfant au Temple, il lui fut prédit qu’une épée transpercerait son âme, que son fils était donné pour la chute et la résurrection d’un grand nombre, et comme un signe de contradiction ! Annonce de la souffrance, du combat entre la lumière et les ténèbres qui déjà s’était manifesté à la Crèche.

Il arrive, en certaines années, que la Chandeleur, fête du cycle de l’Incarnation, et la Septuagésime, prélude de la Passion, tombent presque en même temps. Dans la nuit du péché rayonne l’étoile de Bethléem. Sur l’éclat de la lumière qui émane de la Crèche, tombe l’ombre de la Croix. La lumière s’éteint dans les ténèbres du vendredi saint, mais pour surgir plus rayonnante encore, soleil de miséricorde, à l’aube du troisième jour.

La voie du Fils de Dieu fait Homme, par Gethsemani et le Golgotha, conduit au triomphe de Pâques.

Avec le Fils de Homme, à travers la souffrance et la mort, notre cheminement, celui de toute l’humanité, aboutit aussi à la gloire de la Résurrection.