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Système du Monde

Duhem : JEAN SCOT ÉRIGÈNE ÉTAIT-IL PANTHÉISTE ?

Pierre Duhem

jeudi 13 novembre 2008

On a dit et repété à satiété que Jean Scot était panthéiste ; au début du XIIIe siècle, le traité Peri physeos merismon fut rendu responsable du Panthéisme qu’Amaury de Bennes en avait tiré parce qu’il ne l’avait pas compris ; et au XIXe siècle, B. Hauréau écrivait encore :

« Telles sont les prémisses doctrinales de Jean Scot et, quand il s’agit de les développer, il n’hésite devant aucune des conséquences que, dès l’abord, elles semblent contenir. Enfin il arrive par une voie de nos jours trop connue et trop fréquentée, au Panthéisme le plus sincère, le plus patent. Spinosa lui-même ne nous offre pas une déclaration plus nette que celle-ci : « Quand on nous dit que Dieu fait tout, nous devons comprendre que Dieu est dans tout, qu’il est l’essence substantielle de toutes choses. Seul, en effet, il possède en lui-même les conditions véritables de l’être, et seul il est en lui-même tout ce qui est au sein des choses auxquelles à bon droit on attribue l’existence. Rien de ce qui est n’est véritablement par soi-même ; mais Dieu seul, qui seul est véritablement par lui-même, se partageant entre toutes les choses, leur communique ainsi tout ce qui répond en elle à la vraie notion de l’être. Ce disciple de Plotin, qui croit l’être de Platon, fait cette déclaration avec une naïveté si libre d’inquiétude qu’il la renouvelle à tout propos et sous toutes les formes. »

Détacher un passage du contexte qui en fixe la véritable signification ; en guise de traduction de ce passage, offrir une paraphrase qui n’est qu’un long contre-sens, c’est un moyen commode de prêter à un auteur toutes les doctrines qu’on veut ; c’est ce qu’a fait B. Hauréau.

Dans le passage qu’on vient de citer, le Maître se propose d’expliquer à son Disciple qu’en nommant Dieu créateur de toutes choses, nous n’introduisons pas la multiplicité dans l’essence divine, que nous ne la soumettons pas à la catégorie de l’action car, en Dieu, l’opération créatrice ne se sépare pas de l’existence même. « En Dieu, donc, exister n’est pas une chose, et faire une autre chose ; pour lui, exister, c’est même chose que faire. » Et le Maître poursuit en ces termes :

« Cum ergo audimus Deum omniafacere, nil aliud debemus intelligere, quant Deus in omnibus esse, hoc est essentiam omnium subsistere. Ipse enim solus per se vere est, et omne, quod vere in his, quæ sunt, dicitur esse, ipse solus est. Nihil enim eoruin, quœ sunt, per se ipsum vere est. Quodcunque autem in eo vere intelligtur, participatione ipsius unius qui solus per seipsum vere est, accipit. » — Lors donc que nous entendons dire : Dieu fait toutes choses, nous devons tout simplement comprendre que Dieu est en toutes choses, c’est-à-dire qu’il subsiste à titre d’essence de toutes choses ». — Et nous savons ce que signifie cette formule. — « Lui seul, en effet, existe vraiment par lui-même ; dans les choses qui existent, tout ce qui est véritablement dit : existence, c’est lui-seul qui est cela ; aucune des choses qui sont, en effet, n’existe véritablement par elle-même ; en une telle chose, tout ce que l’on conçoit vraiment (d’existence), elle le reçoit par participation de l’Un même, qui seul existe vraiment par lui-même. »

Dieu seul existe vraiment par lui-même ; les autres choses n’ont qu’une existence participée reçue de Dieu, est-ce donc la formule du Panthéisme ? A ce compte, tous les docteurs chrétiens, tous les philosophes qui ont cru à la création doivent être tenus pour panthéistes.

Le fils de l’Érin n’est aucunement panthéiste. De Saint Paul et de Saint Jean jusqu’à lui, les docteurs chrétiens ont unanimement enseigné que les créatures existent réellement et que, cependant, elles existent toutes par Dieu et en Dieu ; que Dieu est en toutes choses ; que les créatures ont une existence temporelle, mais qu’elles ont aussi une existence éternelle dans le Verbe de Dieu ; cet enseignement, Scot s’est efforcé de le développer, de le préciser, tout en affirmant bien haut qu’un insondable mystère y demeurait à tout jamais renfermé ; pour découvrir dans cette tentative l’affirmation du Panthéisme, il se faut laisser aveugler par l’idée préconçue.