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Système du Monde

Duhem : L’existence temporelle des choses créées

Pierre Duhem

jeudi 13 novembre 2008

félicité
felicidade
bonheur
felicidad
happiness
Bonne chance ou fortune ; le mot grec est un composés fait sur daimon (puissance divine, dieu, destin). (selon R. Guérineau)

« Ces raisons des choses, que l’on conçoit dans la nature nature
physis
phusis
phúsis
Le grec phúsis dérive de la racine indo-européenne bhû-, qui a donné en sanskrit comme verbe : "devenir", "se produire", "avoir lieu" ; comme non : "terre", "sol", "lieu", "état", "condition". Peut désigner aussi bien l’origine, que le déroulement et le résultat de tout processus. (Luc Brisson)
supra-essentielle du Verbe, sont éternelles. En effet, tout ce qui est substantiellement dans Dieu Dieu La conception exacte de Dieu varie en fonction des philosophies et des religions. Dieu désigne généralement un « être suprême » dont les qualités sont illimitées, l’individuation personnelle ou impersonnelle du principe de l’univers, c’est-à-dire sa raison « première » en tant qu’essence primordiale - Dieu est alors souvent considéré comme le démiurge ou créateur - et sa raison « dernière » en tant que finalité et sens de la vie, dans les religions monothéistes. le Verbe, c’est le Verbe lui-même, en sorte que c’est nécessairement éternel. »

Ces causes primordiales qui subsistent, éternelles, dans le Verbe divin divin
divinité
Ce terme désigne la qualité d’être un dieu ou une déesse (une déité), ou Dieu (la Déité). Il est alors synonyme de divinité en tant que substantif.
ont pour effet tout ce qui se rencontre dans l’Univers Univers L’Univers est un tissu fait de nécessité et de liberté, de rigueur mathématique et de jeu musical ; tout phénomène participe de ces deux principes. [Frithjof Schuon] visible, tout ce qui forme forme
idea
eidos
eîdos
idéa
En philosophie, on oppose la forme à la matière dans les cas généraux. Chez Aristote, c’est ce vers quoi tend tout changement : elle est à la fois l’acte, l’essence, la perfection, et le principe d’unité de chaque être. (Wikipédia)
l’ordre des temps temps Philosophes, scientifiques et hommes de la rue ont bien souvent des vues différentes sur ce qu’est le temps, et les progrès des uns influencent les autres depuis des siècles. et des lieux. Comment devons-nous concevoir la relation Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
de ces causes et de ces effets ? « Aucun de ceux qui philosophent avec rectitude ne saurait admettre qu’une partie de la Création Création La création à laquelle nous appartenons est un cycle de la manifestation universelle, celle-ci étant composée d’une indéfinité de cycles "nécessaires" sous le rapport de leur existence mais "libres" sous celui de leur particularité. [Frithjof Schuon] universelle existe, éternelle, dans le Verbe de Dieu, et qu’une autre partie, faite dans le temps, soit extérieure au Verbe. »

Donc, toutes ces choses créées que nous voyons exister Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
dans le temps et dans l’espace espace L’espace est avant tout une notion de géométrie et de physique qui désigne une étendue, abstraite ou non, ou encore la perception de cette étendue. Conceptuellement, il est synonyme de contenant aux bords indéterminés. , elles étaient de toute éternité au sein du Verbe. « Elles y étaient par leurs causes, elles y étaient virtuellement et en puissance acte
puissance
energeia
dynamis
(vi et potestate), indépendantes de tous les temps et de tous les lieux, indépendantes de toute génération genèse
genesis
génesis
génération
Même dans l’Iliade (XIV 201, 246), où son usage est attesté pour la première fois, génesis désigne non seulement la "naissance", mais aussi la "génération", "le fait de venir à l’être". [Luc Brisson]
temporelle et locale, indépendantes de toute forme ou de toute espèce accessible au sens ou à l’intelligence intelligence Notre intelligence n’est pleinement humaine que par les vérités concernant Dieu et nos fins dernières. Elle opère la compréhension de Dieu, du monde, de l’homme. [Frithjof Schuon] , indépendantes de toute quantité, de toute qualité, de tous ces autres accidents par lesquels nous savons qu’une substance substance
ousia
substances
Des points de vue philosophique ou métaphysique, la substance est la réalité permanente qui sert de substrat aux attributs changeants. La substance est ce qui existe en soi, en dessous des accidents, sans changements ; ce qui en fait un concept synonyme de l’essence. Elle s’oppose aux accidents variables, qui n’existent pas en eux-mêmes, mais seulement dans la substance et par la substance. Le terme vient du latin substare, se tenir debout ; de substantia, ce qui est dessous, le support.
est, mais sans savoir ce qu’elle est.

 » Et, d’autre part, ces choses n’existaient pas déboute éternité. Avant que, par leur génération, elles ne se fussent infiltrées sous les formes et espèces, dans les lieux et les temps, à l’intérieur de tous les accidents qui viennent s’adjoindre à leurs substances éternelles, subordonnées d’une manière incommunicable au Verbe de Dieu, elles n’étaient pas engendrées, elles n’étaient pas d’une manière locale et temporelle, elles n’existaient pas sous les formes et espèces propres auxquelles les accidents surviennent. »

Dans ce passage, le fils de l’Erin a employé les deux dualité
deux
dyade
Quand la dualité est horizontale, elle exprime les pôles "actif" et "passif" ; quand elle est verticale, elle exprime les degrés "absolu" et "relatif", dans l’Ordre divin d’abord et dans l’ordre cosmique ensuite. [Frithjof Schuon]
termes : causes primordiales et substance !) éternelles ; ils ne sont pas employés au hasard et comme s’ils étaient synonymes ; ils ont des sens bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
distincts. Nous entendons, en effet, le Disciple demander à son Maître : « Je voudrais que vous me définissiez brièvement quelle différence il y a entre les causes et les substances ; les unes et les autres, en effet, sont purement intelligibles. » Et le Maître de répondre : « Nous appelons causes les raisons les plus universelles de toutes choses qui ont été, toutes à la fois, constituées dans le Verbe de Dieu. Nous nommons, au contraire, substances singulières et spécialissimes les idées propres (proprietates) et les raisons des choses singulières et spécialissimes qui ont été distribuées et constituées dans les causes mêmes..... Le Monde, donc, a procédé des causes mêmes et des substances, par la coagulation des qualités de ces dernières. »

Ce ne sont donc pas seulement des idées très universelles, comme celle du Bien en soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
ou de la Vie vie Le philosophe Michel Henry définit la vie d’un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Pour lui, la vie est essentiellement force subjective et affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie. en soi, qui résident, de toute éternité, au sein du Verbe de Dieu ; ces idées très générales y sont distribuées et subdivisées en idées de plus eu plus particulières, jusqu’aux idées mêmes des choses singulières qui, de toute éternité, sont, elles aussi, dans le Verbe ; c’est à ces idées des choses absolument singulières que Jean Scot réserve le nom de substances.

« Chaque créature a donc sa véritable substance dans les causes primordiales ; c’est la raison dianoia
la raison
La raison est une faculté de l’esprit humain dont la mise en œuvre nous permet de fixer des critères de vérité et d’erreur, de discerner le bien et le mal et de mettre en œuvre des moyens en vue d’une fin donnée. Cette faculté a donc plusieurs emplois, scientifique, technique et éthique.
, connue d’avance et fondée d’avance, à l’aide de laquelle Dieu a défini que cette créature serait de telle façon et point autrement. »

Les choses qui existent temporellement dans ce monde sensible « ont procédé à la fois des causes généralissimes et des substances spécialissimes, par l’association des qualités à la matière matière
hyle
La matière est la substance qui compose tout corps ayant une réalité tangible. Ses trois états les plus communs sont l’état solide, l’état liquide, l’état gazeux. La matière occupe de l’espace et possède une masse. Ainsi, en physique, tout ce qui a une masse est de la matière.
et grâce à l’addition de la forme (per compactas in materiam qualitates, addita forma) ». La forme (forma) ou espèce (species) paraît être ser
être
being
ón
Le concept d’être désigne en général ce que nous ressentons exister d’une manière ou d’une autre dans la perception, qu’elle soit sensible ou intelligible. L’étude de l’être est appelée ontologie ou métaphysique.
, pour l’Erigène, ce par quoi une idée divine devient chose temporellement existante au sein du monde sensible.

La création temporelle des choses particulières au sein du monde sensible ne doit pas être considérée, d’ailleurs, comme un écoulement par lequel les substances éternelles quitteraient le Verbe dans lequel elles existaient de tout temps, pour venir, ici-bas, revêtir des formes et des espèces. Les substances, les idées particulières des créatures demeurent perpétuellement dans le Verbe.

« Vous ne doutez point, je pense, dit le Maître, que les causes de toutes choses, qui ont été créées et constituées dans la Sagesse sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
, n’y demeurent éternellement et sans aucun changement, qu’elles ne s’en détachent en aucun lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
ni en aucun temps, qu’elles ne s’écoulent d’aucune manière vers les choses d’ici-bas. Elles ne sauraient, en effet, subsister par elles-mêmes si, de quelque manière que ce fût, elles se séparaient de cette Sagesse. Que pensez-vous alors des substances des choses, substances qui ont été faites et constituées au sein des susdites causes ? Ne devons-nous pas regarder comme vraisemblable, que dis-je ? comme très vrai que ces substances, elles aussi demeurent toujours dans leurs causes ejt sans aucun changement, et, qu’elles ne les quittent en aucun temps, en aucun lieu, d’aucune façon ? De même que les causes primordiales ne délaissent jamais la Sagesse, de même les substances ne délaissent jamais les causes ; toujours, elles subsistent en elles. Et de même que les causes ne sauraient être hors des substances, de même les substances ne sauraient s’écouler hors des causes ».

Mais en même temps que la substance d’une chose particulière, impliquée dans les causes primordiales d’où elle dérive, subsiste éternellement au sein du Verbe de Dieu, avec lequel elle ne fait qu’un, elle existe temporellement, sous les qualités, les formes et les espèces, dans l’Univers créé ; elle est, à la fois, une idée divine et une créature ; à chacun de ces deux modes d’existence, Scot souhaiterait qu’un terme spécial fut réservé ; dans la Sagesse de Dieu, la substance est une essence essence
ousía
Les termes "substance" et "essence" sont souvent synonymes, mais à rigoureusement parler, le premier terme suggère une continuité, et le second, une discontinuité ; le premier se référant plutôt à l’immanence, et le second, à la transcendance. [Frithjof Schuon]
(essentia, ousia) ; parmi les créatures, elle est une nature (natura, physis) ; il déplore la confusion qui, trop souvent, s’établit entre ces deux termes.

« Saint Augustin, écrit-il, a mis, je pense, natura pour essentia, suivant une façon de parler très employée en grec comme en latin. Les Grecs, en effet, disent très souvent physis pour ousia et ousia pour physis. Voici, cependant, quelle est la signification propre de ces nouis : Ousia ou essentia se doit dire de ce qui, en chaque créature visible ou intelligible intelligible En quel sens être en acte se dit-il de l’intelligible ? Est-ce au sens où la statue, comme couple de forme et de matière, est un être en acte ? Est-ce parce que chaque intelligible a reçu une forme ? - Non, c’est que chacun d’eux est une forme et qu’il est parfaitement ce qu’il est. L’intelligence ne passe pas de la puissance à l’acte, d’un état où elle est capable de penser à un état où elle pense effectivement (car il faudrait alors avant elle une autre intelligence qui ne fût pas passée de la puissance à l’acte) ; mais le tout de son être est en elle. L’être en puissance ne consent à passer à l’acte que par l’intervention d’un autre terme, nécessaire à la génération d’un être en acte ; mais l’être qui tire de lui-même et garde éternellement ses manières d’être, est un être en acte. Donc tous les êtres premiers sont des êtres en acte ; car ils possèdent d’eux-mêmes et toujours ce qu’ils doivent posséder. Il en est ainsi également de l’âme qui n’est pas dans la matière mais dans l’intelligible. Quant à l’autre âme, celle qui est dans la matière, comme l’âme végétative, elle est aussi en acte ; elle aussi, elle est ce qu’elle est, parce qu’elle est en acte. ENNÉADES - Bréhier : II, 5 (25) - Que veut dire en puissance et en acte ? 3 ne saurait être ni détruit ni accru ni diminué ; physis ou natura se doit dire, au contraire, de la génération de l’essence en certains lieux, en certain temps, dans une certaine matière, de ce qui peut être détruit, accru, diminué, affecté d’accidents divers. Ousia, en effet, dérive du verbe eimi, qui veut dire : je suis (sum) ; le participe présent de ce verbe est, au masculin masculin
féminin
Il y a tout d’abord, en deçà de la Substance une - et en quelque sorte à titre de reflet des aspects "Absolu" et "Infini" - la dualité des fonctions créatrices, ou des pôles masculin et féminin ; c’est la dualité "Activité-Passivité" dont dérivent toutes les fonctions analogues à tous les niveaux de l’Univers. (Frithjof Schuon, Résumé de métaphysique intégrale)
, on, au féminin, ousa ; de là, ousia. Physis, au contraire, vient du verbe phyonai, qui signifle : je prends naissance, je suis planté, je suis engendré.

 » Toute créature, donc, en tant qu’elle subsiste dans ses raisons, est une ousia ; mais en tant qu’elle est procréée en quelque matière, elle est une physis.

 » Toutefois, nous l’avons dit, les Grecs mettent souvent ousia à la place de physis, physis au lieu d’ousia ; de même, chez les Latins, essentia est pris indifféremment pour natura et natura pour essentia ; sans préjudice, cependant, du sens propre de ces deux termes ».

Aussi nettement qu’il le peut faire, Jean Scot ne cesse, ponr toute créature, de distinguer ces deux modes d’existence.

D’une part, est l’existence à l’état d’essence (essentia), d’ousia toute pure, dégagée de toute catégorie, de toute qualité, de toute matière, de toute forme substantielle ou accidentelle ; cette existence essentielle et idéale que nos sens ne peuvent constater, que notre raison ne peut concevoir, les substances des choses créées, contenues en leurs causes primordiales, la possèdent de toute éternité ; elles l’ont virtuellement et en puissance (vi et potestate) au sein du Verbe. Cette essence d’une chose, c’est tout simplement la connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
même que Dieu a de cette chose : « Intellectu intellect
noûs
L’Intellect est l ’« oeil du coeur » ou l’organe de la connaissance directe. Il se projette dans l’âme individuelle en se limitant et se polarisant ; il se manifeste sous un triple aspect, ou si l’on préfère, il se scinde en trois modes : l’intelligence, la volonté et le sentiment. [Frithjof Schuon]
s enim omnium in Deo essentia omnium est... Nihil aliud est enim omnium essentia, nisi omnium in divina Sapientia cognitio. » Et ces essences qu’ont, toutes choses an sein de la Sagesse divine, elles forment une Essence unique, l’Ousia universelle, qui est identique au Verbe, c’est-à-dire à Dieu même. « Celui-là seul, en effet, est l’essence de toutes choses !, qui seul est vraiment ».

D’autre part, est l’existence à l’état de nature (natura, physis) où la substance « s’est écoulée, par génération, dans les formes et dans les espèces », où elle a, en même temps que « ses formes et ses espèces propres », revêtu les divers prédicaments. où elle réside dans le lieu et dans le temps, où elle a pour siège une certaine matière, où elle est douée de grandeur grandeur
grandeza
greatness
et de qualités, où elle est pourvue de formes substantielles ou accidentelles ; cette existence-ci, nous pouvons la constater grâce aux attributs qui environnent l’essence, bien que l’essence même continue de nous échapper ; cette dernière existence, c’est celle que les choses reçoivent lorsqu’elles sont engendrées, en un certain temps et dans un certain lieu, au sein du Monde visible.

« Mais il ne faut pas croire que ces choses commencent d’être créées au moment où les sens peuvent constater leur apparition dans le Monde. A l’état de substances, elles ont toujours existé dans le Verbe du Seigneur ; de plus, leur apparition et leur disparition dans l’ordre des temps et des lieux, par l’effet de la génération, c’est-à-dire de la prise d’accidents, étaient, elles aussi, dans le Verbe de Dieu ; car, au sein du Verbe, les choses qui doivent être sont déjà faites. C’est la Sagesse divine qui circonscrit les temps, en sorte que toutes les choses qui, dans la Nature, naissent d’une manière temporelle, subsistent avant leur naissance, éternellement, en la Science science
epistêmê
episteme
sciences
Le sens originel du grec : se placer au-dessus de.... Parménide a ouvert la voie à la conception grecque de l’epistêmê en distinguant le monde de l’opinion et celui de la pensée pure et de l’être. (Y. Lafrance)
de Dieu ».

La raison humaine ne peut, d’ailleurs, pénétrer cette mystérieuse existence éternelle que les choses créées ont au sein du Verbe de Dieu. Avec le disciple de Jean Scot, elle doit modestement dire : « Je ne m’enquiers pas de la manière dont l’Univers est créé dans le Verbe et de l’éternité de cette création ; nul ne saurait dire comment les mêmes choses sont à la fois éternelles et créées. Nulle créature douée de raison ou d’intelligence ne peut avoir connaissance de la création des choses dans le Verbe ».