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Système du Monde

Duhem : L’existence temporelle des choses créées

Pierre Duhem

jeudi 13 novembre 2008

« Ces raisons des choses, que l’on conçoit dans la nature supra-essentielle du Verbe, sont éternelles. En effet, tout ce qui est substantiellement dans Dieu le Verbe, c’est le Verbe lui-même, en sorte que c’est nécessairement éternel. »

Ces causes primordiales qui subsistent, éternelles, dans le Verbe divin ont pour effet tout ce qui se rencontre dans l’Univers visible, tout ce qui forme l’ordre des temps et des lieux. Comment devons-nous concevoir la relation de ces causes et de ces effets ? « Aucun de ceux qui philosophent avec rectitude ne saurait admettre qu’une partie de la Création universelle existe, éternelle, dans le Verbe de Dieu, et qu’une autre partie, faite dans le temps, soit extérieure au Verbe. »

Donc, toutes ces choses créées que nous voyons exister dans le temps et dans l’espace, elles étaient de toute éternité au sein du Verbe. « Elles y étaient par leurs causes, elles y étaient virtuellement et en puissance (vi et potestate), indépendantes de tous les temps et de tous les lieux, indépendantes de toute génération temporelle et locale, indépendantes de toute forme ou de toute espèce accessible au sens ou à l’intelligence, indépendantes de toute quantité, de toute qualité, de tous ces autres accidents par lesquels nous savons qu’une substance est, mais sans savoir ce qu’elle est.

 » Et, d’autre part, ces choses n’existaient pas déboute éternité. Avant que, par leur génération, elles ne se fussent infiltrées sous les formes et espèces, dans les lieux et les temps, à l’intérieur de tous les accidents qui viennent s’adjoindre à leurs substances éternelles, subordonnées d’une manière incommunicable au Verbe de Dieu, elles n’étaient pas engendrées, elles n’étaient pas d’une manière locale et temporelle, elles n’existaient pas sous les formes et espèces propres auxquelles les accidents surviennent. »

Dans ce passage, le fils de l’Erin a employé les deux termes : causes primordiales et substance !) éternelles ; ils ne sont pas employés au hasard et comme s’ils étaient synonymes ; ils ont des sens bien distincts. Nous entendons, en effet, le Disciple demander à son Maître : « Je voudrais que vous me définissiez brièvement quelle différence il y a entre les causes et les substances ; les unes et les autres, en effet, sont purement intelligibles. » Et le Maître de répondre : « Nous appelons causes les raisons les plus universelles de toutes choses qui ont été, toutes à la fois, constituées dans le Verbe de Dieu. Nous nommons, au contraire, substances singulières et spécialissimes les idées propres (proprietates) et les raisons des choses singulières et spécialissimes qui ont été distribuées et constituées dans les causes mêmes..... Le Monde, donc, a procédé des causes mêmes et des substances, par la coagulation des qualités de ces dernières. »

Ce ne sont donc pas seulement des idées très universelles, comme celle du Bien en soi ou de la Vie en soi, qui résident, de toute éternité, au sein du Verbe de Dieu ; ces idées très générales y sont distribuées et subdivisées en idées de plus eu plus particulières, jusqu’aux idées mêmes des choses singulières qui, de toute éternité, sont, elles aussi, dans le Verbe ; c’est à ces idées des choses absolument singulières que Jean Scot réserve le nom de substances.

« Chaque créature a donc sa véritable substance dans les causes primordiales ; c’est la raison, connue d’avance et fondée d’avance, à l’aide de laquelle Dieu a défini que cette créature serait de telle façon et point autrement. »

Les choses qui existent temporellement dans ce monde sensible « ont procédé à la fois des causes généralissimes et des substances spécialissimes, par l’association des qualités à la matière et grâce à l’addition de la forme (per compactas in materiam qualitates, addita forma) ». La forme (forma) ou espèce (species) paraît être, pour l’Erigène, ce par quoi une idée divine devient chose temporellement existante au sein du monde sensible.

La création temporelle des choses particulières au sein du monde sensible ne doit pas être considérée, d’ailleurs, comme un écoulement par lequel les substances éternelles quitteraient le Verbe dans lequel elles existaient de tout temps, pour venir, ici-bas, revêtir des formes et des espèces. Les substances, les idées particulières des créatures demeurent perpétuellement dans le Verbe.

« Vous ne doutez point, je pense, dit le Maître, que les causes de toutes choses, qui ont été créées et constituées dans la Sagesse, n’y demeurent éternellement et sans aucun changement, qu’elles ne s’en détachent en aucun lieu ni en aucun temps, qu’elles ne s’écoulent d’aucune manière vers les choses d’ici-bas. Elles ne sauraient, en effet, subsister par elles-mêmes si, de quelque manière que ce fût, elles se séparaient de cette Sagesse. Que pensez-vous alors des substances des choses, substances qui ont été faites et constituées au sein des susdites causes ? Ne devons-nous pas regarder comme vraisemblable, que dis-je ? comme très vrai que ces substances, elles aussi demeurent toujours dans leurs causes ejt sans aucun changement, et, qu’elles ne les quittent en aucun temps, en aucun lieu, d’aucune façon ? De même que les causes primordiales ne délaissent jamais la Sagesse, de même les substances ne délaissent jamais les causes ; toujours, elles subsistent en elles. Et de même que les causes ne sauraient être hors des substances, de même les substances ne sauraient s’écouler hors des causes ».

Mais en même temps que la substance d’une chose particulière, impliquée dans les causes primordiales d’où elle dérive, subsiste éternellement au sein du Verbe de Dieu, avec lequel elle ne fait qu’un, elle existe temporellement, sous les qualités, les formes et les espèces, dans l’Univers créé ; elle est, à la fois, une idée divine et une créature ; à chacun de ces deux modes d’existence, Scot souhaiterait qu’un terme spécial fut réservé ; dans la Sagesse de Dieu, la substance est une essence (essentia, ousia) ; parmi les créatures, elle est une nature (natura, physis) ; il déplore la confusion qui, trop souvent, s’établit entre ces deux termes.

« Saint Augustin, écrit-il, a mis, je pense, natura pour essentia, suivant une façon de parler très employée en grec comme en latin. Les Grecs, en effet, disent très souvent physis pour ousia et ousia pour physis. Voici, cependant, quelle est la signification propre de ces nouis : Ousia ou essentia se doit dire de ce qui, en chaque créature visible ou intelligible ne saurait être ni détruit ni accru ni diminué ; physis ou natura se doit dire, au contraire, de la génération de l’essence en certains lieux, en certain temps, dans une certaine matière, de ce qui peut être détruit, accru, diminué, affecté d’accidents divers. Ousia, en effet, dérive du verbe eimi, qui veut dire : je suis (sum) ; le participe présent de ce verbe est, au masculin, on, au féminin, ousa ; de là, ousia. Physis, au contraire, vient du verbe phyonai, qui signifle : je prends naissance, je suis planté, je suis engendré.

 » Toute créature, donc, en tant qu’elle subsiste dans ses raisons, est une ousia ; mais en tant qu’elle est procréée en quelque matière, elle est une physis.

 » Toutefois, nous l’avons dit, les Grecs mettent souvent ousia à la place de physis, physis au lieu d’ousia ; de même, chez les Latins, essentia est pris indifféremment pour natura et natura pour essentia ; sans préjudice, cependant, du sens propre de ces deux termes ».

Aussi nettement qu’il le peut faire, Jean Scot ne cesse, ponr toute créature, de distinguer ces deux modes d’existence.

D’une part, est l’existence à l’état d’essence (essentia), d’ousia toute pure, dégagée de toute catégorie, de toute qualité, de toute matière, de toute forme substantielle ou accidentelle ; cette existence essentielle et idéale que nos sens ne peuvent constater, que notre raison ne peut concevoir, les substances des choses créées, contenues en leurs causes primordiales, la possèdent de toute éternité ; elles l’ont virtuellement et en puissance (vi et potestate) au sein du Verbe. Cette essence d’une chose, c’est tout simplement la connaissance même que Dieu a de cette chose : « Intellectus enim omnium in Deo essentia omnium est... Nihil aliud est enim omnium essentia, nisi omnium in divina Sapientia cognitio. » Et ces essences qu’ont, toutes choses an sein de la Sagesse divine, elles forment une Essence unique, l’Ousia universelle, qui est identique au Verbe, c’est-à-dire à Dieu même. « Celui-là seul, en effet, est l’essence de toutes choses !, qui seul est vraiment ».

D’autre part, est l’existence à l’état de nature (natura, physis) où la substance « s’est écoulée, par génération, dans les formes et dans les espèces », où elle a, en même temps que « ses formes et ses espèces propres », revêtu les divers prédicaments. où elle réside dans le lieu et dans le temps, où elle a pour siège une certaine matière, où elle est douée de grandeur et de qualités, où elle est pourvue de formes substantielles ou accidentelles ; cette existence-ci, nous pouvons la constater grâce aux attributs qui environnent l’essence, bien que l’essence même continue de nous échapper ; cette dernière existence, c’est celle que les choses reçoivent lorsqu’elles sont engendrées, en un certain temps et dans un certain lieu, au sein du Monde visible.

« Mais il ne faut pas croire que ces choses commencent d’être créées au moment où les sens peuvent constater leur apparition dans le Monde. A l’état de substances, elles ont toujours existé dans le Verbe du Seigneur ; de plus, leur apparition et leur disparition dans l’ordre des temps et des lieux, par l’effet de la génération, c’est-à-dire de la prise d’accidents, étaient, elles aussi, dans le Verbe de Dieu ; car, au sein du Verbe, les choses qui doivent être sont déjà faites. C’est la Sagesse divine qui circonscrit les temps, en sorte que toutes les choses qui, dans la Nature, naissent d’une manière temporelle, subsistent avant leur naissance, éternellement, en la Science de Dieu ».

La raison humaine ne peut, d’ailleurs, pénétrer cette mystérieuse existence éternelle que les choses créées ont au sein du Verbe de Dieu. Avec le disciple de Jean Scot, elle doit modestement dire : « Je ne m’enquiers pas de la manière dont l’Univers est créé dans le Verbe et de l’éternité de cette création ; nul ne saurait dire comment les mêmes choses sont à la fois éternelles et créées. Nulle créature douée de raison ou d’intelligence ne peut avoir connaissance de la création des choses dans le Verbe ».