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Duhem : L’EXISTENCE ÉTERNELLE DES RAISONS PRIMORDIALES DANS LE VERBE DE DIEU

Pierre Duhem

jeudi 13 novembre 2008

Hors Dieu, tout ce qui est a été fait et créé par Dieu. Les Grecs ont admis une Matière, une hyle, existante par elle-même ; ceux qui sont soumis à l’autorité de l’Ecriture ne sauraient suivre cette opinion. « Aucun de ceux qui philosophent bien ne peut se refuser à compter la Matière informe au nombre des choses que Dieu a faites en sa sagesse..... Celui qui a fait le Monde de la Matière informe, est le même qui, du néant absolu, a fait la Matière informe ». Il y a une Matière primordiale, qui se range parmi les Causes primordiales ; il y a une matière secondaire qui subsiste dans les effets des causes primordiales ; la première a une durée éternelle dans la Sagesse divine, tandis que la seconde est soumise au temps ; mais, toutes deux, elles sont créatures ; toutes deux, Dieu les a faites de rien.

L’Action créatrice de Dieu, ce n’est pas autre chose que la Volonté de Dieu se proposant de faire ce qui doit être fait. « C’est par le mouvement de la Volonté divine que sont toutes les choses qui sont ; c’est ce mouvement qui crée toutes choses, qui les tire du néant et les fait passer du non-être à l’être. » — « Ce que Dieu fait, donc, c’est la Volonté de Dieu ; il fait ses volontés et toutes les choses qui sont faites sont ses volontés.......

 » Dieu ne voit pas d’une part ses volontés et, d’autre part, ce qu’il a fait ; les choses qu’il a faites, il les voit en tant qu’elles sont ses volontés.... La vision divine est une vision simple qui unifie ; elle voit toutes choses en une.......

 » Mais la Volonté de Dieu ne peut pas être détachée de Dieu et adjointe à la créature, de telle sorte que Dieu soit ce qui crée, et sa Volonté ce qui est créé.... Dieu, ses volontés et tout ce qu’il a fait sont une seule et même chose.....Puis donc que les volontés de Dieu ne sont pas extérieures à la nature de Dieu, Dieu se fait lui-même. »

« On peut, dès lors, dire que la Nature divine, qui n’est pas autre que la Volonté divine, se fait en toutes choses. Car, en elle, être et vouloir ne sont pas différents... Elle crée donc toutes choses..... ; mais elle-même, elle est créée, car rien n’existe hors d’elle d’une manière essentielle ; elle est, en effet, l’essence de toutes choses..... Toute chose dont on dit qu’elle existe n’existe pas en elle-même ; elle n’existe que par participation à la seule Nature véritablement existante. »

Ce mystère de Dieu qui est en tout ce qu’il fait, qui est tout ce qu’il fait, qui, par conséquent, se crée lui-même en créant les choses, en sorte qu’il peut être dit à la fois créateur et créé, c’est l’objet constant des méditations de l’Érigène.

Afin d’entr’ouvrir à cette doctrine l’intelligence de son Disciple, il use d’une comparaison :

« Avant même que notre pensée soit devenue objet de réflexion et de mémoire, on dit avec raison qu’elle existe ; cependant, elle est alors essentiellement invisible ; elle n’est connue que de nous seul et de Dieu.

 » Lorsque, plus tard, notre pensée se trouvera soumise à la réflexion, elle recevra la forme de certaines images ; alors on pourra dire, à juste titre, qu’elle est créée. Informe avant de pénétrer en la mémoire, elle se fait dans la mémoire, en recevant certaines formes d’objets, de sons, de couleurs, d’autres choses perceptibles aux sens.

 » Notre pensée reçoit ensuite comme une seconde formation, au moment où elle se revêt de signes capables de représenter des sons et des formes, des lettres, par exemple, qui sont des signes de sons, des figures qui sont signes de formes mathématiques ; au moment où elle se recouvre d’autres indices sensibles, à l’aide desquels elle se puisse insinuer par l’intermédiaire des sens. »

La pensée qui existe déjà au sein de l’intelligence, mais qui est encore dépourvue des formes dont l’imagination la revêtira, Jean Scot l’assimile à Dieu créateur. Cette même pensée, revêtue des formes que lui confèrent la réflexion et la mémoire, c’est l’image de Dieu créé par lui-même. Dieu considéré comme créé par lui-même, ressemble ainsi à notre verbe intérieur. C’est le Verbe de Dieu, identique à la Volonté de Dieu, ne faisant qu’un avec Dieu même.

Plus tard, la comparaison se poursuivra ; notre pensée, devenue extérieure à nous, rendue sensible par les sons des paroles, par les signes de l’écriture, par les tracés des dessins, ce sera la création temporelle.

Voyons de plus près comment toutes choses ont été créées dans le Verbe de Dieu.

« Le Père, c’est-à-dire le Principe de toutes choses, a formé de toute éternité (præformavit) dans son Verbe, c’est-à-dire dans le Fils unique qu’il a engendré, les raisons de toutes les choses dont il a voulu qu’elles fussent créées. » Si Dieu est cette forme de la Nature universelle qui crée et n’est pas créée, nous avons ici la seconde forme de la Nature universelle, celle qui est créée et qui crée ; elle est constituée par les « Causes primordiales des choses... Ces Causes primordiales des choses, les Grecs les ont nommées prototypa, c’est-à-dire modèles primordiaux, ou bien proorismata, c’est-à-dire prédestinations ou définitions ; ils les ont encore nommées theia thelemata, c’est-à-dire volontés divines, et aussi ideai, c’est-à-dire espèces ou formes, dans desquelles, de toutes les choses qui doivent être faites, avant que celles-ci ne soient, sont déposées les immuables raisons. »

Pour autoriser sa doctrine des paroles de l’Écriture, Scot Erigène use d’un curieux artifice. Il cite les premières paroles de la Genèse : « In principio Deus creavit cælum et terrant. » Les deux premiers mots : In principio, il ne les prend pas comme signifiant : Au commencement, mais comme ayant ce sens : Au sein du Principe ; et par ce Principe, il entend le Verbe.

À cet artifice, Saint Augustin avait fait une courte allusion ; il montrait, dans ses Confessions, comment une môme parole de l’Ecriture Sainte pouvait, parfois, se prendre en deux sens différents ; à ce propos, il citait cet exemple : « L’un, lorsqu’il entend ces mots : Dans le Principe, Dieu fit.... regarde ce Principe comme étant la Sagesse, car elle-même s’est doimée ce nom. L’autre entend les mêmes paroles et, par le principe, il comprend le commencement des choses créées ; il prend ces paroles : Dans le principe, Dieu fit..., comme s’il était dit : Au commencement, Dieu fit... »

Le fils de l’Érin développe longuement cette indication.

Voici, en effet, ce que le Maître dit à son Disciple ; : « Les causes primitives sont, par Saint Denys, nommées : Principes de toutes choses ; ce sont elles, comprenez-le, qui sont désignées d’une manière simple et générale par ces paroles : « Dans le Principe, » Dieu fit le ciel et la terre. » Cela veut dire : Dieu a fondé dans son Verbe les causes universelles des essences tant intelligibles que sensibles...

 » Comprenez donc par là que la Cause unique et suprême de toutes choses, je veux dire la Sainte Trinité, est ouvertement déclarée par ces paroles : « Dans le Principe, Dieu fit le Ciel et la terre. » C’est, en effet, le Père qui reçoit le nom de Dieu et son Verbe qui est appelé Principe ; peu après, le Saint Esprit est désigné, là où l’Ecriture dit : « Et l’Esprit de Dieu était porté sur les eaux. »

Cette ingénieuse exégèse fournit d’ailleurs, au Maître, l’occasion de s’expliquer avec son Disciple sur l’éternité des causes primordiales.

« Le Maître. — Dites-moi, je vous prie ce que vous comprenez lorsque vous entendez la Théologie vous dire : Dans le Principe, Dieu fit... ?

 » Le Disciple. — Ce que je comprends, c’est tout simplement ce dont nous sommes convenus : Le Père a fait toutes choses dans son Verbe..En effet, lorsque j’entends le mot : Dieu, je songe à Dieu le Père ; lorsque j’entends le mot : Principe, je pense à Dieu le Verbe.

 » Le Maure. — Mais que veut dire le Théologien lorsqu’il écrit : « Dans le Principe, Dieu lit... » ? Concevez-vous, par là, que Dieu a, d’abord, engendré son Verbe, puis qu’ensuite, dans ce Verbe, il a fait le ciel et la terre ? Ou bien n’a-t-il pas éternellement engendré son Verbe et, dans ce même Verbe, fait éternellement toutes choses, de telle façon que la génération par laquelle le Verbe procède du Père- ne devançât aucunement la création par laquelle toutes les choses, au sein du Verbe, procèdent du néant ? Pour parler plus clairement, les causes primordiales des choses, qui ont été faites dans le Verbe de Dieu, n’y ont-elles pas toujours existé, et le Verbe existait-il alors que ces causes n’existaient pas encore ? Ou bien, au contraire, lui sont-elles coéternelles, de telle sorte que le Verbe n’ait jamais existé sans causes fondées en lui, que ces mots : Le Verbe précède les causes fondées en lui, ne se puissent prendre dans un autre sens que celui-ci : C’est le Verbe qui crée les causes, tandis que les causes sont créées dans le Verbe et par le Verbe ?

 » Le Disciple. — Je ne saurais aucunement accorder la première opinion. Je ne vois pas, en effet, comment la. génération du Verbe par ie Père pourrait précéder dans le temps la création de toutes choses par le Père au sein du Verbe et par le moyen du Verbe ; je juge coéternelles ces deux opérations, la génération du Verbe, veux-je dire, et la création de toutes choses dans le Verbe ; on ne saurait, en effet, concevoir avec vérité qu’il y eût en Dieu un accident, un mouvement temporel, un progrès temporel.

 » Au contraire, j’accorderais volontiers la seconde opinion proposée, c’est-à-dire que la génération du Verbe par le Père n’a point du tout précédé dans le temps la création de toutes choses pas le Père au sein du Verbe, mais qu’elle lui est coéternelle.....

 » C’est en même temps que Dieu a engendré sa Sagesse et qu’en elle, il a fait toutes choses.......Si lorsque le Prophète dit, en s’adressant au Père : « Tecum Principium in die virtutis tua ? », c’est comme s’il disait eu termes clairs : « Avec vous et en vous existe toujours le Principe de toutes choses, qui est votre Verbe. » Si donc le Verbe est toujours Principe avec le Père et dans le Père, jamais il ne fut sans être Principe, mais il fut toujours Principe ; partant, puisqu’il ne lui arrive pas de ne point être Principe, c’est qu’il n’a jamais existé sans les choses dont il est le Principe. »

Coéternelles au Verbe de Dieu au sein duquel elles existent, les causes primordiales, sont-elles distinctes de ce Verbe, comme, au gré de Platon, les idées étaient distinctes du Démiurge ?

« Ces raisons de toutes choses, dit le Maître, dès là qu’on les conçoit dans la nature même du Verbe, nature qui est supra-essentielle, je les juge éternelles. En effet, tout ce qui existe substantiellement dans Dieu le Verbe, n’étant rien d’autre que le Verbe lui-même, est nécessairement éternel.

 » Par conséquent, la Raison principalissime et multiple de l’Universalité des choses créées et le Verbe lui-même sont une seule et même chose. Nous pouvons dire encore : La Raison principalissime, à la fois simple et multiple, de toutes choses, c’est Dieu le Verbe. Les Grecs le nomment logos, c’est-à-dire Verbe ou Raison ou Cause.....Il est la Raison de toutes les choses créées et incréées, car il en est le premier Modèle ; aussi les Grecs le nomment-ils idea, c’est-à-dire espèce ou forme..... Puis donc que le Fils de Dieu est verbe, raison et cause, il n’est point déplacé de dire que le Verbe de Dieu est la Raison, la Cause simple et, en même temps, infiniment multiple en elle-même, qui crée l’Universalité des choses faites. »

A la vérité, quelques pages auparavant, Jean Scot avait tenu un langage qui sonnait tout autrement ; du Verbe, il avait semblé distinguer les raisons primordiales ; à l’éternité de celui-là, subordonner l’éternité moins parfaite de celles-ci. En effet, voici les propos qu’il avait mis dans la bouche de son disciple :

« Le Fils est absolument coéternel au Père. Les causes primordiales que le Père a créées en son Fils sont coéternelles à celui-ci, mais non pas absolument. Elles lui sont coéternelles en ce sens que le Fils n’a jamais existé privé des causes primordiales qui sont créées en lui. Mais ces causes ne sont pas absolument coéternelles à celui en qui elles sont créées, car les créatures ne peuvent être coéternelles au Créateur ; le Créateur précède ce qu’il crée...

 » Ainsi les causes primordiales dès choses sont dites coéternelles à Dieu, parce qu’elles subsistent toujours en Dieu et n’ont pas eu de commencement temporel. Mais nous disons qu’elles ne sont pas coéternelles à Dieu, parce qu’elles ne tirent pas d’elles-mêmes le commencement de leur existence, mais bien de leur Créateur. Seul, le Créateur n’a d’aucune manière commencé d’être ; il est donc seul la véritable éternité..... Ce n’est pas la vraie éternité que celle qui, d’une manière ou d’une autre, a commencé d’être ; c’est seulement une participation à la véritable éternité, à celle qui est anarkos, à celle qui n’a aucun commencement. »

Gardons-nous d’attribuer à ces paroles un sens trop absolu ; celles qui viennent aussitôt après nous disent avec quelle précaution il les faut interpréter :

« Si, au sein même de la Cause de toutes les causes, je veux dire de la Sainte Trinité, on peut concevoir un certain ordre de précession (en effet, la Divinité qui engendre et qui envoie précède la Divinité engendrée et la Divinité qui procède de la génératrice et de l’engendrée, bien que ce soit une Divinité une et inséparable) est-il étonnant, est-il incroyable que la Cause de toutes les causes précède tout ce dont elle est cause, et que toutefois ceci ait existé en elle cummutabiliter et éternellement, sans aucun commencement temporel ? Si le Père a précédé les raisons des choses qu’il a faites en son Fils à la façon dont celui qui fait quelque chose précède ce qu’il fait ; si le Fils a précédé les raisons que le Père a faites en lui, de même manière que l’art de l’artiste précède les idées que l’artiste fonde au sein de cet art, qui nous empêche de concevoir que l’Esprit-Saint, porté sur l’abîme des causes primordiales que le Père a créées dans le Verbe, ait précédé ce qui le porte ? »

Nous somme avertis, par là, de ne pas prendre trop au pied de la lettre des expressions telles que celles-ci : Le Père et le Verbe ont précédé les raisons que le Père a produites dans le Verbe ; les causes primordiales ont été créées par le Père dans le Verbe. Jean Scot nous invite à comparer cette production des idées à la génération du Verbe par le Père ; il ne sait s’il doit, à cette production, donner le nom de génération ou celui de création ; « genuit, uno etiam creavit », dit-il ; bien souvent, il évite l’emploi des « toux verbes engendrer et créer ; il dit fonder (condere). « Les essences primordiales des créatures, écrit-il, ont été, avant toutes choses, fondées (conditæ) par l’unique et première Cause de toutes choses ; elles l’ont été à partir d’elle, en elle et par elle. »

En tous cas,, même si l’on gardait le nom de création à l’éternelle génération des raisons au sein du Verbe, il faudrait bien se garder d’assimiler cette opération à la création temporelle des choses sensibles. « Vous ne comptez donc pas au nombre des créatures, dit le Disciple, les causes et les substances des choses qui ont été constituées (substitutus) dans le Verbe de Dieu ? Vous avez dit, en effet, qu’elles avaient été faites avant tout temps et avant toute créature. » — « Je ne les compte pas, répond le Maître ; et ce n’est pas sans raison car, par le terme de créatures, on entend proprement les choses qui, par voie de génération et à l’aide d’un mouvement temporel, se répandent dans les espèces propres, visibles ou invisibles. Mais ce qui a été constitué (substitutum) hors de tous les temps et de tous les lieux n’est pas proprement dit créature, bien que par un langage affecté d’une sorte de synecdoche, l’Univers idéal qui vient après Dieu soit parfois appelé une créature fondée par Dieu (quamvis modo quodam loquendi synekdocsikos, universalitas, quæ post Deum est, ab ipso condita creatura vocitetur). »

Lors donc que, des raisons éternelles, Jean Scot dit, indifféremment et tour à tour, qu’elles ont été engendrées, constituées, substituées, faites ou, enfin, créées par Dieu, c’est embarras d’un langage qui s’efforce d’exprimer des pensées vraiment inexprimables ; mais il le faut interpréter à la lumière des affirmations qui ne laissent prise à aucun doute ; et c’en est une que celle-ci dont, il y a un instant, nous donnions la traduction :

« Rationes omnium rerum, dum in ipsa natura Verbi, quæ supraessentialis est, intelliguntur, æternas esse arbitror ; quicquid enim in Deo Verbo substantialiter est, quoniam non aliud præter ipsum Verbum est, æternum esse necesse est. Ac per hoc conficitur, et ipsum Verbum, et multiplicem totius unioersitatis conditæ principalissimam rationem idipsum esse. Possumus enim sic dicere : Simplex et multiplex rerum omnium principalissima ratio Deus Verbum est. »

D’ailleurs, Jean Scot cède, peut-être avec excès, au désir de frapper l’esprit par des oppositions de style ; à la Nature qui crée et n’est point créée, il oppose la Nature qui est créée et qui crée ; la première est le Père et la seconde le Verbe ; une telle manière de parler n’est admissible que si l’on assouplit, que si l’on étend le sens du mot création au point d’y comprendre même la génération du Verbe.

Les pensées qui viennent de nous être exposées ne sont pas inouïes dans la doctrine chrétienne ; elles ne sont bien souvent, et Jean Scot ne cesse de l’affirmer, que le plein épanouissement de principes que les Pères de l’Église avaient plus ou moins explicitement formulés ; maint passage de Saint Augustin, par exemple, esquisse la figure de ce Verbe dont l’Érigène accuse les traits avec plus de fermeté ; n’en citons qu’un.

« Les idées, écrit l’Evêque d’Hippone, sont certaines formes ou raisons jouant, pour les choses, le rôle de principes (principales formée vel rationes) ; elles sont fixes et immuables, car elles n’ont pas été formées ; elles sont donc éternelles et se comportent toujours de la même manière ; elles sont contenues en l’Intelligence divine. Bien qu’elles n’aient pas eu de commencement et qu’elles ne doivent pas avoir de fin, on dit cependant que tout ce qui est susceptible d’avoir commencement et fin, que tout ce qui commence et finit, que tout cela est formé selon ces idées. »

La même doctrine se trouve exprimée, bien qu’en termes moins précis, dans les Éclaircissements que Maxime le Confesseur avait composés sur les Sermons de Saint Grégoire de Nysse of que Jean Scot avait traduits.

Toutefois, ce Platonisme chrétien qui relie toutes les idées en une idée unique, qui, au Verbe divin, identifie ce Monde des idées ainsi ramené à l’unité, nul ne l’avait encore développé avec-autant d’ampleur, avec autant de détails que le fils de l’Erin.

Toutes les causes primordiales forment, au sein du Verbe, une raison unique de l’Univers, et cette unique raison, c’est le logos, c’est le Verbe lui-même.

« Il est la Cause simple, car l’Universalité des choses forme en lui un seul individu exempt de toute séparation ; en d’autres termes, le Verbe de Dieu est assurément l’Unité de toutes choses, l’Unité qui en exclut toute division et toute séparation, car il est lui-même toutes choses ;

 » Mais, à juste-titre aussi, on le peut concevoir comme multiple, car il se répand à l’infini en toutes les choses qui existent, et c’est cette diffusion même qui fait subsister toutes choses. »

De même que l’Erigène avait offert à notre méditation cette mystérieuse pensée : En même temps que créateur, Dieu est créature, car il se fait lui-même, il nous propose maintenant cette autre apparente antinomie, qui n’est qu’un nouvel aspect de la première : Le Verbe de Dieu est, à la fois, parfaitement un et infiniment multiple.

« Tout en demeurant immuables au sein de la Cause première, les causes primordiales produisent les causes subséquentes, et cela jusqu’aux extrémités de toute la Nature créée ; elles se propagent en se multipliant jusqu’aux ultimes confins de cette Nature..... Ces causes primordiales que les hommes savants en la Science divine nomment les principes de toutes choses, ce sont le Bien en soi, l’Essence en soi, la Vie en soi, la Science en soi, la Vérité en soi, l’Intelligence en soi. la Raison en soi et toutes ces vertus et raisons que le Père a créées, toutes ensemble et en une seule fois, dans son Fils ; c’est conformément à ces raisons que l’ordre dos choses a été tissé tout entier, du haut en bas, c’est-à-dire depuis la créature intellectuelle qui, après Dieu, est la plus voisine de Dieu, jusqu’à la dernière classe de toutes, à celle qui contient les corps.

 » En effet, toutes les choses qui sont bonnes, sont bonnes parce qu’elles participent au Bien en soi ; tout ce qui subsiste essentiellement et substantiellement, subsiste par participation à l’Essence en soi ; tout ce qui vit possède la vie parce qu’il participe à la Vie en soi. Et de même, tout ce qui a science, intelligence et raison sait, comprend et raisonne par participation à la Science en soi, à l’Intelligence en soi, à la Raison en soi. »

Ainsi le Verbe « est la Cause s par laquelle toutes choses sont, et sont bonnes ; il se propage en toutes choses ; il se fait en toute créature, il contient toutes choses. Ne sommes-nous donc pas forcés de comprendre que la Sagesse de Dieu le Père, au sujet de laquelle toutes ces propositions sont énoncées, est la Cause créatrice de toutes choses, en même temps qu’elle est créée et faite dans tout ce qu’elle crée ? Ne devons-nous pas reconnaître qu’elle contient en elle-même toutes les choses dans lesquelles elle est créée et faite ? En toutes ces choses, en effet, ce que l’on conçoit comme réellement existant, ce n’est rien d’autre que la Vertu multiple de la Sagesse créatrice qui subsiste en tous les êtres.....

Ainsi le Verbe de Dieu crée tout et il est créé en tout. »

A la fois parfaitement un et infiniment multiple, le Verbe de Dieu crée toutes choses et est, lui-même, créé en toutes choses ; à ces propositions dont la pleine intelligence surpasse notre raison, un nouveau mystère vient se joindre : Les choses créées sont à la fois éternelles et soumises au temps.