Philosophia Perennis

Accueil > Tradition hindoue > Oldenberg : L’Âtman

LE BOUDDHA Sa vie, sa doctrine, sa communauté

Oldenberg : L’Âtman

Hermann OLDENBERG

jeudi 13 novembre 2008

Une édition électronique réalisée à partir du texte d’Hermann Oldenberg (1854-1920), Le BOUDDHA : sa vie, sa doctrine, sa communauté. Traduit de l’allemand par Alfred FOUCHER (1865-1952). Paris : Librairie Félix Alcan, 4e édition française, 1934, 438 pages.

Il y a un texte védique où nous pouvons, mieux qu’en aucun autre, suivre pas à pas la genèse genèse
genesis
génesis
de l’idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
de « l’unité l'unité "Il faut élever cette fine pointe de l’âme, selon laquelle nous sommes unité. Nous participons au Premier, duquel dérive pour toutes choses l’unification, selon l’unité et pour ainsi dire la fleur de notre essence, grâce à laquelle nous nous attachons principalement au Divin. Partout, en effet, ’c’est par le semblable qu’est appréhendé le semblable’, les principes les plus élevés d’unification des êtres par ce qu’il y a d’un dans l’âme. De toutes nos activités, c’est ici la plus haute : par elle nous devenons possédés de Dieu." (Proclus) dans la totalité » ; cet ouvrage, qui mérite d’être ser
être
being
ón
Le concept d’être désigne en général ce que nous ressentons exister d’une manière ou d’une autre dans la perception, qu’elle soit sensible ou intelligible. L’étude de l’être est appelée ontologie ou métaphysique.
compté parmi les plus significatifs de toute la littérature védique, est le Brâhmana des cent sentiers.

Le Brâhmana des cent sentiers nous montre d’abord comment, du sein Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
de cette masse confuse d’idées, se dégage et passe au premier plan la notion du moi : les Indiens le nomment l’Âtman (littéralement : le souffle) ; c’est le sujet sujet
objet
La notion du « sujet », loin de n’être que psychologique, est avant tout logique et principielle et ne saurait se restreindre par conséquent à aucun ordre particulier ; la subjectivité évidente des facultés de sensation prouve déjà que le couple sujet-objet n’appartient pas au seul domaine de la psychologie. [Frithjof Schuon]
, support et racine de toutes les forces et de toutes les fonctions vitales de l’homme homme
anthropos
hommes
humanité
L’homme est la personnification d’une alternative aux dimensions qui échappent à sa vision immédiate ; en d’autres termes, la raison d’être même de la condition humaine est de choisir, et de faire le bon choix : d’opter pour la participation libératrice à l’Etre nécessaire, et non pour l’errance asservissante dans le labyrinthe du possible et en direction du néant. (Frithjof Schuon, Perspectives spirituelles et faits humains)
. Le corps Körper
corpo
corps
soma
cuerpo
body
humain est pénétré tout entier par les souffles vitaux (prâna) : le seigneur suzerain de tous ces souffles vitaux est l’Âtman ; il est le pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
central, dont l’action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
créatrice s’exerce dans les profondeurs de la vie vie Le philosophe Michel Henry définit la vie d’un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Pour lui, la vie est essentiellement force subjective et affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie. personnelle, le souffle vital « innommé » dont tous ceux qui ont des noms tirent leur existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
 : « Dix sortes de souffles en vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
, dit le Brâhmana, habitent dans l’homme ; l’Âtman est le onzième, et sur lui reposent les souffles vitaux. » Et encore : « L’Âtman est au milieu, les souffles vitaux alentour. »

Voilà donc un point central trouvé dans le domaine de la personnalité humaine avec ses membres et ses facultés ; la puissance acte
puissance
energeia
dynamis
qui est le principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
agissant de toutes les manifestations extérieures de la vie. Et cette conception de l’Âtman était, de ce fait, prédestinée à jouer un rôle prépondérant dans le mouvement mouvement Selon Aristote, il existe deux types de mouvements, le mouvement naturel ramenant les objets vers leurs lieux d’origine, et le mouvement violent, impulsé par un objet à un autre. intellectu intellect
noûs
L’Intellect est l ’« oeil du coeur » ou l’organe de la connaissance directe. Il se projette dans l’âme individuelle en se limitant et se polarisant ; il se manifeste sous un triple aspect, ou si l’on préfère, il se scinde en trois modes : l’intelligence, la volonté et le sentiment. [Frithjof Schuon]
el qui mène à l’idée d’une âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
universelle, embrassant et vivifiant le monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
entier. Car, tout ce que le penseur indien a reconnu dans son moi particulier, il le transpose inévitablement dans le monde extérieur : pour lui le microcosme et le macrocosme se reflètent perpétuellement l’un L'Un
hen
hén
L’Un, en philosophie ou en mystique, désigne le Principe suprême, souvent donné comme impensable et ineffable. Historiquement, cette notion prend tout son essor, en philosophie, à partir du néoplatonisme de Plotin au milieu du IIIe siècle. Grammaticalement, le mot « un » est ici employé comme substantif et avec majuscule (comme « Dieu » ou « Être »). Le mot s’oppose principalement à Multiple (dès Platon) et entre dans la liste des transcendantaux (avec Être, Bien, Vrai, Beau... qui sont au-delà des catégories et peuvent se convertir : Un = Bien = Beau). C’est l’Un-Dieu, l’Un-principe, mesure suprême.
dans l’autre et, de chaque côté, des formations analogues se font réciproquement pendant [1]. L’œil humain est semblable à l’œil cosmique, le soleil, et, à la mort mort La mort d’un être vivant est l’arrêt irréversible de ses fonctions vitales : assimilation de nutriments, respiration, fonctionnement du système nerveux central. On la distingue d’un arrêt temporaire (hibernation, congélation). Elle est suivie de la décomposition de l’organisme mort sous l’action de bactéries ou de nécrophages. de l’homme, se réunit à lui ; pareils aux souffles vitaux de l’homme, les dieux jouent, dans l’ensemble des choses, le rôle de souffles vitaux du monde ; l’Âtman aussi, substance substance
substantia
substances
substância
substancia
et centre centre
centro
center
du moi, ne demeure pas enfermé dans les limites de la personne humaine, il devient la force créatrice qui meut le grand corps de l’univers Univers L’Univers est un tissu fait de nécessité et de liberté, de rigueur mathématique et de jeu musical ; tout phénomène participe de ces deux principes. [Frithjof Schuon]  [2]. Lui, le roi des souffles vitaux, il est en même temps temps Philosophes, scientifiques et hommes de la rue ont bien souvent des vues différentes sur ce qu’est le temps, et les progrès des uns influencent les autres depuis des siècles. le roi des dieux, le créateur des êtres, et de son moi sont émanés les mondes : l’Âtman est Prajâpati. Le mot est même prononcé : « L’Âtman est le Tout », « l’Âtman est l’univers ». Mais pour le moment ce n’est encore là qu’un jeu de l’imagination entre mille autres ; une foule confuse d’autres images se pousse à son tour en avant et détourne les regards de l’Âtman et de son identité avec l’univers : mais la formule n’en a pas moins été prononcée ; elle continue son travail caché et attend l’époque où, de nouveau, l’on se souviendra d’elle.


[1On connaît la forme typique sous laquelle les textes à allégories de la littérature védique ont coutume de présenter deux fois la même doctrine, une fois « par rapport aux êtres » ou « par rapport aux divinités » (adhibhûtam, adhidevatam), puis d’une façon minutieusement parallèle « par rapport au moi (adhyâtmam). Deux exemples peuvent suffire ici :

— Taittirîya Âranyaka, VII, 7 :

« Terre, air, ciel, régions du monde, régions intermédiaires — feu, vent, soleil, lune, étoiles — eau, plantes, arbres, air, âtman : voilà par rapport aux êtres. Voici maintenant par rapport au moi : Le souffle inspiré, le souffle expiré, le souffle exhalé par en haut, le souffle exhalé par en bas, le souffle rassemblé. — Œil, oreille, pensée, voix, toucher. — Peau, chair, tendons, os, moëlle. En considérant cela, le sage a dit : « Quintuple en vérité est cette existence tout entière. Par l’ensemble des cinq (éléments du for intérieur) il possède l’ensemble des cinq (éléments du monde extérieur).

— Chândogya Upanishad, IV, 3, 1 et sqq. :

« Le vent en vérité est l’absorption. Quand le feu s’en va, il s’en va dans le vent. Quand le soleil s’en va, il s’en va dans le vent. Quand la lune s’en va, elle s’en va dans le vent. Quand l’eau s’évapore, elle s’en va dans le vent. Car le vent absorbe toute chose. Voilà par rapport aux divinités : voici maintenant par rapport au moi. Le souffle en vérité est l’absorption. Quand l’homme dort, sa voix s’en va dans le souffle, et ainsi font sa vue, son ouïe, sa pensée. Car le souffle absorbe tout. Ce sont en vérité les deux absorptions : le vent parmi les divinités, le souffle parmi les souffles vitaux.

Ces passages feront suffisamment sentir combien les Indiens étaient habitués à établir entre le moi et l’univers une étroite et perpétuelle correspondance. Le second montre également à quel point on avait coutume de se représenter les différents éléments du macrocosme et du microcosme comme se ramenant à un seul et même élément fondamental en qui ils se rejoignent et s’absorbent.

[2Voici un passage caractéristique :

« Agni (le dieu du feu) repose en ma parole... ; Vâyu (le dieu du vent) repose en mon souffle ; le soleil repose en mon œil ; la lune repose en mon esprit... ; l’Âtman repose en mon âtman.

Taittirîya Brâhmana, III, 10, 8 ; cf. sur ce point Deussen, Allg. Gesch. der Philosophie, I, p. 178). On le voit, le parallélisme entre les diverses parties (ou organes) de la personnalité et les diverses puissances cosmiques, prises une à une, aboutit à ceci qu’à l’âtman humain s’oppose, comme pendant, un âtman de l’univers.