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A. Lhoumeau

Lhoumeau : LES ACTES DE L’ORAISON D’APRES SAINT THOMAS (I)

Bureaux du « Règne de Jésus par Marie »

mercredi 12 novembre 2008

Bureaux du « Règne de Jésus par Marie », 1913

On ferait un volume bien intéressant rien qu’avec les préfaces ou prologues des écrits de saint Thomas. Parfois très brefs et spirituels, toujours pleins d’aperçus originaux et riches de doctrine, ces prologues sont d’une lecture attrayante, mais hélas ! combien peu connus ! C’est de celui qui précède son commentaire des psaumes que j’extrais les lignes suivantes. A les scruter, on consacrerait bien d’autres ouvrages que ce modeste opuscule. J’espère qu’il sera suffisant pour le but que je me suis proposé.

Le saint Docteur fait observer d’abord que les psaumes contiennent toute la théologie ; et tout ce que renferment les autres livres de l’Ecriture se trouve dans les psaumes sous forme de louange et de prière. Le psautier est donc un livre de prière ; c’est son but. Or qu’est-ce que la prière ? Voici ce que nous enseigne saint Thomas [1].

L’oraison est l’élévation de l’âme en Dieu : J’élèverai mes mains pour le sacrifice du soir (Ps. 14). Mais il y a quatre manières pour l’âme de s’élever en Dieu. Elle s’élève pour admirer la grandeur de sa puissance. « Levez en haut vos yeux et voyez qui a créé ces choses. — Que vos œuvres sont admirables, ô Seigneur ! » (Ps. 103). C’est ainsi que l’âme s’élève par la foi.

En second lieu, elle s’élève en aspirant à la béatitude éternelle dont elle voit l’excellence. (Job. 11). Tu pourras lever ton visage sans tache ; tu seras affermi et sans crainte ; et, oubliant ta misère, tu verras alors se lever pour toi comme Yéclat du plein midi. — L’âme monte ainsi par l’espérance.

Une troisième manière, c’est quand l’âme s’élève vers Dieu pour s’unir à sa bonté et à sa sainteté. (Ps. 51). Monte et lève-toi, Jérusalem. C’est l’élévation par la charité. Enfin le quatrième mode d’ascension de l’âme vers Dieu consiste à imiter dans ses œuvres la divine justice. (Ps. 3). Levons nos cœurs et nos mains vers Dieu qui est aux deux. C’est s’élever par la justice.

Qui lira ces lignes attentivement entreverra, sous celte simplicité frappante, une profondeur qui attire. Notre désir est d’aider les âmes méditatives à pénétrer le sens des enseignements que saint Thomas leur donne en une forme concise.

Remarquons d’abord que, par « oraison », le Docteur angélique n’entend pas seulement ici la prière de demande ; mais il redit cette définition de l’oraison qu’il a tant de fois donnée dans ses écrits. « L’oraison est l’élévation ou la montée (ascensio) de l’âme en Dieu. » Qu’elle s’élève par la louange, l’adoration ou l’action de grâces, la demande ou le désir, en méditant ou en contemplant : tout cela, c’est l’oraison.

Observez dès maintenant cette expression choisie à dessein : montée de l’âme en Dieu : ascensio in Deum. Qui prie ne s’approche pas seulement de Dieu, ne se met pas seulement en sa présence pour lui parler ou le contempler ; il s’élève pour s’unir à lui ; c’est le terme de son mouvement d’ascension, la fin de l’oraison. En précisant par ces mots l’idée d’union à Dieu, et en indiquant par quels actes on y arrive, saint Thomas a en vue plus que la prière de demande, plus que la prière vocale ; et, sans les exclure, sa pensée embrasse la prière mentale à tous ses degrés.

Dans cette brève exposition des actes de l’oraison mentale, il n’est pas question, du moins explicitement, de la préparation à l’oraison. A cela rien d’étonnant, puisque saint Thomas ne donne pas ici un traité d’oraison, mais qu’il en parle comme en passant et d’occasion, à propos des psaumes.

Cependant ne voit-on pas que ces mots : « l’élévation de l’âme en Dieu » impliquent ce que requiert la préparation à la prière ! Quand, au début de l’Oraison dominicale, Notre-Seigneur nous fait dire : « Notre Père, qui êtes aux deux... », il nous enseigne à nous élever jusqu’à Dieu, et, par conséquent, à quitter la terre et les choses de la terre, à nous détacher d’esprit et de cœur de tout ce qui retient l’âme captive et l’empêcherait de monter vers Dieu. Le péché d’abord, puis les préoccupations vaines, et les sollicitudes excessives, les passions désordonnées, etc.. En commentant la parole de l’Evangile : Pour vous, quand vous prierez, entrez dans votre chambre à coucher, et, en ayant fermé la porte, priez dans le secret votre Père céleste (Math. I, 16), saint Thomas dit : « Cette manière de prier comprend trois choses : le retrait ou l’isolement des choses extérieures pour méditer, le renoncement à toute affection mauvaise et la rectitude d’intention. » Nest-ce pas le résumé des actes dont se compose la préparation par laquelle l’âme dégagée de toute entrave s’élèvera vers Dieu ?

Il n’est pas inopportun de rappeler, dans cet ordre d’idées, certaines paroles du Bienheureux de Montfort. Marie, dit-il, est la montagne de Dieu, la montagne fertile : mons Dei, mons pinguis, où nous devons demeurer, « afin d’y devenir des rois de l’éternité par notre mépris de la terre et notre élévation en Dieu. » Dans un de ses cantiques, il parle ainsi de la Sainte Vierge :

Elle est mon divin oratoire,
Où je trouve toujours Jésus.

— -

Ces figures de montagne et d’oratoire nous suggèrent des idées d’ascension et de recueillement ; et la réalité qu’expriment ces figures, nous l’aurons en nous retirant près de Marie, pour y prier avec plus de facilité et d’efficacité [2].

Voyons maintenant quels actes saint Thomas nous indique pour l’oraison. Les lignes citées plus haut le disent et peuvent se résumer ainsi : ce sont les actes de foi, d’espérance et de charité. Combien peut-être à cette réponse, éprouveront une sorte de déception ! Pour un esprit distrait et superficiel n’est-ce pas une réponse banale, à la portée de tout le monde, et qui n’approfondit pas la question ? Qu’on ne s’y trompe pas. Par ces mots, le saint Docteur va au fond des choses ; et, pour condensé que soit son enseignement, il est complet. En cette matière, on peut dire qu’il l’épuisé.

Réfléchissez que ces actes de foi, d’espérance et de charité sont les actes de la vie chrétienne. Saint Thomas y ajoute, pour le quatrième mode d’élévation : l’imitation de la justice divine, c’est-à-dire l’accomplissement des volontés de Dieu, la pratique des vertus qui font l’homme juste. Sans les œuvres, la foi serait morte, l’espérance présomptueuse et la charité illusoire. Ainsi donc, notre Docteur nous fait pratiquer dans l’oraison, les mêmes actes qui constituent la vie chrétienne [3]. Mais alors n’est-on pas frappé du haut enseignement qui ressort de ce fait dont les conséquences pratiques sont de grande importance pour la direction des âmes ? Dans la pensée de saint Thomas, l’oraison n’est pas seulement un des nombreux exercices qui rentrent dans la vie d’un chrétien ; c’est la vie chrétienne elle-même en acte, s’exerçant avec une application spéciale, une intensité plus grande et dans des conditions déterminées. C’est l’union habituelle qui passe à l’acte. Sainte Thérèse voulait que l’oraison fût comme la respiration surnaturelle de l’âme, non seulement par sa continuité au moins virtuelle [4], mais aussi en ce sens qu’elle est à la fois, comme la respiration dans la vie corporelle, le signe et l’acte nécessaire de la vie chrétienne. Dès lors quel jour projeté sur l’oraison, sa nature et ses conditions, et comme dans cette lumière, elle nous paraîtrait plus facile, plus désirable et plus rationnelle ! Si elle est la vie surnaturelle en acte, elle sera donc en rapport avec la vie intérieure du sujet, elle en reflétera les dispositions, elle s’inspirera de ses besoins. N’est-ce pas un fait acquis que d’ordinaire et dans des limites variables, l’oraison se nuance selon les degrés de perfection d’une âme ? Il y a l’oraison qui convient à la voie purgative, celle de la voie illuminative et celle de la voie unitive. Mais dans ces divers états, et réserve faite de certaines opérations de la mystique divine, est-ce que l’oraison, dans le sujet médité, dans les actes produits, dans ses fruits ou ses résolutions, ne se modifie pas selon l’état intérieur des âmes ? Que penser alors de ces livres de méditation qui s’obstinent, durant toute une année et jour par jour, à conduire une âme par tous les sujets d’oraison, réflexions, aspirations et résolutions que leur pieux auteur a réglés en chambre à son goût, et suivant ses idées personnelles ? Pareille conception de l’oraison est la négation, ou mieux l’ignorance de la vie intérieure. On ne médite pas indifféremment sur n’importe quoi ; et, si parfois cela se peut, on ne saurait en faire une habitude. Est-ce qu’il n’y a pas- dans la vie intérieure des âmes des attraits, tantôt variables, tantôt permanents, quoique non exclusifs, qui les inclinent vers tel mystère : la Passion, Bethléem, l’Eucharistie, ia vie cachée, une perfection divine ? Ou bien c’est un besoin de s’humilier au souvenir de ses. fautes et de ses misères, un vif sentiment de reconnaissance qui occupera l’âme. C’est encore un état d’épreuve, ce sont des tentations, des souffrances, des fatigues du corps ou de l’esprit qui la porteront à méditer tel état ou tel acte de la vie, de Jésus, pour y trouver lumière et force. Même aux heures de joie, elle sait que ce divin exemplaire, source de toutes grâces, ne lui manquera pas. Enfin, n’oublions pas la vie liturgique de l’Eglise, la succession des mystères et des fêtes ; car l’Esprit-Saint qui dirige l’Eglise, dirige aussi chacun de ses membres, et il arrivera souvent que cet Esprit divin les influencera spécialement en leur donnant lumière et grâce pour mieux comprendre, selon les phases de la vie liturgique, les différents mystères et y mieux communier.

Dès lors, ne voit-on pas que l’oraison suit la vie intérieure, et qu’on n’a pas à chercher au dehors, d’après des plans faits in abstracto, avec des considérations sans rapport avec notre vie, ce qui doit au contraire venir de l’intime de l’âme, ce qui doit être concret et personnel, parce qu’il s’agit de notre vie en acte ?

Dans son admirable Compendium de théologie (Chap. I), saint Thomas dit que toute la doctrine chrétienne peut se ramener à ces trois choses : la vérité que nous devons connaître, le bien que nous devons espérer pour y fixer notre désir, enfin ce que nous devons aimer y- pour y rapporter toutes nos affections.

Et ces trois choses sont celles dans lesquelles consiste principalement la perfection de la vie présente. « Maintenant (dans cette vie présente), dit saint Paul, demeurent la foi, l’espérance et la charité. » Et puisque l’oraison a pour but d’entretenir notre vie surnaturelle et de la perfectionner, c’est sur les actes de foi, d’espérance et de charité qu’il convient de l’établir. Cela doit s’entendre assurément de l’union avec Dieu par 4a grâce, et de l’oraison commune appelée méditation ; mais il faut aussi se rappeler que l’union mystique, dans les degrés divers de la contemplation surnaturelle, est l’exercice parfait de la foi, de l’espérance et de la charité [5].

On ne peut qu’admirer ici l’universalité des vues du docteur angélique, parce qu’elles sont fondamentales ; et, quand cessera l’acte de prier, la prière ne cessera pas entièrement. Elle persévérera virtuellement dans sa cause, qui est la charité divine et les aspirations saintes, comme dans son effet qui est de nous unir à Dieu. De telle sorte que, aussi longtemps qu’elle rapporte à Dieu toute sa vie et ses actions, l’âme ne cesse de prier. « .Tamdiu orat, quamdiu totam vitam suam ad eum ordinat. (Epist. iv ad Rom. I liv. V). Et à ce commentaire de saint Thomas, on peut ajouter le texte de saint Augustin cité dans la Somme : « C’est dans la "foi, l’espérance et la charité que nous prions toujours par la persévérance de nos désirs (Q. 88, a. 14). »

Tels sont les rapports de l’oraison et de la vie chrétienne, selon la parole de Jésus : « Il faut toujours prier et ne jamais cesser. »

Les paroles de saint Thomas qui sont le thème de notre opuscule, ne concernent, à proprement parler, que les actes à faire dans l’oraison sur un sujet donné. Il n’y est pas question explicitement du sujet d’oraison et du choix qu’on en peut faire, mais, dès lors que le Maître nous dit que l’oraison consiste dans l’exercice des vertus de foi, d’espérance et de charité, il nous marque implicitement que dans l’oraison nous devons surtout considérer ce qui est l’objet de ces vertus : Dieu, ses perfections et ses œuvres. On peut croire que beaucoup de personnes font mal « oraison, parce qu’elles ne s’appliquent pas assez à y regarder Dieu, la Sainte-Trinité ou Notre-Seigneur ; elles ne vont pas assez directement à lui et s’attardent trop sur des considérations secondaires, même morales.

Le lecteur excusera ces considérations un peu longues peut-être, mais fort utiles pour déblayer le terrain des habitudes routinières qui prévalent encore en beaucoup de lieux, empêchent les âmes qui y sont enlisées de progresser dans l’oraison et finissent souvent par les en dégoûter.

Etudions maintenant chacune des manières de s’élever à Dieu, en suivant mot à mot, pour ainsi dire, le texte de saint Thomas.


[1Je n’ai garde d’omettre de citer Ces paroles dans la langue si claire et si belle du Docteur angélique : « ... Oratio est elevatio mentis in Deum : (Ps. 14). Elevatio manuum mearum sacrificium vespertinum. Sed quatuor modis anima elevatur in Deum scilicet : ad admirandum celsitudinem potestatis ipsius. (Isaias iv). Levate in excelsum oculos vestros et videte quis creavit hœc. — (Psalm. 103.) « quam mira-bilia sunt opera tua, Domine ! » Et haec est elevatio fidei. Secundo elevatur mens ad tendendum in excellentiam aeternae beatitudinis. (Job xi, 15-17). « Levare po-teris faciem tuam absque macula ; et eris stabilis et non timebis ; miseriæ quoque oblivisceris et quasi fulgor meridianus consurget tibi. » Et hœc est elevatio spei. Tertio elevatur mens ad inhærendum divina ; bonitati et sanctitati. (Isaïas, 51, v. 17). « Elevare et consurge, Jerusalem. » Et hœc est elevatio charitatis. Quarto elevatur mens, ad imitandum divinam justitiam in opere, (Thr. III. 41). Levemus corda riostra cum manibus ad Dominum in cœlos. « Et haec elevatio justitiae. »

[2« Que les lumières de votre foi dissipent les ténèbres de mon esprit, que votre humilité profonde prenne la place de mon orgueil ; que votre contemplation sublime arrête les distractions de mon imagination vagabonde... » (Oraison à Marie, du Bienheureux de Montfort).

[3Voir sur ce rapprochement : Instructions sur les états d’oraisons, IIe liv. de Bossuet.

[4Selon le précepte du Seigneur : « Oportet semper orare. Il faut toujours prier. » Nous en parlerons au cours de cet opuscule.

[5Voir l’État mystique, par l’abbé Saudreau, un vol., chez Amat, Paris, rue Cassette, et La Contemplation, Principes de théologie mystique, par le P. Lamballe, chez Téqui, Paris.