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Retraite mystique

Suso : TROISIÈME JOUR - LE DOUX PARDON

Renée Zeller

mercredi 12 novembre 2008

Tirée des oeuvres du bienheureux Henri Suso

Première étape : la contrition

Le disciple commence par scruter sa conscience au pied de la Croix.
Son examen fait, il gémit sur son ingratitude et eut tant de grâces divines perdues par sa faute.

Le Disciple : Joies du monde, retirez-vous ! Arrière, vous qui paraissiez ma consolation, laissez-moi rechercher la solitude, la solitude amie des douleurs et sœur de la tristesse. (Laissez-moi) que je puisse gémir sur les maux apportés par les ténèbres du péché, (gémir sur ces péchés mêmes) qui ont fait succéder les malheurs aux joies d’autrefois et fané la fleur de ma jeunesse.

Malheur à moi, infortuné ! l’Epoux céleste m’avait prévenu de son amour, il m’avait nourri, comme elle retentit délicieusement aux oreilles d’un misérable, d’un chien maudit ?

La Sagesse : Que t’est-il donc arrivé que tu ne me reconnaisses plus ? Es-tu tombé si bas que tu ne puisses plus te soulever de terre ? Ou bien, mon fils, as-tu perdu la raison dans l’excès de ta douleur ? O mon bien-aimé, me voici, c’est moi l’Eternelle Sagesse, le fils du Père Céleste, le dispensateur de la miséricorde, le Chef qui pardonne, le très compatissant Législateur. J’ai ouvert un insondable abîme de miséricorde pour servir de refuge à toute âme blessée ; cet abîme, ce refuge, c’est mon cœur si tendre, il est prêt à te recevoir, toi et tous ceux qui veulent revenir à moi. Regarde bien mon visage, c’est moi, moi qui ai supporté la pauvreté pour t’enrichir et souffert le plus cruel des trépas pour te rendre la vie ; c’est moi, le médiateur entre Dieu et les hommes, j’ai conservé les cicatrices de mon supplice et je les présente au Père céleste comme un bouclier entre les rigueurs de la justice et tes péchés. Ne crains plus maintenant. Me voici ; je suis ton frère, je suis ton époux ; pourvu que tu veuilles te convertir et mieux te garder désormais, mon cœur est prêt à te pardonner ; je couvrirai tes péchés, je les jetterai au fond de la mer, ils seront en oubli devant moi comme si jamais tu ne les avais faits. Purifie-toi dans mon sang, dans ce sang qui couvre l’Agneau sans tache et tout amour comme d’une rosée de rubis. Relève ton front penché vers la terre ; ouvre les yeux, reprends courage ; voici qu’on t’apporte la robe d’innocence qui te revêtait jadis et l’anneau de la science sacrée et les sandales (glorieuses). On a tué pour toi le veau gras ( Luc, xv, 22-23) ; on t’a rendu ton nom d’amour ; ton âme s’appellera de nouveau l’Epouse du Roi éternel et elle le sera véritablement. Ce n’est pas, en effet, avec un corruptible trésor d’or et d’argent que je t’ai racheté, mais au prix de mon sang précieux. Je t’ai payé assez cher pour que tu puisses te réjouir de ton salut et croire ton pardon facile. Mais voici que je vais te dire une chose étonnante, il faut la croire d’une inébranlable foi : Ecoute, si le monde entier n’était qu’un globe de feu, si on jetait au milieu de ce feu une poignée de lin, je te le dis, la flamme n’aurait pas plus vite dévoré ce peu de lin que ma miséricorde ne consume les fautes du Pécheur pénitent. Je dis plus, pour que le lin s’enflamme dans un monde de feu il n’aurait fallu qu’un instant, bien petit, c’est vrai, presque imperceptible, mais entre le repentir et le pardon, entre le gémissement et la grâce, pas même une seconde !

Le Disciple : O bonté inouïe d’un cœur de Père, ô tendresse admirable d’un frère fidèle, ô toi l’unique joie de mon cœur, ce fils abject, ce fils de perdition, tu daignes donc le recevoir encore ? Tu veux faire grâce au coupable condamné à mort, tu veux lui remettre tous ses crimes ? O faveur singulière, inénarrable bénignité, océan sans rivage de la miséricorde divine, qui peut vous comprendre ? Vous excédez toute intelligence, vous surpassez tous les désirs, aucune beauté morale ne vous est comparable. Le cœur profondément ému, je fléchis donc les genoux devant toi, Père des Miséricordes, je me prosterne à tes pieds très cléments et, le front contre terre, je te rends grâce, du plus intime de moi-même, je t’en supplie, regarde ton Fils unique, ce Fils que tu as livré à la mort parce que tu nous aimais d’un excès d’amour.

Oublie tous mes crimes à cause de la multitude de tes douleurs. Souviens-toi, je t’en prie, de tes miséricordes et de tes promesses d’antan. De ta bouche très sainte, n’avais-tu pas donné jadis au monde submergé par le déluge un signe de réconciliation, disant : « Je poserai mon arc dans les nuées et je me souviendrai du pacte conclu avec vous, ce sera comme un signe d’alliance entre moi et la terre. » Regarde donc, ô très doux Père, le voici maintenant l’arc véritable dont l’autre n’était qu’un symbole ; c’est ton fils pendu sur une croix ! Regarde-le bien ; ses membres sont tendus, écartelés ; on peut compter tous ses os. Vois avec quelle brutalité on a tiré ses mains et ses pieds ; ce n’est plus qu’une blessure sanglante. Je t’en prie, regarde, et par ses plaies guéris les miennes, pardonne mes péchés. Je me tourne aussi vers toi, ô Fils du Roi éternel, du plus intime de moi-même et plein d’un ardent amour je me jette dans tes bras étendus, dans tes bras nus et cloués, dans tes bras couverts de sang ; non, je ne veux plus me séparer de toi, ni dans la vie, ni dans la mort.

Pardonne-moi donc, ô doux Père, pardonne-moi pour l’amour de ton Fils unique, efface ces péchés qui ont attiré sur moi ta colère, et tout le mal que j’ai commis devant ta Face. Je souffre tant de ma contrition que je préférerais mourir mille fois, plutôt que de t’offenser encore, ô Père si doux ! Et plus tu te montres miséricordieux, plus les larmes débordent de mon cœur à la pensée de tant d’ingratitude envers un tel Ami, envers un Père si fidèle.

Mais toi qui enseignes la science de Dieu, ô Sagesse Eternelle, apprends-moi, je t’en conjure, à porter dans mon corps les stigmates si doux ; dis-moi comment les garder sans cesse présents dans mon esprit, que je puisse au moins proclamer ma reconnaissance devant tout ce qui vit au ciel et sur la terre, que je puisse montrer à tous (que je t’aime) pour tant de biens tombés sur moi, pauvre pécheur, de la surabondance de ta bonté.

La Sagesse : Fais-moi le don de toi-même et de tout ce que tu as sans jamais rien reprendre de ton oblation. Prive-toi non seulement des choses inutiles, mais quelquefois de celles qui sont légitimes ; ainsi tes mains seront-elles clouées à ma croix. Fais le bien, et supporte sans trouble qu’on te fasse du mal ; rassemble tes affections inconstantes, tes pensées dispersées, fixe tout cela en moi, le souverain Bien, et tes pieds seront attachés comme les miens. Ne laisse jamais les forces de ton âme et de ton corps s’anémier dans la négligence, mais tends-les comme mes bras crucifiés, dans un effort ininterrompu pour me servir. Supporte avec patience et action de grâces la fatigue et le poids de tes travaux ; réprime courageusement les mouvements de ta sensualité, et je retrouverai sur tes membres mes propres lassitudes et mes meurtrissures. Fais refleurir ma chair par une mortification raisonnable et pieuse. Que ta constance à contrarier ta volonté me soit un doux lit de repos, où je laisserai retomber mes épaules meurtries par le dur bois de la croix. Ton âme entraînée vers la terre par le poids de ton corps, tiens-la bien haut, vers le Seigneur. Fais servir à la justice et à la sainteté tes membres qui jadis opéraient le mal. Que ton cœur soit prêt à soutenir toutes sortes d’adversités pour l’honneur de mon nom ; alors, comme un serviteur fidèle, crucifié avec son Seigneur, en quelque sorte inondé de mon sang par l’union de la souffrance, tu me deviendras semblable et digne d’amour.

Deuxième étape la pénitence

Après la confession, le disciple ajoute a la pénitence sacramentelle un pieux chemin de croix.

Lettre du Bienheureux Suso à l’âme qui, purifiée par l’absolution, se donne à Dieu.

Exultet jam angélica turba cœlorum [1]. Réjouissez-vous saintes légions angéliques qui vous jouez sur les prairies du ciel, réjouissez-vous, élancez-vous et chantez à cause de l’heureuse nouvelle. Il est revenu le Benjamin, l’enfant disparu, l’enfant qu’on croyait mort, le voilà retrouvé, oui il était mort (par le péché) l’enfant chéri, le voilà ressuscité. Une beauté surnaturelle fait reverdir le pré dévasté, sur lequel ne paissaient plus les troupeaux, et dont s’étaient flétries les fleurs jetées à foison par la nature. Les fleurs commencent à paraître, la porte est bien close, le maître est de nouveau chez lui. Résonnez donc harpes célestes, qu’une ronde nouvelle se forme et parcoure toutes les rues de la cité céleste. Gloria tibi Domine, oui gloire à toi, Maître, pour lés grandes merveilles que tu opères dans maints cœurs si souillés, si abandonnés, si désespérés !

Et vous tous, auxquels Dieu a fait grâce avec tant d’amour, approchez-vous aujourd’hui, venez à moi, contemplons ensemble, aimons et louons ce Bien suprême, cet insondable Bien, notre Maître, notre tendre Père. — O Dieu mon amour, vois la merveille, les cœurs qui se plongeaient auparavant dans la corruption, ces cœurs t’aiment aujourd’hui, ils t’embrassent avec une insatiable ardeur de désir. Ces agents de perversion d’hier, ils prêchent aujourd’hui ton si doux amour !... Ils se traînaient à peine autrefois tant ils ménageaient leur délicatesse .et voici que pour ta gloire ils brisent avec eux-mêmes, ils inventent des mortifications nouvelles très rudes et très pleines d’amour, afin de se réconcilier avec toi dans la pureté. Ils chérissaient leur propre corps et se considèrent maintenant comme un étranger qui passe. Ils étaient à l’affût de l’amour humain et dans ce but s’exhibaient avec grâce ; ils se cachent maintenant afin de te plaire à toi seul. Leur colère les rendait semblables à des loups cruels, les voici pleins d’indulgence, des agneaux qui se taisent. Leur conscience coupable les avait rivés dans la tristesse comme dans un cercle d’acier qui les paralysaient lourdement. Doux Maître, regarde-les planer et s’envoler au-dessus de tout le créé dans une liberté joyeuse et sans entrave.

C’est là le changement de ta droite, Sagesse Eternelle, et c’est aussi l’œuvre de ton immense douceur, ô très douce dame du céleste royaume.

Ecoute maintenant mon enfant, voici comment toi et moi nous devons nous comporter à l’avenir vis-à-vis de ce Dieu si aimant. Notre âme est semblable à une fille de cuisine qu’un roi magnifique aurait élevée soudainement à la dignité d’épouse. Quelle reconnaissance cette servante n’éprouverait-elle pas pour son maître ! Quelle fidélité dans son amour, quelle ardeur dans sa louange ! Quelle ressource de tendresse envers son époux trouverait-elle dans le sentiment de sa propre indignité ! De même nous, pécheurs réconciliés, devons-nous essayer de faire mieux encore que les purs, de les surpasser. — S’imposent-ils quelque sacrifice ? Imposons-nous en deux. Aiment-ils une fois, aimons mille fois. — Te souviens-tu comme aux jours de notre folie d’antan, nous poursuivions une sagesse tout humaine et quelle était notre application à nous attirer les cœurs ? Mais maintenant jour et huit c’est dans les filets de Dieu qu’il faut nous étudier, jour et nuit, à prendre les cœurs ; c’est à lui seul que nous allons essayer de plaire.

Ah ! Maître bien Aimé, laisse-moi, oh ! laisse-moi te dire une parole, rien qu’un mot, oui Maître c’est vrai je ne puis plus me contenir : Amour aimé m’aimerais-tu donc ? Ah Seigneur, Seigneur m’aimes-tu ? Comment je serais vraiment ton amour ? Allons est-il possible qu’il y ait quelqu’un sur la terre pour croire que mon maître bien-aimé m’aime vraiment ? Voici qu’à cet espoir mon âme défaille et je sens dans ma poitrine mon cœur qui bat plus fort. M’est-il permis de formuler un vœu Seigneur ? Mon âme ni mon cœur n’en peuvent trouver de plus sublime, de plus désirable, de plus béatifiant que celui-ci : Si tu m’aimais, moi, en particulier ? Maître si fidèle, si tu posais sur moi un regard d’amour ?

Seigneur, la lumière de tes yeux surpasse l’éclat du soleil. Qu’elles sont douces tes lèvres divines pour ceux qui les connaissent. Quel éclat sur ton visage où se rencontrent la beauté d’un Dieu et la beauté d’un homme ! Toute ma puissance de désir est surabondamment comblée par la beauté de ton être.

Talis est dilectus meus. Tel est mon bien-aimé. Qu’il est aimable mon doux amour, c’est l’intime ami de mon cœur. Reconnaissez-le, ô filles de Jérusalem. Oh ! très doux Dieu, pour celui dont tu es l’amour et qui s’établit dans cet amour pour l’éternité, quelle béatitude !


[1Liturgie du Samedi-saint (Bénédiction du cierge pascal).