Philosophia Perennis

Accueil > Tradition hindoue > Zimmer : ASPECTS DE LA PSYCHOTHÉRAPEUTIE HINDOUE

Approches de l’Inde

Zimmer : ASPECTS DE LA PSYCHOTHÉRAPEUTIE HINDOUE

Heinrich Zimmer

mardi 11 novembre 2008

Extrait de « Approches de l’Inde. Tradition & Incidences. » Dir. Jacques Masui. Cahiers du Sud, 1949

La parenté qui existe entre les enseignements hindous sur la conduite spirituelle (connue sous le nom de Yoga), et la psychologie est incontestable. Aussi l’étude de la discipline spirituelle hindoue présente-t-elle le plus grand intérêt pour les psyçhothérapeutistes occidentaux. Toutefois, lorsqu’il s’agit de l’Inde, il semble préférable de ne point parler de psychothérapeutie mais plutôt de psychodiététiques. La science médicale hindoue, érigée sur les principes de la pathologie humorale, est en effet une science de la vie et des diététiques, qui ne cherche pas essentiellement à guérir les malades mais à maintenir la santé des bien-portants et à guider le genre humain à travers la vie.

Il est de règle dans l’Inde de considérer qu’il existe un lien permanent entre le guide et celui qui est guidé, entre l’élève et le maître, le Guru ; tandis que des rapports semblables entre patient et médecin, en Occident demeurent plutôt problématiques.

Le Guru, ou guide spirituel, est librement choisi. Une fois rencontré on ne peut l’éviter. Autrement dit, il est une nécessité. Avant tout, parce qu’il remplit les fonctions de père et de grand-père dans la famille, et aussi parce qu’en capacité de grand-prêtre il assiste à toutes les fêtes et cérémonies qui ont lieu au cours de l’année, aidant de ses conseils et de sa « magie » l’exécution des sacrements et la conjuration du destin.

On est donc toujours absolument fidèle au Guru. Il est l’incarnation de la sagesse collective transmise par les ancêtres, l’incarnation d’une sphère plus haute qui peut nous mener à travers les vicissitudes de la vie.

Le Guru est censé transmettre à son élève une connaissance nouvelle de son propre soi et lui révéler sa nature véritable. Il renaît ainsi en lui suivant d’anciens rites que l’on retrouve chez de nombreux peuples. Le fait le plus caractéristique de cette relation entre maître et élève est sa persistance jusqu’à la mort.

La psychothérapeutie hindoue en tant qu’enseignement psychique se poursuit durant toute la vie en une succession de sacrements, de rites, d’initiations, d’étapes (ou quel que soit le nom que l’on donne à ces multiples pratiques et coutumes) qui s’emparent de l’être humain dès sa naissance et l’accompagnent jusqu’à sa mort. Pour être exact, l’enseignement débute même avant la naissance, bien plus encore : avant la conception. Il confère ainsi à l’être humain, à chaque tournant naturel et prédestiné de sa vie, un but é*t une orientation nouvelle qui le conduiront à travers les climats variés des étapes de son existence.

Outre cet arbre vertical à branches multiples de coutumes nous apercevons, poussant parallèlement à la ligne de vie de l’individu, un filet horizontal de pratiques similaires réglant son comportement vis-à-vis du groupe, tels que la famille, le village, la corporation et la caste. Les Santals Dravidiens, par exemple, célèbrent une réunion de famille périodique. Bushan, dans son ouvrage Coutumes des Peuples, nous raconte en quoi elle consiste : La famille entière s’enferme dans sa propre maison, chaque membre se bouche les oreilles avec du coton, et à un signal donné, ils se lancent mutuellement les pires injures qui leur passent par la tête. Personne, évidemment, n’entend l’autre et cet exercice dure jusqu’à épuisement. M. Bushan termine son exposé en faisant remarquer que les Santals sont incapables de donner une explication quelconque sur l’origine de cette étrange coutume que l’on croit cependant très ancienne. Apparemment, elle est un remède courant de la psychodiététique dravidienne contre ce genre de conflit psychique que Jung nomme le « Drame Familial ». Ces petits exercices thérapeutiques doivent être répétés de temps en temps ; ils sont utiles durant toute l’existence. Ils représentent une sorte de régime préventif et cathartique de l’âme, destiné à rétablir son équilibre et à éviter ainsi, suivant les conceptions hindoues, la mort prématurée de l’âme-oiseau dans la cage du corps. Cette attitude rituelle indienne semble avoir été universelle. Toutes les grandes cultures, sauf le puritanisme protestant, possèdent des réseaux étendus de rites et de sacrements touchant la conduite spirituelle. Ils servent à rétablir sans cesse l’équilibre nécessaire entre les hauts et les bas de la vie humaine afin d’éviter les souffrances et les maladies de l’âme.

En pratique, le psychothérapeutiste est souvent mis en présence de cas où ces vénérables systèmes n’offrent plus d’efficacité. Aussi est-il souvent inutile d’essayer de renvoyer un patient à la sagesse directrice des sacrements catholiques car il a élevé autour de lui une barrière qui ne leur permet plus d’agir. En effet, l’homme moderne occidental est en train de détruire les plus anciennes formes de sacrements et ceux-ci perdent pied lentement mais sûrement. Cependant, le monde occidental donne en même temps naissance à des forces salutaires qui agiront comme antidote à cette destruction. Tout ceci nous permet d’avoir une vue d’ensemble plus vaste sur l’avenir et les possibilités de la psychothérapeutie et de retrouver des possibilités de contact avec la sagesse de l’Asie et les anciens peuples de tous les temps. Ce sont ces possibilités que j’essaierai d’esquisser brièvement dans cet article.


Voir en ligne : HEINRICH ZIMMER