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L’Ange à la fenêtre d’Occident

Gustav Meyrink : L’Ange à la fenêtre d’Occident (préface de Julius Evola)

Trad. R. de Largerie et Saint-Helm

mardi 11 novembre 2008

Gustav, Meyrink, L’Ange à la fenêtre d’Occident. Trad. R. de Largerie et Saint-Helm. La Colombe, 1962

L’Ange à la fenêtre d’Occident est un des derniers romans que Gustav Meyrink écrivit avant de mourir ; la trame en est constituée par un enchevêtrement de thèmes qui se trouvaient déjà dans ses précédents ouvrages. En fait, il s’agit là — comme dans les Histoires de faiseurs d’or — de la reconstitution romancée de la vie et des vicissitudes d’un personnage, d’un alchimiste ayant réellement existé, et — par ailleurs — de l’identification d’un être vivant avec un personnage d’un autre siècle, autrement dit des vies qui représentent des manifestations variées dune seule et unique entité spirituelle, ce qui est le thème du Dominicain blanc, et, en partie, aussi de la Nuit de Walpurgis et du Golem, dûs à la plume du même auteur.

En ce qui concerne le premier point que nous venons d’indiquer, le personnage historique choisi par Meyrink est John Dee (1527-1608), savant et adepte des disciplines hermétiques, astrologiques et magiques, qui vécut à l’époque élisabéthaine. On prétend que Meyrink avait eu accès à des manuscrits inédits relatifs à la vie de John Dee. Il reste à déterminer, toutefois, dans quelle mesure beaucoup de données et de détails indiqués dans le roman et qui ne se trouvent pas dans la biographie de John Dee, telle qu’elle est résumée dans l’Encyclopedia Britannica, ont été tout simplement inventés par l’auteur.

C’est ainsi, par exemple, que l’ancienneté de la noblesse des Dee et leur arbre généalogique (qui remonterait, d’après le roman, à Roderick le Grand et à Hoël Dhats), restent encore à démontrer. Au contraire, l’arrestation de John Dee pour pratiques magiques contre la reine Marie Stuart est un fait historique, mais sa libération aurait eu lieu à la suite de la décision du Conseil de la Couronne et non grâce à l’intervention de la princesse Elisabeth qui, à l’époque, n’était pas encore reine d’Angleterre. L’histoire confirme, également, les rapports de Dee avec Dudley, Laski et Edouard Kelley. Ce dernier, dans le roman, nous est présenté comme un médicastre aux oreilles coupées qui prétendait avoir trouvé la Pierre des Sages, et qui se serait associé avec Dee, jouant le rôle d’une sorte de médium pour l’évocation d’esprits et d’entités inférieures. A l’encontre, il semble que le niveau spirituel de ce personnage ait été plus élevé. Il nous a laissé des petits traités d’alchimie qui ne sont pas dépourvus de valeur.

D’autres faits du roman sont également réels : le grand renom de savant que Dee acquit tant en Angleterre que dans d’autres pays européens ; ses nombreux voyages, dont celui accompli en 1548 lorsqu’il dut s’enfuir d’Angleterre, tant parce qu’il était suspecté d’avoir trempé dans des complots politiques qu’en raison du scandale lié à la mise en scène de La Paix d’Aristophane ; l’incendie du château de Mortlake ; le différend survenu entre Dee et Kelley ; enfin, la mort de Dee, survenue à Mortlake, dans la misère et le dénuement le plus complet, en décembre de l’année 1608.

L’histoire confirme la mission que Dee reçut d’examiner les droits de la Couronne anglaise sur des terres découvertes à l’époque, ainsi que les recherches géographiques que cet examen comportait. La Cottonian Library conserve encore deux dossiers originaux dont le contenu ne doit pas être étranger au thème du « Groenland », utilisé par Meyrink d’une façon suggestive. Enfin, le British Muséum possède une boule de cristal de la grosseur d’une orange, que l’on sait avoir été utilisée par Dee comme miroir magique.

Le roman ne mentionne toutefois pas que, lors de son retour de Bohême, Dee obtint, en 1595, la charge de recteur du Manchester Collège. Par ailleurs, on sait moins de choses sur ses rapports avec l’empereur Rodolphe, que sur ceux qu’il entretenait avec Maximilien II, auquel il dédia, en 1564, un intéressant traité hermétique intitulé La Monade hiéroglyphique [1].

Quant à la trame même du roman, trame qui s’appuie sur ces faits historiques, elle n’est point basée, comme on pourrait le croire, sur des chimères réincarnationnistes. Il s’agit là, tout au contraire, de la théorie bien plus sérieuse, d’après laquelle tout être humain, loin de représenter un « Moi » à soi dont l’existence commence avec la naissance et finit avec la mort, serait plutôt la manifestation d’une entité — d’un dieu ou d’un démon — antérieur et supérieur à sa vie terrestre limitée.

A un moment donné, certaines « souches » voient se former en elles une « cause », ou, autrement dit, se greffer une influence transcendante qui, par-delà le temps et les siècles, forme les conditions nécessaires à la continuité d’un destin et d’une action visant à la réalisation spirituelle à travers plusieurs générations.

Dans ces cas, le sang peut jouer le rôle d’un support approprié et dans la même lignée peuvent apparaître des individus qui, en réalité, ne sont qu’un seul et même être qui revient — telles les vagues qui, l’une après l’autre, se ruent à l’assaut d’un obstacle — jusqu’à ce que le cycle se ferme par la naissance magique d’un être qui est « un ressuscité dans ce monde comme dans l’autre », et un « Vivant » dans le sens initiatique de ce terme. Il n’est peut-être pas inutile de relever ici, que divers aspects des cultes des familles nobles (des gentes) répandus dans le monde traditionnel, tant oriental qu’occidental — Hellade et Rome y compris — ne sont pas étrangers à cette conception, qui fait partie d’un enseignement ésotérique dont Meyrink s’est inspiré dans plusieurs de ses romans. Dans L’Ange à la fenêtre d’Occident, le baron Müller, le dernier descendant des Dee of Gladhill, est John Dee lui-même qui se rappelle de soi-même : et c’est au baron Müller qu’il sera donné de réussir l’entreprise dans laquelle tant John Dee qu’une autre manifestation à lui dans la souche du même sang — John Roger — ont failli. Autour du baron Müller évoluent d’ailleurs, comme des figures des temps modernes, et dans des situations analogues, les mêmes personnages et les mêmes pouvoirs avec lesquels il eut déjà à faire quelques siècles auparavant.

Pour indiquer la réalisation dont il s’agit, Meyrink reprend la doctrine de l’androgyne spirituel qui, dans l’ésotérisme occidental, semble s’être liée aussi au mystérieux symbole templier du Baphomet et, surtout, au symbole hermétique et alchimique du Rebis (= res bina : nature double). Son équivalent extrême-oriental est l’unité active du Yang et du Yin, du masculin et du féminin en une seule nature ; dans le tantrisme, c’est la conjonction de Çiva et de Çakti. Ce motif central apparaît d’ailleurs également dans d’autres livres de Meyrink.

A cet égard, les hermétistes et les Rose-Croix ont parlé aussi du mysterium conjunctionis, des « Noces chymiques », de l’union de l’adepte avec la « Dame des Philosophes » ou la « Reine » dans la « terre au-delà des mers », ce qui aurait pour effet la possession de la double couronne et du double pouvoir. D’après le roman, le fait d’avoir pris les symboles de ce genre dans leur sens littéral constitue précisément l’erreur fatale de toute la première période de la vie de John Dee. La « Reine », que ce dernier crut pouvoir posséder par la force d’incantation en la personne d’Elizabeth, est en réalité la « Femme intérieure », ou transcendante, dont toute femme mortelle n’est qu’un masque et une manifestation contingente ; c’est « notre Eve occulte », la « Diane nue », la force-vie de laquelle l’homme est resté détaché depuis qu’il est déchu de l’état primordial. Ainsi le mysterium conjunctionis est aussi le mystère de la réintégration initiatique, dans un aspect particulier de celle-ci, et son effet est la dignité royale, au sens ésotérique. Dans un autre roman Meyrink a employé, pour la même réalisation, le symbolisme de l’épée à ressouder, qui tient de la littérature chevaleresque.

Les « Noces chymiques » ont, il est bien évident, une signification opérative et elles peuvent aussi renvoyer à une technique spéciale de magie sexuelle que différentes traditions ont connue. L’impulsion vers le dépassement de la fracture existentielle, vers l’expérience de l’unité absolue de l’être, agit déjà, d’une façon obscure et aveugle, dans chaque union sexuelle de l’homme et de la femme (voir, chez Platon, le mythe de l’androgyne comme clef du sens ultime de tout éros). Mais dans la vie érotique vulgaire cette impulsion est neutralisée et détournée, elle devient l’instrument de la génération animale ou d’une volupté illusoire.

Celui qui aspire à l’Adeptat et choisit la voie du sexe, devra-t-il être en état de conserver et de « fixer » la force de la virilité qui subit d’habitude le sortilège charnel de la femme, et de s’unir avec elle, avec « notre Eve occulte ». Isaïs la Noire personnifie chez Meyrink la force tellurique qui tend à contrecarrer la réalisation de ces « Noces chymiques », à capter l’élément actif masculin de façon à ce qu’il succombe « à la mort suçante qui vient de la femme » (ainsi s’exprime Meyrink). Et l’auteur indique très justement le rapport que cette force tellurique a aussi avec le sang : Isaïs est la souveraine cachée née dans le sang.

Pour ce qui est des techniques traditionnelles, Meyrink nomme, entre autres, le vajroli-tantra ; mais, en ce qui concerne celle-ci, ses connaissances devaient être défectueuses et superficielles. Nous avons eu ailleurs [2] l’occasion d’exposer d’une manière complète ces enseignements. Quelques déviations toujours possibles mises à part, il ne s’agit dans le tantrisme ni d’une « magie noire » ni de pratiques « horribles » ou « obscènes », selon le jugement de certains personnages du roman (Lipotine et Gardener). Si, à un moment donné, l’être dans lequel s’éveille à nouveau John Dee croit que l’essence de l’opération consiste à incorporer en soi la « femme » pour la « rédimer » (c’est-à-dire pour lui faire changer de polarité), au moyen d’une volonté qui doit être rendue ferme et sûre grâce à certaines disciplines, cela correspond en tous points à l’enseignement tantrique relatif à la voie magique du sexe. Toutefois, dans le roman, tout se réduit à une simple allusion de même que la voie dite de la « veillée initiatique » n’y est qu’esquissée. Aussitôt après ces allusions, le récit passe à la description d’épisodes tout à fait fantastiques. En outre, l’auteur trouve l’occasion de déclarer que des pratiques de ce genre ne peuvent être accomplies dans leur totalité que par des Orientaux, ce qui est fort douteux. Ainsi justement pour le détruire, au protagoniste du roman le vajroli-tantra aurait été révélé par les émissaires des forces adverses.

La voie choisie par le héros du roman, après qu’il ait essayé en vain les méthodes tantriques, n’est donc pas très claire. Il semble que le « charme des boules rouges » soit une expérience tenant à la technique d’une asphyxie partielle : des fumées ou des vapeurs toxiques doivent être aspirées par le néophyte en présence d’un maître qui est censé l’aider à vaincre la crise, et à se maintenir conscient, « debout », à travers le changement d’état qui s’ensuit. Réussir cette épreuve, signifierait s’assurer la « virilité transcendante » ou initiatique, symbolisée par la lance d’Hoël Dhats. Dans un semblable ordre d’idées rentre, paraît-il, l’épreuve dite du « Puits de Saint-Patrick », forme christianisée d’antiques enseignements initiatiques qui ensuite se sont dégradés sous forme d’un simple folklore.

Au fond du « Puits de Saint-Patrick » brûle un feu au double pouvoir celui de détruire et celui de purifier ; celui qui y descend connaîtra en quelle mesure il sera capable de vaincre la « seconde mort ». Nous avons à peine besoin de remarquer que de semblables thèmes se retrouvent dans le cycle du Graal, avec l’épreuve du « Puits de Saint-Patrick » et du soi-disant « siège dangereux » qui se transforme en un gouffre pour ceux qui s’y assoient sans être des élus et où la lance apparaît souvent avec la même signification que nous avons expliquée plus haut [3]. Quant aux techniques initiatiques du genre de celle des fumées toxiques, employée pour faire traverser les « eaux » et — ajoutons-nous — pour acquérir la force nécessaire à accomplir sans danger (le danger, entre autre, de l’obsession décrite d’une façon si suggestive par Meyrink) les « Noces chymiques », elles sont semblables aux opérations que les her-métistes nomment les « eaux corrisives ».

Le roman mentionne l’usage du miroir magique pour « voir » ou « commander ». Toutefois, pour ne pas être que le jouet de sa propre imagination et pour ne pas finir dans une médiumnité passive, il est nécessaire que l’opérateur ait surmonté des épreuves du genre des fumées toxiques et qu’il soit en état de pouvoir « sortir », c’est-à-dire de se détacher d’une manière active de la conscience des conditions corporelles. On ne doit pas se faire d’illusions quant à la portée de certains procédés magiques, très simples en apparence.

L’un des principaux personnages du roman est Bartlett Green, que l’auteur met en relation avec certaines formes archaïques de l’initiation écossaise et avec le culte disais, la divinité féminine qui, par la suite, se révélera être l’Isis, telle qu’elle fut, dans l’antiquité, adorée en certains milieux de la région du Pont. Ici, l’élément romanesque provoque, toutefois, une confusion. En effet, dans la première partie du livre, Bartlett Green est présenté sous les traits d’un homme qui est arrivé (par des voies obscures et grâce à des rites horribles, il est vrai) à posséder « la femme intérieure » et à devenir ainsi un « Prince de la Pierre Noire », ce qui a pour effet de le rendre totalement inaccessible à la douleur et à la crainte. Par contre, dans la seconde partie, il ne sera plus représenté que comme un émissaire des forces démoniaques, comme l’agent de la « contre-initiation » (pour utiliser ce terme guénonien), qui essaie par tous les moyens de séduire John Dee.

En traitant du culte de l’Isis pontique, Meyrink fait allusion à une initiation à la haine — initiation peu connue — et à certaines expériences basées sur le plaisir érotique exacerbé par une haine démesurée entre deux individualités de sexe différent. Mais à cet égard aussi, les choses ne sont pas claires. En effet, on voit mal comment le sacrifice de l’élément masculin (sacrifice indiqué comme étant l’essence même de l’initiation propre à l’Isis pontique ou Isaïs la Noire, comme on l’appelle dans le roman) pourrait résulter des expériences du genre mentionné ci-dessus. Meyrink aurait pu fournir une base pluis solide et plus suggestive à cette partie de son roman. Il aurait très bien pu rapporter l’antithèse entre la vraie vocation de John Dee et les influences qui cherchent à le fourvoyer et à le priver de la « lance magique », à l’opposition qui existe entre les cultes « olympiques » masculins et les cultes « telluriques » ou lunaires liés justement à des déesses souveraines. Un trait typique de ces derniers, particulièrement visible dans les mystères de Cybèle, est constitué par les extases troubles, provoquées par des moyens violents, orgiaques et frénétiques, extases qui sont équivalentes à une sorte de castration spirituelle ; c’est justement cela que, dans son roman, l’auteur attribue, plus ou moins, à l’initiation d’Isaïs.

Tenant compte de ces considérations, Meyrink aurait été aussi à même d’utiliser d’une façon plus efficace le thème du « Groenland » et celui de Y « Angleterre ». En effet, d’après la Tradition, l’origine des initiations masculines est boréale. C’est pourquoi le « Groenland », nom dont le sens littéral est : « Terre verte », apparaît par cela même — et avec elle des autres régions du Nord — comme une terre mystique et symbolique. On peut affirmer la même chose, dans certains cas, de l’Angleterre elle-même qui, en tant qu’ « Albion » et « Terre blanche », a eu également une signification symbolique, d’où la possibilité de jouer sur le mot Engelland, qui peut signifier Angleterre et, en même temps, « Terre des Anges ».

Dans un des épisodes du roman, la direction du septentrion apparaît être la direction juste qui fait apparaître oblique, déplacé et dépourvu de sens tout ce que, dans un milieu donné et dans une existence, on croyait réglé et en ordre. Ainsi on se serait attendu à ce que Meyrink ait voulu introduire dans son roman la signification mystique du Groenland et développer d’une façon plus précise l’antithèse qui existe entre l’initiation — nous dirons « boréale » — vers laquelle John Dee, le « seigneur de la lance », tend inconsciemment et le monde spirituel où la déesse est souveraine, comme elle l’était dans les mystères antiques auxquels nous avons fait allusion. Mais ceci n’a pas été fait.

En plus, le rôle que Jane-Jeanne joue dans le roman est loin d’être clair. Surtout John Dee tel qu’il réapparaît dans 1’ « incarnation » du baron Muller ne montre pas précisément les traits virils d’un initié, dans sa liaison avec Jane. A l’encontre, celle-ci descend à un niveau purement humain et presque sentimental. La signification du sacrifice de Jane n’est pas elle-même claire.

Au cours de sa première existence, John Dee fut déçu de plusieurs manières. Pour commencer, il tomba — ainsi qu’il a été dit — dans l’erreur qui lui fit interpréter dans un sens matériel le symbolisme hermétique de la « Reine », des « Noces » et de la conquête du « Groenland ». Ayant, dans une période suivante de sa vie, reconnu ces erreurs, John Dee s’adonna à l’alchimie hermétique, c’est-à-dire à celle qui ne s’épuise pas dans la transmutation métallique, mais procède de la « voie d’Elie ». Cette voie, — celle du prophète qui ne laissa pas son corps sur la terre et qui ne serait jamais mort — est la voie magique de l’alchimisation du corps et de l’âme, qui est censée assurer à l’un comme à l’autre l’invulnérabilité dans la condition humaine et en tout autre état d’existence. Toutefois, même dans ce domaine, John Dee se laisse fourvoyer. Il n’écoute pas Gardener qui lui rappelle que celui qui cherche à composer la « Pierre de l’immortalité » par des moyens aussi physiques, s’il n’est pas passé auparavant par le processus occulte de la renaissance spirituelle, ne sera jamais garanti contre les embûches des forces sombres de l’autre monde. Il s’imaginera pouvoir découvrir le secret de la « voie d’Elie » grâce aux révélations d’un Ange évoqué dans des séances à moitié magiques et à moitié médiumniques organisées par Kelley. Cet Ange c’est l’Ange à la fenêtre d’Occident qui se révélera, à la fin, être une créature de mensonge et trompera misérablement John Dee.

A ce point de vue, le roman comporte un enseignement réel, en dénonçant l’erreur soit de la médiumnité, soit d’un certain genre de magie cérémonielle. En ce qui concerne la première, l’auteur, en faisant allusion aux pratiques spirites, dit que Kelley, le médium coupable des errements de John Dee, est devenu, à notre époque, un véritable chancre aux mille visages. Quant à la magie cérémonielle, l’enseignement supérieur, révélé par Gardener, affirme que les entités telles que l’Ange Vert ne sont que des formes illusoires, dans lesquelles se cristallisent et se personnifient les désirs, les connaissances et les pouvoirs que l’homme recèle en lui sans même s’en douter ; c’est pourquoi lorsqu’il suit les voies indirectes de ce type de magie, croit-il avoir obtenu des révélations merveilleuses.

Ce n’est qu’après avoir subi maintes désillusions que John Dee reconnaîtra enfin que le véritable soutien, l’être qui ne l’abandonnera jamais est le Moi, le principe transcendant, central et lumineux de la personnalité. Et c’est là la prémisse du vrai sentier initiatique, appelé souvent « la voie directe ».

Une précision est utile en ce qui concerne le symbolisme de l’Occident et de la « Terre Verte » qui n’a pas seulement la signification mise en relief dans ce roman. Si l’on conçoit l’Orient comme la terre d’où vient la lumière, l’Occident apparaît alors comme la région du couchant et, par analogie, comme celle de la mort et des forces de la mort. Mais les anciens connaissaient aussi d’autres rapports d’analogie : là où meurt la lumière physique, là naît la lumière spirituelle. Et c’est pour cela que dans les enseignements initiatiques on rencontre également un « Occident sacré » qui possède la valeur positive d’une terre d’immortalité ou « Terre des Vivants ». La « Terre Verte » de l’antique tradition égyptienne, la mystérieuse région occidentale d’Amitaba des traditions extrême-orientales et le jardin des Hespérides des Grecs anciens n’avaient pas un sens différent.

A la fin du roman, où l’auteur utilise certains symboles des Rose-Croix (par exemple ceux de la rose et de l’art du jardinage), il parle également d’un centre suprême du monde (Elsbethstein, idée analogue à celle de l’Agarttha, de la tradition indo-tibétaine), siège d’un Ordre qui contrôle invisiblement les destinées des hommes. Les membres de cet Ordre sont présentés comme des êtres « libérés », restés sur terre pour « transformer » : le symbolisme alchimique de la transmutation des métaux est donc repris ici et appliqué à un plan supérieur. En ce qui concerne la responsabilité liée à leurs pouvoirs, il est dit dans le roman qu’ils doivent toujours se rappeler que ce qui sera fait par eux, les hommes le mettront sur le compte de leur Dieu. Quant au thème d’un semblable Centre ou Ordre invisible, il n’est pas une invention de Meyrink ; il apparaît, sous des formes variées, dans les traditions et dans les enseignements ésotériques de tous les peuples [4].

Ces quelques notes pourront être utiles aux lecteurs désirant séparer ce qui, dans ce livre, est affabulation de ce qui est lié à un enseignement traditionnel authentique.

JULIUS EVOLA.


[1Ce petit ouvrage a été traduit du latin en français par Grillot de Givry (Paris, 1925). Il est intéressant de noter que le symbole essentiel dont il s’agit dans ce livre se retrouve dans un ouvrage hermétique italien de C. Della Riviera (Il mondo magico de gli Heroi, Milano, 1605), dédié à un prince de la Maison de Savoie.

[2J. Evola, Métaphysique du sexe, Payot, Paris, 1959.

[3Nous avons examiné tous ces thèmes dans notre livre : Il Mistero del Graal e la tradizione ghibellina dell’impero, Bari, 1937.

[4Sur ce sujet, voir R. Guenon, Le Roi du Monde, Paris, 1939.