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Approches de l’Inde

HEINRICH ZIMMER : LA MÂYÂ DE VISHNU - ÉTUDE SUR LE SYMBOLISME DE MÂYÂ

Traduit par Claude Servoise

mardi 11 novembre 2008

Extrait de « Approches de l’Inde. Tradition & Incidences. » Dir. Jacques Masui. Cahiers du Sud, 1949

L’esprit hindou associe les idées de « transitoire, changeant, illusoire, susceptible de renouvellement », etc.. à « irréel », et réciproquement, « impérissable, immuable, ferme, constant et éternel » à « réel ».

Aussi longtemps qu’aucune vue plus large ne vient modifier les expériences et les sensations qui atteignent la conscience d’un individu, l’esprit hindou considère comme « réelles » les créatures mortelles qui naissent et disparaissent dans le cycle sans fin de la vie (samsara, le cycle des re-naissances) ; mais, dès qu’il aperçoit leur caractère fugitif et transitoire, elles deviennent alors presque irréelles : un mirage, une illusion des sens, l’image indécise d’une connaissance étroite et égocentrique. Compris et expérimenté dans ce sens, le mot est mâyâ-mâyâ, c’est-à-dire : « de la substance même de Mâyâ ». Mâyâ est « art », celle par qui un effet magique, une forme est produite.

Le mot « Mâyâ » est relié étymologiquement à « mesure ». Il est formé de la racine Ma, qui signifie « mesurer ou tracer ». (Par exemple, le plan d’un bâtiment, ou les contours d’un dessin) ; produire, façonner ou créer ; déployer. Mâyâ est la manifestation ou la création, le déploiement des formes. Mâyâ est toute illusion, ruse, artifice, fraude, escamotage, enchantement, ou travail « de sorcellerie ; c’est une image ou une apparition illusoire, un fantôme, une illusion de la vue ; Mâyâ est aussi toute ruse diplomatique ou tout artifice politique destiné à tromper. La Mâyâ des dieux est leur pouvoir de s’attribuer des formes diverses en se manifestant à volonté sous les différents aspects de leur essence subtile. Mais les dieux sont eux-mêmes produits par une plus grande Mâyâ : transformation spontanée d’une divine substance originairement indifférenciée, génératrice de toute chose. Cette plus grande Mâyâ produit non seulement les dieux, mais l’univers dans lequel ceux-ci agissent. Tous les univers coexistant dans l’espace et se succédant les uns après les autres dans le temps, tous les plans de l’existence et toutes les créatures comprises dans ces plans, soit naturels, ou surnaturels, sont les manifestations d’une éternelle source d’existence, inépuisable et originale, et cette manifestation se déploie grâce à un jeu de Mâyâ. Durant la période de non-manifestation, durant l’intermède de la nuit cosmique, Mâyâ cesse d’agir et la manifestation se dissout.

Mâyâ est l’existence. A la fois, le monde que nous appréhendons, et nous-mêmes, qui sommes contenus dans ce monde qui se développe et se dissout, naissant et disparaissant. En même temps, Mâyâ est le pouvoir suprême qui engendre et amène la manifestation : elle constitue l’aspect dynamique de la substance universelle. Elle est donc à la fois effet (flux cosmique) et cause (pouvoir créateur).

Enfin, efle est aussi connue comme Shakti : « l’énergie cosmique ». Le mot Shakti vient de la racine Shak, signifiant « être capable, pouvoir ». Shakti est le pouvoir, l’habileté, la capacité, la force, l’énergie, la valeur, le pouvoir royal, le pouvoir de composition, le pouvoir poétique, le génie, le pouvoir ou la signification d’un mot ou d’un terme, le pouvoir inhérent à une cause pour produire son effet nécessaire, une lance de fer, un harpon, une pique, un dard, une épée ; Shakti est l’organe féminin ; Shakti est le pouvoir actif d’une divinité, et regardé mythologiquement comme sa déesse-consort et sa reine.

Mâyâ-Shakti est personnifiée comme étant la partie maternelle, féminine et protectrice du monde, de l’Être Suprême et, comme telle, elle représente l’acceptation spontanée de la réalité tangible de la vie.

En endurant la souffrance et le sacrifice, la mort et les afflictions qui accompagnent toute expérience du transitoire, elle affirme, elle est, elle représente, elle goûte la joie des formes manifestées. Elle est la joie créative de la vie : elle est elle-même la beauté, la merveille, la tentation et la séduction du monde vivant. Elle nous inspire — et elle est elle-même — abandon aux aspects changeants de l’existence. Mâyâ-Shakti est Eve « l’Éternel-Féminin » (das Ewig-Weibliche), celle qui mange la pomme, qui induit son compagnon à la goûter, mais est elle-même aussi la pomme. Du point de vue du Principe Masculin de l’esprit (qui recherche le durable, l’éternellement valable, et le divin absolu), elle est l’énigme par excellence.

Dès lors le caractère de Mâyâ-Shakti-Devî (devî : déesse) est diversement ambigu. Ayant engendré l’universel et l’individuel (le macro et le microcosme), qui sont des manifestations corrélatives du divin, Mâyâ enveloppe ensuite la connaissance dans les replis de sa création transitoire. Le « Moi » est ainsi enveloppé comme dans une taie, ou un cocon. « Tout ce qui m’entoure » el », de même, « Ma propre existence » — l’expérience extérieure et intérieure — sont la chaîne et la trame de cette étoffe subtile. Assujettis à nous-mêmes et aux effets de notre entourage, considérant les jeux de Mâyâ comme tout à fait réels, nous endurons une épreuve interminable de charme, de désirs et de mort. Alors que d’un point de vue situé au delà de notre portée — (celui que représente l’éternelle tradition ésotérique de la connaissance illimitée supra-individuelle de l’expérience ascétique et yogique — Mâyâ, (le monde, la vie, le Moi auxquels nous nous accrochons) est aussi fugitive et evanescente que le sont le nuage et la brume.

Le but de la pensée hindoue a toujours été d’éclaircir le secret de cette confusion et, si possible, d’arriver à atteindre, à travers cet enchevêtrement, une réalité située à l’extérieur et au-dessous des circonvolutions émotionnelles et intellectuelles qui enveloppent notre être conscient.


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