Philosophia Perennis

Accueil > Symbolisme > Sallefranche : PÉRIPLES DE L’AMOUR EN ORIENT ET EN OCCIDENT LES ORIGINES (...)

L’Islam et l’Occident

Sallefranche : PÉRIPLES DE L’AMOUR EN ORIENT ET EN OCCIDENT LES ORIGINES ARABES DE L’AMOUR COURTOIS

Dir. Jean Ballard

mardi 11 novembre 2008

L’Islam et l’Occident. Dir. Jean Ballard. Cahiers du Sud, 1947.

Seigneurs, vous plaît-il d’entendre un beau conte d’amour et de mort ? — Rien au monde ne saurait nous plaire davantage.

Ainsi débute le Tristan de Bédier, sûr d’émouvoir en nous ce qu’il y a de plue profond — que nous soyons de l’Occident ou de l’Orient — dont un poète impie a osé dire qu’à jamais entre eux la communion ne serait possible ! Antar et Abla, Majnoun et Leilah, c’est pour l’Orient la même coupe d’éternelle émotion que pour l’Occident Roméo et Juliette, Tristan et Yseult. Des œuvres admirables, à partir du moyen âge, ont mis en formules brûlantes cet amour courtois, qui depuis des siècles est la flamme secrète de la Psyché Occidentale, les résonances s’en prolongent indéfiniment du Quichotte de Cervantes, de l’Astrée de d’Urfé aux harmonies douloureuses du Tristan de Wagner, aux incantations mélancoliques du Pélléas de Maurice Maeterlinck et de Claude Debussy.

L’amour heureux n’est matière ni de conte ni de poème ; ce qui exalte le lyrisme de tout l’Occident, plus que le plaisir raffiné des sens et les sombres délices des corps, c’est la passion, la souffrance d’amour. Que ce soit avec Shakespeare ou Novalis, Dante ou Apollinaire, Mme de La Fayette, ou le Stendhal de Lucien Leuwen, Thomas Mann ou Maurice Baring, nous voyons dans la passion d’amour une puissance de vie plus haute, une promesse plus totale de métempsychose, quelque chose de par delà la félicité et la douleur, si au-dessus de nous-mêmes qu’à sa pointe extrême nous nous approchons de Dieu :

Arrive, arrive, ô la houri du Paradis, que Redouan, au monde, Pour que je sois son esclave, apporte.

dit très bien Hafiz.


Ce souverain Amour,- nous savons après l’historien Seignobos, qui ne fait que répéter Stendhal d’ailleurs, cet Amour courtois, nous savons que c’est — en Occident — une invention du XIIe siècle. Denis de Rougemont, dans son excitant et fallacieux traité de l’Amour et l’Occident, paru naguère, précise même qu’il est né dans la seconde moitié du XIIe siècle (nous verrons que la date peut être serrée encore de plus près) dans les milieux albigeois de la France du Sud, sous l’influence essentielle du dualisme persan, du manichéisme iranien, et qu’ainsi l’amour est une hérésie, comme le proclamait la bande de son livre, la pire des hérésies, l’hérésie angélique.

Démolir pierre par pierre l’édifice ingénieusement érudit qu’a construit sur cet anathématisme ce profond essayiste puritain serait tâche démesurée. La base en paraît absolument arbitraire. Denis de Rougemont explique cette apparition mystérieuse et soudaine de l’amour courtois au XIIe siècle, non moins mystérieuse et soudaine que celle, presque à la même date, de l’art gothique, de l’art français et de la lyrique moderne par quelque chose de plus mystérieux, de bien plus obscur encore, obscurum per obscurius, la doctrine albigeoise des cathares dont nous ne savons à peu près rien, sinon que son développement en France est contemporain de la naissance de l’amour courtois, de celle de l’ordre du Temple et de l’ordre de Cîteaux et, pour être complet, de l’opinion de la Conception Immaculée de la Vierge Marie !

Arbitraire pour arbitraire, pourquoi ne dériverions-nous pas l’amour courtois du De diligendo Deo de saint Bernard, qui est de 1126, ou des mystiques traités de son ami Guillaume de Saint-Thierry, si opportunément réédités par Dom Dechaney ? Le jeu des généalogies intellectuelles est un jeu si plaisant que même un disciple de Karl Barth ne s’en peut défendre, mais nous ne l’imiterons pas.

La doctrine albigeoise n’est guère connue, un peu — très peu — que par les aveux que les tortures de l’Inquisition ont, au début du XIIIe siècle, extorqués aux infortunés occitans ; la valeur des témoignages ainsi recueillis est des plus douteuse, mais ce qui semble ruiner la thèse de Rougemont c’est que — jamais, au grand jamais — les Albigeois, dans leurs aveux,’ n’ont fait la moindre allusion à la doctrine d’amour des troubadours provençaux dont bon nombre pourtant ont été suppliciés pour manichéisme. Certes, Rougemont a raison de noter que la première formulation de l’amour courtois dans la chrétienté occidentale est due aux troubadours provençaux, que pas mal d’eux furent albigeois, manichéens, mais beaucoup d’autres étaient bons catholiques. Le premier de tous en date, le duc d’Aquitaine Guillaume, l’était même à un tel point qu’il prit part et à la grande Croisade de Jérusalem et à la croisade espagnole contre les Almorávides. C’est même, et il y faut insister, dans l’œuvre si complexe de ce prince poète, mort en 1126, et qui fut le grand-père de la célèbre Aliénor, reine de France puis d’Angleterre, que l’amour courtois et ses thèmes apparaissent pour la première fois en Occident.

Guillaume d’Aquitaine, s’il n’est pas le plus-grand, est, répétons-le, le premier en date des poètes provençaux ; Marcabru, Jaufre Rudel, Rambaud d’Orange, lui ont emprunté la plupart de leurs thèmes, l’entrelacement de leurs rythmes et de leurs rimes, la disposition de leurs refrains et jusqu’au détail de leurs strophes. Toute la poésie provençale dérive de ce féodal fastueux et brave.

Or, il est dans son couvre, comme dans sa vie, une coupure singulièrement significative. Trois de ses poèmes sont antérieurs à la croisade, et ils sont d’une sensualité si peu retenue et d’une crudité si effarante que son dernier éditeur a renoncé à en donner la traduction ; mais après son séjour de 1101 en Syrie, où il s’était d’ailleurs rendu en compagnie de courtisanes et avait tellement scandalisé qu’au dire du chroniqueur Geoffroy de Vigeois on le tenait pour responsable de l’échec de cette croisade de secours, et surtout son séjour en Andalousie vingt années plus tard, sa lyrique est entièrement transformée. L’amour se revêt tout à coup, dans ses vers, de noblesse et de pureté ; l’entrelacement de ses rimes se modifie, et paraît calqué sur celui des poèmes andalous de style melhoun qu’on appelle zejels, a a a b ; le refrain y joue le même rôle et à la même place, et comme dans ceux-ci il aime faire suivre le vers de sept syllabes d’un vers de cinq. De ces brusques mutations l’une au moins, celle du thème, a sans doute une de ses raisons dans la passion haute et profonde que le volage duc d’Aquitaine a vouée à la fin de sa vie à la vicomtesse de Châtellerault, mais le contraire est possible, et, en tous cas, cet amour passionné n’explique pas la nouvelle technique poétique qui devient tout à coup la sienne. Faut-il ajouter que nul n’a parlé, d’une sympathie quelconque du prince poète pour les hérétiques manichéens dont il a laissé brûler plusieurs, et que la subtile doctrine d’amour qui devient soudainement la sienne n’a été rattachée par personne à la dogmatique cathare. Denis de Rougemont, pas-plus que sa source fallacieuse Otto Rahn, n’en souffle mot, et Jeanroy, son érudit éditeur, a préféré ne pas rechercher d’où doctrines et techniques nouvelles lui pouvaient venir ;, génération spontanée, préfère-t-il penser, « pareille à une fleur qui sortirait de terre sans racine et sans tige », floraison vraiment singulière et étrange ! ,

Vers le même temps, Héloïse et Abélard, comme le rappelle en un admirable volume Etienne Gilson, faisaient l’épreuve d’une passion d’une force rare qui peut faire songer à celle de Guillaume IX pour la dame de Châtellerault. Par amour, Héloïse se fit nonne, déclamant en montant à l’autel, lors de sa prise de voile, la plainte de Cornélie dans la Pharsale de Lucain, cet autre andalou ; par amour, Abélard composa de nombreux chants latins à la gloire d’une flamme, pure de toute concupiscence charnelle ; mais on sait, ne serait-ce que par la ballade des dames du temps jadis de Villon, la cause toute physique qui le faisait cingler vers un tel havre. Ces chants sont d’ailleurs perdus, et nul ne sait si jamais ils furent connus outre-Loire. Le marquis de Valous, dans une curieuse étude sur « la poésie courtoise et les cloîtres », songe à des epistolae amatoriae comme celles de l’archevêque. Hildebert de Tours et Baudry de Bourgueil, évêque de Dol, en Bretagne, adressées à des nonnes de grande naissance, jeux d’humanistes tout pénétrés des poètes latins classiques, et surtout d’Ovide, qui, malgré d’incontestables ressemblances, .sont d’un esprit très différent de celui des poèmes de Guillaume IX.

Un arabisant espagnol Ribera, reprenant de très vieilles idées d’ailleurs, déjà indiquées par Sismondi, Fauriel et von Schack, a tenté d’établir que la poésie provençale dérivait de la poésie arabe d’Andalousie et spécialement, là est son apport, de deux genres poétiques : le zejel et le muwassah dont les strophes ressemblent singulièrement aux strophes provençales. Un arabisant américain Nykl a repris la démonstration plus en détail dans ses préfaces à une traduction anglaise du Tawq El Hamama d’Ibn Hazm et à une traduction espagnole du diwan d’Ibn Guzman. Ses preuves ont paru concluantes à un Massignon, un Garcia Gomez, un Palencia parmi les arabisants, à un provençaliste comme l’allemand Appel. A un profane il semble bien que ce passionnant problème de littérature comparée a reçu des recherches de Nykl sa solution définitive. D’une part, en effet, la poésie latine médiévale — quand elle est rimée — n’offre aucun exemple de rythmes et d’entrelacement- de rimes analogues aux poèmes provençaux, et, d’autre part, il est impossible de rattacher l’amour courtois à des antécédents antiques — du moins par la voie de la chrétienté occidentale — Platon, au XIIe siècle, était totalement oublié des lettrés du monde latin, et c’est Ovide, le lubrique Ovide, qui était le maître d’amour alors révéré. Ces faits sont en quelque sorte comme une preuve a contrario de l’hypothèse de Nykl.

Curieux de poésie, de musique et de danse, le duc d’Aquitaine s’est, à n’en pas douter, en dépit de son ignorance de l’arabe, intéressé, comme bien d’autres croisés d’Occident, à la poésie, à la musique et à la danse de l’Espagne musulmane ; or l’amour courtois était, au moment de son séjour en Espagne, un thème devenu tout à fait populaire de la poésie andalouse, un chanteur des rues comme Ibn Guzman y fait constamment allusion. Les relations en Espagne entre Chrétiens, Musulmans et même Juifs, étaient empreintes de tolérance, de politesse et parfois d’amitié ; les roitelets chrétiens d’Espagne entretenaient des chanteuses et des orchestres arabes, les roitelets musulmans ont dans leur harem des Chrétiennes et des Juives. Une civilisation raffinée, parfois décadente et qui avait connu à Cordoue sa crise communiste (Rougemont dirait ici cathare), régnait dans tout ce qu’on appelait alors l’Andalousie de Saragosse à Malaga, de Valence à Lisbonne. Les femmes y tenaient depuis deux siècles une place très élevée. La princesse oméyade Ouallada et son salon littéraire de Cordoue, dont son amant le délicat poète vizir Ibn Zaïdun était la gloire la plus célèbre, avaient eu bien des émules. Une femme et une fille du fameux émir de Séville, Mutamid, ont laissé des vers exquis. Il n’est pas exagéré de dire que les espèces de cours d’amour qui vont se réunir autour des grandes dames de la France d’Oc et de la France d’Oïl ont eu leurs modèles à Séville et à Malaga, à Cordoue et à Grenade.

L’amour courtois andalou a été codifié, si l’on peut dire, dans un livre d’une fraîcheur charmante, du célèbre théologien Ibn Hazm, le Tawq El Hamasma, le « collier de la colombe », peu après l’an mille. Il ne faudrait pourtant pas y voir une doctrine propre aux mystiques et aux fqih ni en chercher la source dans quelques réminiscences de Platon et de Plotin dont, à la même date, bien des doctrines étaient renouvelées en Espagne par ce curieux et profond philosophe Ibn Masarra dont l’abbé Asin Palacios a si bien montré l’importance, et qui d’ailleurs croyait les avoir empruntées à Aristote ; les Musulmans lisaient alors sous son nom bien des apocryphes alexandrins dont le principal, la fameuse Théologie, est faite d’extraits plus ou moins arrangés de Plotin, elle sera deux siècles plus tard une des sources essentielles de la scolastique occidentale. Les poètes les plus profanes et les plus mondains, les seuls dont aient pu entendre parler Guillaume IX ou Marcabru, en développent les thèmes avec le même charme et la même profondeur. C’est le calife de Cordoue Al Hakam qui écrit :

La soumission est belle pour l’homme libre, quand il est esclave de l’amour.

Ou encore un de ses successeurs, cet infortuné Abd Er Rah-man IV dont les touchantes amours avec sa cousine la princesse Habiba ont été si bien contées par Dozy, et qui, parlant de son mariage, affirme :

J’ai stipulé comme condition que je la servirai comme un esclave, et j’ai conduit vers elle mon âme comme ma dot d’amour ;

et qui insiste ailleurs dans un autre poème :

Je lui ai donné mon royaume, mon esprit, mon sang et mon âme, et il n’y a rien de plus précieux que l’âme.

Aussi chez un Abd Er Rahman IV la sensualité est-elle d’une rare subtilité comme en témoignent ces autres vers :

O que longues sont les nuits depuis que tu t’es éloignée de moi !
Gazelle qui retardes l’exécution de ta promesse et qui n’accomplis pas la parole que tu as donnée !
As-tu oublié le temps où nous passions la nuit ensemble dans les roses.
Où nous nous embrassions comme s’emmêlent les branches
Tandis que les étoiles brillaient comme des perles dans du lapis-lázuli.

Abd Er Rahman IV était bien digne de l’amitié d’Ibn Hazm, qui proclame ainsi sa dévotion amoureuse :

Entre toi et moi, si tu voulais, il y aurait chose qui ne se perd point, secret au-dessus des secrets que le temps divulgue, secret caché à jamais.
Que si tu chargeais mon cœur de ce que nul cœur des autres hommes ne peut porter, ah ! que mon cœur serait aise !
Sois fière, je m’humilierai ; temporise, je patienterai ; orgueilleux, me voilà soumis ; fuis, je m’avancerai ; parle, je t’écouterai ; ordonne, j’obéirai.

Comme nous sommes près, à l’autre extrémité de l’Islam, de ce pur quatrain du persan Djami :

Nous rencontrer, un jour, toi et moi, dans la plaine ;

Nous en aller, toi et moi, seuls hors la ville.

Tu le sais, comme nous serions bien ensemble, toi et moi,

Alors qu’il n’y aurait là que toi et moi ;

et à l’autre extrémité du temps, de ce poème du plus grand des poètes andalous d’aujourd’hui, Juan Ramón Jiménez :

Rencontre de deux mains
Chercheuses d’étoiles,
Dans les entrailles de la nuit !
Dans quelle immense pression
leurs blancheurs se sentent immortelles !

Douces, elles oublient toutes deux
leur recherche inquiète
et trouvent un instant
dans leur cercle fermé
ce qu’elles cherchaient seules-.
Résignation de l’amour
infinie comme l’impossible !

Pérès, dans son érudite et vaste thèse sur la poésie arabe d’Andalousie, remarque que ce sont des expressions fréquentes chez les Andalous, comme plus tard chez les Provençaux, que la décision de l’amour : hukm al hubb, la religion de l’amour : dîn al hawâ, la puissance de l’amour : sultan al hawâ.

Ainsi joue sur des sens divers un autre calife de Gordoue, Soleïman Al Mustaïn :

Ne blâmez pas un souverain de s’abaisser ainsi devant l’amour, car l’humiliation de l’amour est une puissance et une seconde royauté.

Le plus souvent, le seul plaisir que recherche le poète est la présence aimée. La chasteté est un aspect coutumier de la dévotion de l’amant pour celle qu’il aime. Ibn Faradj le proclame dès le Xe siècle :

Souvent de la bien-aimée chastement je me suis écarté et j’ai rejeté loin de moi ce que désirait Satan.
Ma pensée a dominé la fougue do l’amour, et la noblesse de ma nature a résisté à ses assauts.

Abu Sadl compare l’amante à un jardin et dit subtilement : Le jardin d’amour porte des fleurs qui ne font point de fruits.

Ibn Hafaga explique ainsi sa réserve :

La chasteté est de l’essence de mon être, celui qui aime passionnément le beau répugne à tout ce qui est bas.

Ibn Hazm, plus sévère encore, craint jusqu’à la rencontre de la bien-aimée :

Il est une peur en moi, c’est que mes yeux ne t’atteignent et qu’ensuite mes mains ne fassent s’évanouir ta pure image.
Aussi je ne veux point te rencontrer et c’est au songe seul que ie demande de m’unir à toi.
Combien quand je dors est doux notre tête à tête, présente à mon cœur et celée à mes sens.
L’union des âmes n’est-elle pas mille fois plus noble que le mélange des corps.

Ibn Saraf semble déjà justifier contre un ancêtre de Nietzsche son ascèse érotique :

Chaste est celui qui a pour apanage la noblesse, et la chasteté n’est vertu que quand son serviteur possède la plénitude de sa force.

Il est difficile d’exprimer mieux ce qu’a de chevaleresque l’amour andalou. Le poète appelle le plus souvent, et en se servant avec insistance du masculin — ce qui a déconcerté les.premiers traducteurs —, celle qu’il aime Sayyidi (mon seigneur) et Mulaya (mon maître). C’est un usage cher à Ibn Hazm et à Ibn Zaïdun, mais peut-être celui-ci songeait-il aussi ironiquement à l’impérieux caractère de sa maîtresse la spirituelle princesse Ouallada.

Le respect interdit même souvent à l’amant de nommer celle qu’il aime. C’est une loi pour Ibn Hazm :

Par respect et par déférence, il ne nous sied point de te donner ton nom ;

comme pour Ibn Al Haddad :

Au secret de mon âme combien précieusement je cèle le nom de mon aimée.
Jamais je n’en prononce les syllabes et, pour le garder mieux, à tous je ne cesse de le rendre plus obscur par des énigmes.

Ibn El Labana, le fidèle ami de Mutamid, dissimule ainsi celle qu’il aima à Majorque :

Est-elle de Rama ou de Rome ? Appartient-elle à la postérité de César ou à celle de Noman, nul ne doit connaître qui elle est.

Aucun des fqih pourchasseurs d’hérésie, qui infestaient alors l’Islam comme la Chrétienté, ne songea qu’ici c’était une doctrine hétérodoxe et non la bien-aimée que le poète voulait hermétiquement voiler. Peut-être parfois s’agissait-il plus simplement de l’amour qui, depuis les Grecs, n’ose guère dire son nom. Cette règle de silence qui est, chez les troubadours, devenue le Senhal n’enclôt point un prudent ésotérisme théologique. Le mystère a toujours été cher en lui-même à résôtérique orientale, et cela même dans les très profanes Mille et Une Nuits.

Un thème analogue est commun aux deux poésies. La méfiance pour le trouble-fête, l’observateur jaloux, le raqib, le wasi, exact correspondant du gardador ou du lauzengier provençal. Un souverain puissant comme Mutamid craint pourtant ces jaloux à qui « le dépit serre le col », et s’exprime ainsi :

Si les détracteurs (wusat, pluriel de wasi) savaient qu’à moi tu es unie comme au cœur l’amour et l’âme au corps,
Quelle serait leur rage ! Dans leur foie ennemi la jalousie et la haine darderaient des flammes.

Il serait vain de prétendre épuiser les lieux communs aux deux poésies : la démence des soupçons, les larmes et les veilles, l’intégrale folie de l’esprit, la langueur des corps, les souffrances et l’enfer de l’âme, la mort de l’amant, l’appel à un sage confident à qui un -anneau : hatem, l’anel des Provençaux, sert de témoignage, l’enchantement des jardins printaniers, le jeu des oiseaux à l’aube, la plainte des fontaines, la beauté des nuits étoilées et l’éclat nocturne des clairs de lune. L’amour andalou unit la délicatesse la plus subtile à une fraîcheur singulièrement spontanée.

Comment traduire en un français sec la grâce de tel tableau d’Ibn Jafacha :

Ses regards, ils étaient pareils à ceux d’une gazelle effrayée, son cou on eût dit celui d’une biche pâle, au vin ses lèvres empruntaient leur pourpre et ses dents leur éclat à l’ivoire.
L’ivresse la faisait trembler dans sa robe dont la ceinture d’or la ceignait comme de pures étoiles s’entrelacent autour de la lune.
La main de l’amour nous a toute la nuit tissé une tunique de baisers que seule la naissante aurore a séparée de-nos corps.

Ce poème d’Ibn Ammar est aussi exquis :

Craintive elle est venue, l’aimée qui possède mon cœur, évitant avec soin l’espion, de sa marche silencieuse et rapide.
Elle ne portait d’autres joyaux que sa parfaite beauté, et quand je lui ai offert la coupe de la bienvenue
Le vin dans sa bouche si fraîche est devenu rouge d’envie.
Avec la joie et avec les rires, j’ai bientôt pu la soumettre à ma volonté.
Puis, comme un oreiller d’amour, je lui ai offert ma joue que le bonheur faisait trembler.
Déjà la voici qui m’avoue : Il n’y a que dans tes bras que je puis connaître un sommeil pur.
Tandis qu’elle reposait à mes côtés, sans nombre furent les baisers que je lui ai volés.
Car qui pourrait rassasier son désir en cueillant les fleurs du jardin qu’il est seul à posséder ?
Pendant que cette lune sommeillait ainsi languide sur mon sein
L’autre lune qui — en vain — illuminait les deux, jalouse, n’a pas tardé à s’obscurcir.
Alors la nuit a été saisie d’un brusque effroi et s’est ainsi plainte : Ah ! qui donc m’enlève la splendeur du croissant d’argent ?
Elle ignorait, l’infortunée, que la lune véritable était endormie entre mes bras.

N’est-ce pas le mouvement même de la Belle Matineusé de Voiture ? La poésie andalouse profane, mondaine ou populaire, connut donc tous les thèmes et la casuistique amoureuse des Provençaux, il suffit d’en référer à l’admirable étude de « L’amour provençal » qu’a donnée naguère René Nelli [1] pour les y retrouver tous, et cela déjà chez Guillaume d’Aquitaine, mais, comme Rougemont, c’est à la dialectique manichéenne que Nelli en demande le commentaire. Le message cathare aurait, s’il en était ainsi, reçu chez les occitàniens, que la théologie semble toujours avoir bien peu intéressés, et chez qui le catharisme semble plutôt le masque de l’anticléricalisme et du scepticisme, un accueil dont nous doutons fort. Les chasseurs d’hérésie, même en Islam, même à Byzance, ont trouvé commode de bloquer sous le vocable de manichéisme les doctrines les plus diverses et les plus contradictoires. Comme Simon Lossky le rappelait en un article récent de Dieu Vivant sur la « Théologie de la Lumière chez saint Grégoire de Thessalonique », celui-ci, qui fut un des plus tenaces adversaires des manichéens de Bulgarie, les Bogoumiles, a été pourtant accusé d’avoir pris chez eux sa méthode mystique ! Tout est assurément dans tout, et le grand Palamas, après les avoir expulsés des couvents du mont Athos, a bien pu, si l’on veut, les retrouver en lui-même ! Nous persistons à croire que le climat de l’Andalousie musulmane était infiniment plus séduisant pour un Guillaume IX que les spéculations gnostiques et abstruses des lointains disciples de Manès.

Mais d’où vient l’amour andalou ? Asin Palacios et Ribera inclinent à y voir une construction spontanée de l’âme espagnole, et, peut-être, Ibn Hazm et bien d’autres poètes andalous sont-ils, comme le veut Ribera, de race purement espagnole, cependant tel n’est point l’avis des plus intéressés eux-mêmes. L’exquise anthologie andalouse du poète marocain Ibn Saïd, qu’a si bien traduite Garcia Gomez, contient un poème d’Ibn Motarrif catégorique à cet égard et que voici :

Je suis, comme tu l’aimes et tu le veux, un amant passionné, un poète illustre, noble, généreux.
L’Irak a animé mon âme de son amour, Bagdad m’a conquis d’un seul de ses regards.
Quand la douleur se prolonge, quand le sommeil fuit loin de mes paupières, ma propre souffrance constitue mon repos.
Méthode qu’inventa Jamil et dont augmentent encore la sévérité ceux qui, comme moi, vinrent après lui.

C’est donc à Bagdad qu’il faut, au dire des Andalous eux-mêmes, chercher d’abord la source de l’amour courtois. Dès le Xe siècle, un chant d’Ibn Faradj de Jaen, familier du calife Hicham II de Cordoue, formulait nettement la règle de pureté de l’amour courtois. Or, Ibn Faradj est un imitateur avoué du grand théologien zahiride Ibn Dawud Al Isfahani de Bagdad, dont le Kitab Az Zohra est, au dire de Massighon, la première systématisation poétique de l’amour « platonique ». Intime des trois califes abbassides Mutamid, Mutadid, Muktafi — d’une farouche orthodoxie qui valut le martyre à Al Hallaj —, ce pur sunnite, qui appelait lui aussi tous ses ennemis manichéens, est ainsi l’ancêtre de l’amour andalou ! Il nous donne le ton des cercles lettrés de Bagdad ; sans doute cite-t-il, à côté de poètes arabes anciens, l’opinion de Platon, voire de Galien, mais si à Bagdad on lisait deux des dialogues de Platon où perce parfois son éthique amoureuse « Les Lois » et « La République », on n’avait point de traduction de « Phèdre » et du « Banquet » où elle est mise en forme. Même à cette date, il ne faut donc point exclure l’influence de Platon, mais elle ne faisait que renforcer la tradition arabe à laquelle songe Ibn Faradj en nommant Jamil et telle qu’elle est contenue, par exemple, dans le Kitab Al Aghani d’Abu Faradj, les deux problématiques erotiques sont des soeurs jumelles.

Henri Heine, dans un émouvant lieder du Livre des Chants, fait dire — lointain interprète de cette haute tradition — à un de ses héros qu’il s’appelle Muhammed et qu’il est de la tribu, noble entre toutes, des Banu Odhri où tous ceux qui aiment meurent de leur amour ; or, les Arabes et beaucoup d’Andalous appellent l’amour courtois « hubb Odhri », l’amour odhri. Nous sommes ici sur un sol purement arabe, sinon purement musulman. Cette tribu Odhri, dont les troupeaux nomadisaient dans le Hedjaz autour de Yanbo, avait avant le Prophète, donc au temps de la Jahilia, une réputation extraordinaire de délicatesse sentimentale, la chasteté y était requise du parfait amant. Jamil, le type idéal de l’amant odhri, que nomme comme son maître l’Andalou Ibn Faradj, mourut d’amour pour Buthaïna, après avoir brûlé longtemps pour elle. Quand son père la lui eut refusée, il calma sa peine en luttant contre la tribu de son rival et en récitant — comme le Cardenio de Cervantes et que Cervantes fait andalou — d’admirables vers, longtemps chantés dans tout l’Orient, jusqu’au jour où il succomba de désespoir. Cela évoque le mystique musulman dont parle Massignon dans un de ses dialogues bibliques, qui répondait à qui lui reprochait de ne pas avoir l’amour : « Non, je n’ai rien des vrais amoureux, je n’ai que leurs sanglots. »

Cette haute passion désespérée, les Banu Odhri avouaient eux-mêmes que le culte en avait été poussé plus loin qu’eux par les Banu Amir, dont un héros Qaïs appelé Majnoun, le possédé, avait atteint les sommets environ quatre-vingts ans après l’Hégire. Majnoun avait rencontré sa Leilah dans une réunion de femmes et, comme le veulent Dante, Pétrarque et Shakespeare, s’en était épris au premier regard ; il tua son unique chameau pour lui offrir un festin. Ce modèle de la générosité arabe ne put non plus obtenir d’un père revêche l’admirable jeune fille. Il erra lui aussi sur les collines du Najd, lamentant son infortune en vers touchants jusqu’au jour où la mort le réunit à lui-même. Il ne faudrait plus parler d’amour courtois ni d’amour andalou ou d’amour odhri, mais d’amour arabe, de ces Arabes à qui une tradition calomnieuse, qui remonte en Occident à la Renaissance, reproche à contresens une bestiale sensualité. Les grands poètes persans Nizami de Gandja et Djami ont consacré à Majnoun deux longs poèmes, et les Soufis ont vu en lui le modèle de l’âme qui, par ses multiples souffrances et sa totale abnégation," obtient dans la mort le baiser de Dieu. Le Prophète justifie lui-même en un hadîth célèbre et de chaîne fort solide l’amour odhri :

Celui qui aime, qui s’abstient de tout ce qui est illicite, qui cache son amour et meurt de son secret, meurt en martyr.

Aussi un théologien musulman Nabolossi a-t-il, beaucoup plus tard, vu en Mahomet lui-même le type parfait de l’amant odhri. Déjà Djami, traitant dans son Beharistan de cette sentence fameuse, en épuise ainsi avec magnificence le sens si plein :

Celui qui se laisse aller à l’attraction de l’Amour divin, qui se confond avec les grâces de cet Amour, et se propose cette voie de pureté et de mystère, celui-là, lorsqu’il meurt, meurt en martyr. Si les inclinations de la nature et la passion concupiscente dominent en l’amant, ce sont là appétits charnels d’animaux, non vertus spirituelles de l’homme.

Chacun le sait bien, dès que véritablement il aime, — quoi qu’il en puisse être, hélas ! de sa propre condition, — que tout amour est platonique, que tout amour est odhri, que tout amour est arabe, et, comme le dit si bien Alain, c’est peut-être, malgré son sexe haletant, Alcibiade qui le sait le mieux.


Fleur exquise du jeune printemps andalou et de la vieille âme arabe, l’amour courtois a conquis tout l’Occident. Prodigieuse odyssée dont il serait passionnant de parcourir toutes les escales. De Provence d’abord, et presque simultanément, il passa en France et en Italie tandis qu’en Iran, avec Hafiz, il rejoignait le courant platonicien et gagnait de là les Indes avec le poète odhri Fakl Ed Din Iraki. C’est, et voilà pour aimanter les fervents de Spengler, à la fin du XIIe siècle que le Bengali Jayadeva rédige le Gîtagovinda, si platonique, si odhri d’esprit, malgré la précision voluptueuse de tant de détails.

Gustave Cohen a décisivement montré ce que fut en France l’oeuvre géniale du grand Chrétien de Troyes qui, lui-même, nous confesse qu’il écrivit ses romans courtois sur l’ordre exprès de la comtesse Marie de Champagne, fdle de cette terrible Aliénor d’Aquitaine que chérit tant Aragon, et descendante directe de Guillaume IV. Que Chrétien de Troyes ait voyagé en Bretagne et en Angleterre n’est pas douteux, qu’après la composition de son premier roman Erec et Enide en 1162, où il n’est guère traité d’amour courtois, il ait été un des familiers de la cour de la comtesse Marie de Champagne et d’Henri le Libéral, prince non moins lettré que sa femme, et qu’elle l’ait consulté maintes fois sur les compliqués problèmes de casuistique amoureuse qu’elle aimait à faire discuter aux gentilshommes et aux clercs, c’est hors de question. Chrétien de Troyes avait débuté par une traduction d’Ovide, ce qui est aux antipodes même de l’amour courtois, dont tout à coup il devint le panégyriste. Il y a cependant dans Erec une nouveauté singulière, non seulement il y est question pour la première fois en français d’Arthur et de Tristan, mais le héros Erec au moment de combattre devant Arthur :

Erec regarde son amie
Qui moult pour lui doucement prie,
Et tout aussitôt qu’il l’a vue
Lui est sa force moult accrue.

C’est quelque chose de tout à fait inattendu dans les habitudes littéraires. Les chevaliers de nos gestes n’avaient jusqu’ici dédié leurs exploits qu’à Dieu et à l’empereur Charles, à partir de maintenant la femme va être le motif des plus extraordinaires combats.

Ceci ne nous éloigne qu’en apparence de l’amour andalou, car, en Orient, l’amour odhri subit la même évolution dans le merveilleux roman d’Antar, la Sirat Antar, dont, précisément, la dernière version est contemporaine de Chrétien de Troyes. Antar lui aussi voue son courage à l’exaltation de sa bien-aimée Abla par d’inouïes prouesses. Antar jure par Abla, par les yeux de Abla, il déclare sans cesse qu’il a vaincu par le nom de Abla. Le parallélisme de la Sirat Antar, et surtout du Laneelot de Chrétien, est saisissant, aussi saisissant que celui de son Perceval et des Majnoun de Nizami et de Djami, la chevalerie de l’amour céleste sublimant la chevalerie du plus haut amour terrestre. En France et en Iran, la transformation est réellement synchronique. Lancelot et Antar, Perceval et Majnoun sont étrangement frères, quoique les uns de Bretagne, les autres d’Arabie et de Perse, et l’on sait à la même époque la parfaite amitié qui lia, malgré ou à cause de leurs combats, le Chrétien à demi provençal Richard Cœur de Lion et Saladin le Musulman d’Egypte.

La vertu ennoblissante de l’amour enseigne au chevalier la prouesse, lui apprend à valoir, le fait monter en prix par une série d’épreuves voulues, le développe et l’accomplit. Tel est, selon Bédier, le sens secret de l’amour provençal enseigné par la comtesse Marie à Chrétien de Troyes. Il en est une autre signification, plus profonde encore, celle à laquelle s’est attaché Emile Dermenghem, le traducteur d’Ibn Al F’âridh, le sultan des amoureux, dans sa mystique étude des grands thèmes de la poésie amoureuse chez les Arabes [2] ; c’est un sens non plus terrestre mais divin, celui du Perceval que Chrétien de Troyes ne put achever. Mais ici l’Occident semble avoir pris en lui-même son élan, car d’influences de la mystique musulmane sur la mystique chrétienne nous pensons, pour notre part, qu’il n’y en a eu — sauf peut-être à Byzance — que bien plus tard comme le veut Asin Palacios, dans l’Espagne encore si morisque du XVIe siècle, au temps de Louis de Grenade, de saint Jean de la Croix et de sainte Thérèse de Ahumeda au nom presque arabe. Perceval, le chevalier aux armes vermeilles, s’il est le tard venu, fut aussi le très attendu, à lui seul en Occident a été donné d’achever le sublime périple qui de Platon et des Banou Odhri a conduit l’amour à son terme éternel qui n’est autre que son commencement, s’il est vrai du moins, comme l’enseignera cent ans plus tard saint Bonaventure, que l’amour ne soit qu’un don rendu au suprême donateur qui est l’Esprit-Saint, et qu’il soit pour cela la plus noble des dispositions humaines.

Tristan, Laneelot, Perceval, frères français, frères provençaux (le grand Arnaud Daniel écrivit un Lancelot malheureusement perdu), frères bretons de Djamil, de Majnoun et d’Antar ont, sous forme de traductions, conquis l’Italie et l’Allemagne, l’Angleterre et l’Espagne, comme ceux-ci ont conquis la Perse, le Caucase et les Indes. A la même coupe de vin mystique ont bu les fidèles d’Amour. C’est ce qu’exprimera après deux siècles le persan Djanii :

Le mystère d’Amour circule parmi les créatures éternellement comme la lune dans les ténèbres et le soleil dans les nuées. N’ayant trouvé chez aucun humain la force de supporter le choc de sa vue, il se dirige voilé vers ceux qui savent voir.

A la poésie andalouse musulmane revient le souverain honneur d’avoir été l’organe de transmission de quelques-unes des plus hautes valeurs de l’Orient à l’Occident. Quant à l’objet de cette quête anxieuse des plus rares esprits des deux civilisations musulmane et chrétienne, il ne conviendrait d’en parler qu’au papillon de l’apologue hindou :

Celui-là seul connut le feu qui s’y brûla
Et lui seul pourrait dire qui jamais pour le dire
Ne reviendra.

Charles Sallefranque.


[1Numéro spécial : Le génie d’oc et l’Hontine méditerranéen, Cahiers du Sud, 1943.

[2Le génie d’oc, Cahiers du Sud, 1943.