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La mystique d’Angelus Silesius

Plard : Angelus Silesius - Connaissance et amour

Henri Plard

mardi 11 novembre 2008

Henri Plard, La mystique d’Angelus Silesius. Aubier, 1953

Tant de passion inquiète, tant d’érudition savante n’ont pas alourdi le Pèlerin chérubînique, ni troublé la pureté froide et cristalline qui, dans ses plus beaux vers, fait son charme intellectu intellect
noûs
L’Intellect est l ’« oeil du coeur » ou l’organe de la connaissance directe. Il se projette dans l’âme individuelle en se limitant et se polarisant ; il se manifeste sous un triple aspect, ou si l’on préfère, il se scinde en trois modes : l’intelligence, la volonté et le sentiment. [Frithjof Schuon]
el extrême. Böhme a lutté toute son existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
contre des connaissances mal mal
kakos
Le mal est la "possibilité de l’impossible", sans laquelle l’Infini ne serait pas l’Infini. (Frithjof Schuon)
assimilées et des doutes encore douloureux, et ses livres, de forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
confuse, donnent l’impression expérience
aisthesis
perception
aísthesis
sensation
experiência
sensação
percepção
impressão
impression
impresión
percepción
sensación
d’un chaos fécond ; les épigrammes de Silesius n’ont rien rien Le mot rien désigne une absence de chose(s), sans la notion de dénombrement ou de concept mathématique qui s’attache au nombre zéro. « Il n’y a rien ici » signifie qu’aucun objet n’est présent, sans a priori sur la nature des objets qui auraient pu se trouver à l’endroit considéré. gardé de tel ; tout s’y traduit en termes de pensée, et la violence de leur auteur ne donne que plus d’élan à son esprit esprit
pneuma
espírito
spirit
mente
mind
.

Il s’agit, dans son livre, d’un retour à Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
, et d’abord par la connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
. C’est le sens du titre, devenu le sien à partir de la seconde édition (1675) : Der Cherubinische Wandersmann, où sont réunies l’idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
d’une marche vers Dieu, et la connaissance, ou plus exactement la sagesse sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
comme principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
de cette marche. Les chérubins, dans la hiérarchie angélique traditionnelle, sont « pénétrés et transfigurés par cette sagesse » de Dieu [1] ; c’est ainsi que l’on distingue au XVIIe siècle une mystique séraphique, qui fait appel aux ardeurs, à l’amour amour
eros
éros
amor
love
, à l’extase, et une mystique chérubînique, de caractère spéculatif ; deux tendances dont l’une domine la Céleste Psyché et l’autre, dans l’ensemble, le Pèlerin chérubînique. Mais il n’y a pas d’extase sans théologie teologia
théologie
teología
theology
La théologie ( en grec ancien θεολογία , littéralement « discours sur la divinité ou le divin, le Θεός [Theos] ») est l’étude, qui se veut rationnelle, des réalités relatives au divin. Wikipédia
, fût-elle mystique ; il n’y a pas non plus de sagesse en Dieu sans amour ; et si la connaissance mystique n’a aucune commune mesure avec la connaissance conceptuelle, elle a sa voie Tao
Dao
Voie
Way
Le Tao, qu’on traduit littéralement par "Voie", et qui a donné son nom à la doctrine elle-même, est le Principe suprême, envisagé au point de vue strictement métaphysique. René Guénon
, ses conditions et ses postulats rigoureux, que nous voudrions tenter de dégager du Pèlerin chérubînique.

Angélus Silesius n’ignore pas qu’il existe un savoir episteme
saber
savoir
ciência
science
ciencia
humain. Il ne le nie pas entièrement, comme moyen de retour à Dieu : la science science
epistêmê
episteme
sciences
Le sens originel du grec : se placer au-dessus de.... Parménide a ouvert la voie à la conception grecque de l’epistêmê en distinguant le monde de l’opinion et celui de la pensée pure et de l’être. (Y. Lafrance)
est une voie où l’on n’avance que lentement (V, 320), où l’on avance pourtant. Mais à quoi peut mener cette connaissance humaine ? A lire Dieu dans le monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
, à le retrouver sous toutes les connaissances partielles ? Cela non plus n’est pas impossible, puisque toute chose est l’image image
eikon
eikón
Il n’y a pas de théophanie qui ne soit préfigurée dans la constitution même de l’être humain, car celui-ci est "fait à l’image de Dieu" ; l’ésotérisme entend actualiser ce que Dieu a mis de divin dans ce miroir de lui-même qu’est l’homme. (Frithjof Schuon, Résumé de métaphysique intégrale)
de Dieu ; mais le trouver ainsi est une grâce particulière, celle de la sagesse : comme le cercle cercle
círculo
circle
en son centre centre
centro
center
, lé fruit dans la graine, Dieu est caché dans le monde, et sage qui l’y cherche (IV, 158) ! Ce sage voit Dieu en tout, une poussière, un grain de sénevé (IV, 160) ; mais c’est que son esprit sait déjà qu’il y est enclos. La connaissance du monde doit donc, pour être ser
être
being
ón
Le concept d’être désigne en général ce que nous ressentons exister d’une manière ou d’une autre dans la perception, qu’elle soit sensible ou intelligible. L’étude de l’être est appelée ontologie ou métaphysique.
profonde, être précédée de celle de Dieu [2] ; pour les esprits aveugles, elle est un grand péril : elle ne peut être que fragmentaire, et transforme l’esprit en un feu Feuer
fogo
feu
fire
pyr
-follet (III, 162) dansant d’objet sujet
objet
La notion du « sujet », loin de n’être que psychologique, est avant tout logique et principielle et ne saurait se restreindre par conséquent à aucun ordre particulier ; la subjectivité évidente des facultés de sensation prouve déjà que le couple sujet-objet n’appartient pas au seul domaine de la psychologie. [Frithjof Schuon]
en objet, elle l’enfle d’orgueil orgueil
hyperephanía
arrogance
infatuation
Selon Jean-Claude Larchet (Thérapeutique des maladies spirituelles), les Pères envisagent l’orgueil comme très proche de l’amour-propre. Comme celui-là il a deux composantes : l’une se manifeste dans les rapports de l’homme avec ses semblables et l’autre concerne la relation de l’homme à Dieu.
s’il mesure sa valeur au volume de son savoir (V, 84) ; et d’ailleurs, la libido sciendi ne provient-elle pas de l’orgueil orgueil
hyperephanía
arrogance
infatuation
Selon Jean-Claude Larchet (Thérapeutique des maladies spirituelles), les Pères envisagent l’orgueil comme très proche de l’amour-propre. Comme celui-là il a deux composantes : l’une se manifeste dans les rapports de l’homme avec ses semblables et l’autre concerne la relation de l’homme à Dieu.
qui fit tomber Adam dans le péché péché Péché est un mot utilisé dans les religions et certaines sectes pour désigner une transgression volontaire ou non de ce que celle-ci considère comme loi divine. Il est souvent défini comme une désobéissance, un refus, un obstacle au salut ou encore comme une cause de mort de l’âme. (V, 85) ? Même quand elle n’est pas pour l’esprit une occasion de chute chute
queda
decadência
caída
fall
, elle fait de lui le prisonnier des apparences, sous quelque forme que ce soit : qu’il trouve la beauté beleza
belo
beauté
beau
beauty
belleza
dans les couleurs du monde, la satisfaction dans sa vie vie Le philosophe Michel Henry définit la vie d’un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Pour lui, la vie est essentiellement force subjective et affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie. creuse [3] ; ou que, tel l’alchimiste et Frankenberg, il ait cru atteindre l’essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
des phénomènes dans une théosophie Théosophie L’exigence totale de la Doctrine sacrée - de la "théosophie" au sens propre du mot - résulte du fait que l’intelligence spécifiquement humaine est par définition capable d’objectivité et de transcendance et implique ipso facto cette même capacité pour la volonté et pour l’âme sensible ; d’où la liberté de notre volonté et l’instinct moral de notre âme. [Frithjof Schuon] , simple symbol symbolon
symbolisme
symboles
symbole
Étymologie grecque : sym-balleîn = « jeter ensemble ». Correspondance naturelle de signifiant à signifié, chez les ésotéristes. (Pierre Riffard)
e, en fait, de réalités plus profondes (I, 258, 280). Tous sont victimes d’une illusion qui leur fait chercher la vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
hors d’eux-mêmes, alors que la valeur de toute connaissance est fondée en l’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
 : « Homme, rentre en toi-même » (III, 118). Chercher Dieu ailleurs qu’en soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
est se condamner à ne jamais le trouver (I, 82, 298). Le mouvement mouvement Selon Aristote, il existe deux types de mouvements, le mouvement naturel ramenant les objets vers leurs lieux d’origine, et le mouvement violent, impulsé par un objet à un autre. de la connaissance conceptuelle va vers l’extérieur, les choses ; Angélus Silesius invite l’esprit de l’homme à ce que nous appellerions une introversion : le monde s’est écoulé hors de Dieu, et boire l’eau l’eau
água
water
ailleurs qu’à sa « source pure et claire » (I, 119) est un danger ; Dieu est un, c’est-à-dire qu’il faut, avant de le saisir, un effort pour unifier l’esprit, qui se ferme sur soi et, dans cette unité intérieure, doit peu à peu réduire la conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
jusqu’à n’être plus qu’un Un sans altérité (IV, 10, 224, 281) : il possède alors la félicité félicité
felicidade
bonheur
felicidad
happiness
eudaimonia
de la connaissance parfaite, car il obtient par là une vision du tout dans l’un L'Un
hen
hén
L’Un, en philosophie ou en mystique, désigne le Principe suprême, souvent donné comme impensable et ineffable. Historiquement, cette notion prend tout son essor, en philosophie, à partir du néoplatonisme de Plotin au milieu du IIIe siècle. Grammaticalement, le mot « un » est ici employé comme substantif et avec majuscule (comme « Dieu » ou « Être »). Le mot s’oppose principalement à Multiple (dès Platon) et entre dans la liste des transcendantaux (avec Être, Bien, Vrai, Beau... qui sont au-delà des catégories et peuvent se convertir : Un = Bien = Beau). C’est l’Un-Dieu, l’Un-principe, mesure suprême.
 : au lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
de disperser sa conscience sur le monde du multiple Vielfalt
Mannigfaltigkeit
multiplicité
multiplicidade
multiplicidad
multiple
multiplicity
dez mil
ten thousand
dix mille
, il est en quelque sorte au foyer de la lumière lumière La lumière semble avoir fait l’objet d’une interprétation symbolique dès que les hommes se sont mis à croire dans un au-delà. Depuis la possible déification du feu, devenu élément vital pour l’Homme préhistorique, puis l’un des quatre éléments de la philosophie de la Grèce antique, jusqu’à la théologie chrétienne de Dieu comme "lumière des lumières", l’illumination étant présente dans de nombreuses religions, on n’a eu de cesse que de lui accorder des origines et vertus surnaturelles. divine divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
, à la source de sagesse :

En Dieu on voit tout à la fois.
Ami, en voyant Dieu, on perçoit à la. fois
Ce qu’autrement on ne verrait jamais sans lui.

In Gott schaut man ailes auj einmahl
Freund wann man Gott beschaut, schaut man auf einmahl an,
Was man sonst ewig nicht ohn jhn durchchauen kan. (V, 217.)

La connaissance conceptuelle du monde est donc rendue inutile par la connaissance mystique où l’homme, en un seul acte acte
puissance
energeia
dynamis
de pensée, saisit Dieu, le monde et soi-même [4].

« Le semblable est connu par le semblable » [5]. Ce principe de la connaissance aristotélicienne a été transmis à la mystique allemande par la scolastique thomiste. Mais la simple similitude ne suffit pas à Silesius : Dieu, dit-il, n’est connu que par soi ; la similitude est ici remplacée par l’identité, l’image par l’essence, car « Dieu n’est rien de créé » ; aucune créature, aucune notion humaine ne peut me donner la connaissance parfaite de Dieu. « Il faut que tu le sois toi-même » (II, 142), ou, selon une formule que Silesius emprunte à Ruysbroeck et qu’il aime, l’homme doit être lui-même la lumière qu’il contemple (I, 72 ; II, 46 ; IV, 181). Et il ne le pourrait pas, s’il n’était déjà ce Dieu, en essence, avant même qu’il ne commence cette recherche ; l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
est une flamme sortie de l’éclair qu’est Dieu et qui doit s’y replonger (II, 138) ; dans le monde, elle s’est écoulée avec les choses, mais elle reste en Dieu par son essence, comme d’ailleurs toute la création Création
Criação
criação
creation
creación
— mais ayant, elle seule, la possibilité possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
de retourner à celui dont elle vient (V, 233, 234) ; ainsi ce retour à Dieu qui doit l’amener à être semblable à lui et adéquate à la vérité désirée n’est qu’une reconquête de sa propre essence, une réflexion, au sens étymologique du mot : se contempler en Dieu, c’est-à-dire telle qu’elle était avant d’être, selon son essence, et non selon son existence, c’est pour l’âme, contempler Dieu en vérité (II, 157) ; elle doit « s’approfondir en Dieu, et Dieu en elle » [6], devenir ce qu’il est : un Dieu en Dieu. Être et connaître se confondent : seul Dieu ou l’homme devenu Dieu peut atteindre à ces profondeurs, ou tout au moins tendre vers elles.

Mais on ne peut plus, à ce niveau, parler de connaissance. Si l’homme est Dieu, comment pourrait-il savoir encore qu’il y a un Dieu et une conscience ? L’acte de connaissance împlique la dualité dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
du connaissant et du connu ; Angélus Silesius nie résolument que cette dualité subsiste — l’Unité l'unité "Il faut élever cette fine pointe de l’âme, selon laquelle nous sommes unité. Nous participons au Premier, duquel dérive pour toutes choses l’unification, selon l’unité et pour ainsi dire la fleur de notre essence, grâce à laquelle nous nous attachons principalement au Divin. Partout, en effet, ’c’est par le semblable qu’est appréhendé le semblable’, les principes les plus élevés d’unification des êtres par ce qu’il y a d’un dans l’âme. De toutes nos activités, c’est ici la plus haute : par elle nous devenons possédés de Dieu." (Proclus) , dit-il, engloutit l’Altérité ; donc que Dieu puisse être connu, en ce sens du moins. C’est ce que signifie la formule assez mystérieuse du distique I, 284 : « Il faut dépasser toute connaissance » : le Moi mystique aspire à voler « plus haut que le chérubin, là où rien n’est connu » ; et, en effet, dans la mesure où le chérubin n’est pas Dieu, sa connaissance de Dieu ne peut être qu’imparfaite ; l’homme, possibilité éternelle d’un progrès qui l’amène plus haut que des anges anjo
anjos
ange
anges
angel
angeles
arcanjo
arcanjos
archange
archanges
fixés dans leur être, peut atteindre le point Le point En géométrie, un point est le plus petit élément constitutif de l’espace géométrique, c’est-à-dire un lieu au sein duquel on ne peut distinguer aucun autre lieu que lui-même. où « le connaissant devient le connu » (I, 285), et, par conséquent, leur rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
les absorbe l’un et l’autre. Le suprême degré de la vision mystique sera donc le « désert », la perte de la conscience ; la connaissance de Dieu n’a qu’un caractère fugitif, car on ne peut connaître vraiment Dieu qu’en étant Dieu, mais dans l’instant précis où cette « déiformité » se réalise, la connaissance n’est plus possible : dans cette expression : « la connaissance de Dieu » (Büttner, p. 154, 164), il y a toujours un des deux termes qui exclut l’autre, sauf au moment, rapide comme un éclair, où l’homme devient Dieu ; « On ne saisit pas Dieu » — « Plus tu le saisis, plus il t’échappe » (I, 25) ; l’expérience mystique est celle qu’ont décrite de nombreux contemplatifs : Dieu est avant tout ce qui fuit au moment où on l’atteint, l’insaisissable d’autant moins compris qu’il est plus connu, puisqu’il ne l’est qu’en tant qu’il se dérobe à toute saisie :

Du must was Gott ist seyn Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse

Sol ich mein letzter End, und ersten Anfang finden,
So muss ich mich in Gott, und Gott in mir ergründen.
Und werden dass was Er : Ich muss ein Schein im Schein ;
Ich muss ein Wort im Wort : ein Gott im Gotte seyn (I, 6).

Plus de connaissance, moins de compréhension.
Plus lu connaîtras Dieu et plus tu avoueras
Que tu peux toujours moins exprimer ce qu’il est.

Je mehr erkandnüss je weniger verstandnüss
Je mehr du Gott ernennst, je mehr wirstu benennen,
Dass du je weniger Ihn, wass er ist, kanst nennen (V, 41).

Ainsi, le progrès dans le savoir est un progrès dans l’ignorance ignorance
ignorância
ignorancia
 : les noms qu’on voudrait lui donner tombent d’eux-mêmes à mesure qu’on se rapproche de lui ; parler de lui serait dire ce qu’il n’est pas, essayer sur lui des déterminations successives qui toutes se révèlent inadéquates ; Dieu est tel que la seule négation peut l’exprimer, et c’est la base de la théologie mystique.

Depuis Denys le Pseudo-Aréopagite, l’effort de la mystique, dans sa définition de Dieu, n’a jamais été et voulu être qu’une approximation de son essence, car Dieu transcende toute détermination, aussi bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
négative que positive [7]. C’est pour cette raison que chez Eckhart, dans le traité De la colère de l’âme, après qu’une dialectique dialectique
dialegesthai
dialegein
dialética
dialéctica
dialectic
serrée a réduit le concept de Dieu à celui de néant néant La notion de néant est directement et indissociablement liée à la notion d’existence. Évoquer le néant revient à révoquer l’existence et réciproquement.

Le néant est un substantif définissant, selon l’usage, soit un état soit un caractère, l’article suivant s’attache à expliquer ces deux aspects.
, june sorte de percée brusque,) dont Eckhart sent bien toute l’irrationalité, brise cette enveloppe de concepts et de négations pour poser Dieu au-dessus du néant ; car « Dieu est pour lui-même être ; ce n’est que pour la compréhension de toute créature qu’il est néant » (Büttner, p. 165). Ce « nom divin » n’est donc encore qu’un nom humain, mais c’est celui qui maintient le plus l’esprit de l’homme dans la conscience d’une inadéquation perpétuelle entre la pensée qu’il a de Dieu et le Dieu qui lui échappe : chaque tentative de nommer Dieu est aussitôt accompagnée d’un mouvement de négation [8] : il s’agit moins de nier Dieu, et de lui attribuer le néant comme essence [9] ou de donner à la pensée une orientation uniquement négative, que de purifier Dieu et la pensée de ce qui n’est pas leur essence commune ; et comment, dans ce monde où la pensée est dans le temps temps Philosophes, scientifiques et hommes de la rue ont bien souvent des vues différentes sur ce qu’est le temps, et les progrès des uns influencent les autres depuis des siècles. et tournée vers les créatures, un terme humain conviendrait-il à l’Immuable, l’Incréé, l’Indéfinissable (II, 153) ? comment, d’autre part, un sentiment trop humain du moi mystique, un sentiment d’amour, de crainte, de désir désir
epithymia
epithymía
épithymétikon
épithymia
, s’il s’attache à une qualité de Dieu et non à son essence, atteindrait-il celui que seul un amour total peut embrasser [10], puisque le rapport affectif de l’homme avec Dieu, dès qu’il porte sur une perfection perfection
perfeição
perfección
déterminée, le transforme en créature ? Au-delà de tout nom et même de Dieu, tout savoir se perd dans un désert : néant pour la créature, inaccessible à tout ce qu’il y a de créé en elle.

La seule voie de l’homme vers Dieu est donc la via negationis, comprise, dans la vie morale aussi bien que dans la vie de l’esprit, comme une purification purification Si on part de l’idée que la Vérité est au fond de nous-mêmes comme une lumière informelle dont nous n’avons qu’à prendre conscience, les formules doctrinales apparaîtront surtout comme des barrières contre l’erreur ; c’est la purification du coeur, sa libération des obstacles obscurcissants, qui sera tout l’essentiel [NA : Omar Khayyam, dans son Traité de Métaphysique, dit que les Soufis sont « ceux qui cherchent la connaissance, non par la réflexion et la spéculation (comme les théologiens et les philosophes), mais en purifiant leur âme (l’égo passif, statique), en corrigeant leur caractère (l’égo actif, dynamique) ; et en libérant l’intellect des obstacles qui proviennent de la nature corporelle. Quand cette substance se présente, purifiée, devant la Gloire divine, alors les modèles (intellectuels, principiels) des connaissances (mentales, manifestées) se révéleront certainement dans cet autre monde (de la Réalité transcendante) ». (Frithjof Schuon, Perspectives spirituelles et faits humains) par laquelle l’homme et Dieu retrouvent leur essence véritable. Certes, le ciel ciel
cieux
céu
céus
heaven
heavens
cielo
cielos
est en toi (I, 145), dit Angélus Silesius sous une forme imagée : comment entreras-tu dans le paradis Paradis Tout le drame qui se joue entre l’Infini et l’Existence se trouve symbolisé dans l’histoire du Paradis terrestre. Tout le problème est dans le fait que le serpent se trouvait au Paradis. S’il n’y avait pas été, le Paradis eût été Dieu, ou plutôt, il n’aurait pas pu avoir d’existence séparée. Exister, c’est ne pas être Dieu, donc être « mauvais ». Frithjof Schuon] si tu ne le possèdes pas intérieurement auparavant (I, 295) ? Mais, souillé par son contact des choses, entraîné hors de lui-même dans le monde, l’homme doit nier tout son être créé pour retrouver la pureté première de son essence en Dieu ; comme le dit Denys l’Aréopagite, « ainsi procède l’artiste pour faire un buste au naturel. Il détache de son bloc ce qui empêche d’apercevoir la pure figure encore cachée ; ce retranchement suffit à mettre en pleine lumière la beauté ignorée [11]. » Ainsi, l’ascétisme est un dépouillement, non un exercice stérile, mais l’effort conscient par lequel l’homme détachera de lui-même tout ce qui n’est pas son être véritable. Sous le ciseau de l’ascète, jaillissent en éclats tous les sentiments, toutes les pensées, toutes les volont voluntas Notre volonté n’est pleinement humaine que par sa participation opérative aux vérités concernant Dieu et nos fins dernières. [Frithjof Schuon] és qui semblent donner à notre vie sa richesse. Contre les passions et leur grand principe, l’amour de soi, il a recours aux vertus dont l’amour est la reine et les œuvres sont les servantes (II, 234). L’état atteint, dans le domaine du sentiment, est caractérisé comme la « pauvreté » (Armut) à laquelle il donne un sens particulier : c’est moins une pauvreté matérielle ou spirituelle qu’un état de détachement desapego
desprendimento
détachement
apatheia
parfait en face des sentiments humains : ainsi « le plus pauvre est le plus libre » (IV, 211), puisqu’il est riche, par là, du possible infini Unendlichkeit
unendlich
Infinito
Infini
Infinite
infinito
infini
infinite
qu’est Dieu. « La pauvreté est l’essence de toutes les vertus » (IV, 212), parce qu’elle rend libre comme Dieu ; de même que Dieu est « entièrement dépouillé et libre », l’homme, dont les vices vice
vices
kakíai
Le vice désigne d’une manière générale et non morale ce qui est défectueux, le défaut. En morale, c’est un penchant devenu habitude que la morale religieuse ou sociale réprouve (en matière sexuelle mais pas seulement), ou un défaut excessif. Wikipédia
lient les pas, a, par la pauvreté, le moyen de poursuivre sa route jusqu’à lui ; aussi « la pauvreté est divine » (I, 65 ; IV, 212). Mourir à tout, c’est acquérir l’esprit de pauvreté (IV, 214) — admirable mort mort La mort d’un être vivant est l’arrêt irréversible de ses fonctions vitales : assimilation de nutriments, respiration, fonctionnement du système nerveux central. On la distingue d’un arrêt temporaire (hibernation, congélation). Elle est suivie de la décomposition de l’organisme mort sous l’action de bactéries ou de nécrophages.  ! — mais ce n’est pas assez : l’affranchi du corps Körper
corpo
corps
soma
cuerpo
body
ne doit pas rester esclave de l’esprit, et la vertu arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
qui le libère est ici la « pureté » (Lauterkeit) « sans image, sans forme, sans amour, nue de toute qualité comme l’essence de Dieu » (II, 70) qu’il appelle aussi « la virginité vierge
virginité
parthenía
parthenos
Les Père l’entende dans son sens large d’"une continence parfaite", d’"un renoncement absolu à l’exercice de la sexualité". [Jean-Claude Larchet]
 » (Jungfrauschafft - II, 12-13). Si par la pauvreté, je mourais à moi-même, par la pureté, je n’ai plus besoin de chercher Dieu autour de moi (I, 95) ; mais ce n’est qu’un premier degré de pureté : il faut monter plus haut encore, dépouiller toute image, être « vide vide
vazio
void
 » (ledig), « nu » (bloss) — vide de soi-même, vide de Dieu (I, 84, 208) ; c’est à cet état seulement que Silesius reconnaît la conformité avec Dieu : « la viduité est comme Dieu » (I, 159), par elle on devient « semblable à Dieu » (I, 84). Ce n’est encore qu’une similitude ; au moment où l’homme atteint l’identité parfaite, il n’a pas conscience de sa perfection : « L’eau jaillit de lui comme de la source de l’éternité aion
aiôn
éon
éternité
eternidade
eternity
eternidad
 » (I, 159) et dans une très belle image, Silesius l’exprime :

La vraie viduité est comme un noble vase
Tout empli de nectar ; il a, et ne sait quoi.

Die wahre Ledigkeit ist wie ein edles Fass
Dass Nectar in sich hat : Es hat, und weiss nicht wass. (II, 209.)

Pourtant, cette inconscience n’est pas stérilité ; elle est comparée à une source jaillissante, la source de la vie d’où s’écoulent les flots de la Déité (I, 158, 179).

L’idée de Dieu, parallèlement à la conscience de l’homme, subit l’épreuve d’une dialectique des extrêmes. « Nomme ce qu’il est ? et nomme ce qu’il n’est pas ? » (V, 197). Il est, en effet, « Tout et Rien », et ce n’est pas une contradiction : Denys l’Aréopagite insiste à plusieurs reprises sur cette idée : de Dieu sortent toutes choses, elles n’existent que par participation participation Traduit métochè et désigne le pouvoir qu’on les énergies incrées de créer et de modeler les êtres. (glossaire de La Philocalie) à son être, le bon n’est bon, l’être n’est être que par Dieu, qui ne s’épuise pourtant pas dans cette qualification : il s’écoule et reste en lui-même. Il s’écoule, dit Silesius, car il est la chose la plus « commune » (gemein) qu’il y ait au monde ; il se rend « commun » [12] à toutes les créatures sans distinction comme le soleil ; aussi, tout a pour lui autant de valeur, « tout lui est un » (I, 127 ; IV, 71), mouche et ange ; cependant, le paradoxe divin veut qu’en étant commun à tout, il reste « en toutes choses » et pourtant « commun à aucune » (V, 261) ; Silesius a pu affirmer dans le même distique que l’être propre de Dieu est « de s’écouler dans les créatures » et « d’être toujours le même, n’avoir, ne vouloir, ne savoir rien » (II, 132). En termes de philosophie, Dieu est à la fois immanent immanence La perspective d’immanence part elle aussi de l’axiome que Dieu seul possède et les qualités et la réalité ; mais sa conclusion est positive et participative, c’est-à-dire qu’on dira que la beauté d’une créature - étant de la beauté et non son contraire - est nécessairement celle de Dieu, puisqu’il n’y en a pas d’autre ; et de même pour toutes les autres qualités, sans oublier, à leur base, le miracle de l’existence. La perspective d’immanence n’anéantit pas - comme celle de transcendance - les qualités créaturielles, au contraire elle les divinise, si l’on peut s’exprimer ainsi. [Frithjof Schuon] et transcendant transcendance Sous le rapport de la transcendance, Dieu seul est le Bien ; lui seul possède, par exemple, la qualité de beauté ; au regard de la Beauté divine, la beauté d’une créature n’est rien, comme l’existence elle-même n’est rien à côté de l’Etre divin ; c’est là la perspective de transcendance. [Frithjof Schuon] . En tant qu’il est immanent, tous les noms lui reviennent de droit, puisque tout n’est que par lui ; mais c’est un blasphème que lui donner un nom de créature : toute affirmation sur Dieu est plus mensonge que vérité (elle est vérité dans une certaine mesure, nous l’avons dit, mais le mensonge l’emporte) : car c’est estimer Dieu d’après la créature (V, 124). Dieu est donc une indétermination absolue, une supériorité à toutes les affirmations, mais aussi la possibilité de toutes les affirmations. Il est « ce que je veux » (I, 184), mais seulement dans son rapport à moi ou au monde, où son absolu Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
pose un relatif, et par là atteint à une limitation de soi ; lui qui est éternellement Début trouve en l’homme sa fin, sa borne (II, 189) ; il peut donc à chaque moment descendre sur le plan du créé et prendre un sens positif. Mais il est aussi une impossibilité constante de déterminations, qu’elles soient spatiales ou, plus subtilement, positives ou morales — le Maintenant, le Quelque chose, le Néant [13]. Il est les contrastes, et leur négation l’un par l’autre, et leur unité : « Petit comme la plus petite chose, grand comme tout, nécessairement » (II, 40). C’est le sens de la formule : « Dieu est Tout et Rien » : pour suggérer son indétermination absolue, l’homme ne peut que poser deux termes qui s’excluent réciproquement, et leur unité en Dieu. On saisit ici sur le vif la naissance de la notion, frappante chez Silesius, de « surnéant » (Uebernichts) — qu’il représente aussi par le symbole symbolon
symbolisme
symboles
symbole
Étymologie grecque : sym-balleîn = « jeter ensemble ». Correspondance naturelle de signifiant à signifié, chez les ésotéristes. (Pierre Riffard)
d’un désert plus haut que Dieu. « Dieu est Néant » signifie, non que Dieu est vide, mais qu’il est indéterminé apeiron
indéterminé
indeterminado
ilimitado
illimité
undetermined
unlimited
. La série des nombres nombres Les nombres principiels - ou les symboles numéraux - sont soit "horizontaux", soit "verticaux", suivant qu’ils indiquent, soit une différenciation, qui se reflète à chaque niveau universel, soit une projection, qui s’enfonce dans la relativité. [Frithjof Schuon] entiers est située entre le zéro et l’infini qui, tous deux, n’ont pas d’existence : cependant, il n’y a aucune commune mesure entre ces deux formes de non-être. Ainsi Dieu est Néant parce qu’infini ; et il est encore plus que cela, car il subsiste une détermination dans la notion même de néant : il est donc « plus que Néant » (Uebernichts - I, III), ou « plus que Déité » (Uebergottheit - I, 15) — abîme, nuit, mort, d’où jaillit paradoxalement toute vie :

Qui l’aurait cru ! Des ténèbres ténèbres Les ténèbres sont d’abord un concept ou une croyance religieuse qui désigne le néant, la mort, l’état de l’âme privée de Dieu, de la grâce, et qui signifie privation totale de lumière, obscurité. Le mot est attesté dès le XIIe siècle. Du latin tenebræ, ayant la même signification. sort la lumière,
La vie sort de la mort, la Chose du Néant.

Wer hätte dass vermeint ! aus Finsternüss komts Licht,
Dass Leben auss dem Tod, dassetwas auss dem Nicht. (IV, 163.)

Et cependant, il est un des aspects de Dieu qui échappe à cette dialectique, car, quand il disparaît, Dieu n’est plus Dieu mais Déité ; et ceci sans doute parce qu’il ne s’agit pas d’une qualité objective ou d’un simple prédicat, comme la bonté ou l’essence, mais bien de ce qui apparaît dans toute expérience mystique comme la nature nature
physis
phusis
phúsis
Le grec phúsis dérive de la racine indo-européenne bhû-, qui a donné en sanskrit comme verbe : "devenir", "se produire", "avoir lieu" ; comme non : "terre", "sol", "lieu", "état", "condition". Peut désigner aussi bien l’origine, que le déroulement et le résultat de tout processus. (Luc Brisson)
profonde de Dieu : c’est l’amour. Dieu est amour, et par cette expérience la spéculation de Silesius échappe à l’ontologie un peu sèche, à la dialectique parfois formelle dans laquelle elle risquait de tomber. Avec cette affirmation énergique, insistante, de l’amour de Dieu, alors que, rationnellement, il est si facile de la rejeter comme une conception tout anthropomorphique de l’Absolu, l’élément irrationnel, vivant, inexplicable de Dieu se fait jour dans sa mystique, de même que Dieu, dans le traité d’Eckhart, perçait à travers les noms d’Essence et de Néant, si proches qu’ils soient de son être. Nous avons vu en quoi la connaissance mystique telle que l’a définie Silesius s’oppose à la connaissance conceptuelle ; nous voyons ici ce qui l’élève au-dessus de l’ontologie, fût-elle celle d’un Denys l’Aréopagite, chez qui la notion d’amour divin est inexistante. Silesius a senti cette différence entre l’amour et les autres noms divins : « Il n’est pas de noms qui conviennent bien à Dieu, on ne l’appelle que l’Amour » (V, 245), ou, plus fortement encore : « Dieu est l’amour même et ne fait rien qu’aimer » (V, 246). Il faut que Dieu aime, c’est son essence et comme la fatalité de sa divinité : « Il ne peut rien faire d’autre » (V, 243) ; c’est en l’amour qu’est sa félicité et sa vie » [14]. Et, sans doute, cet amour ne va qu’à lui-même, de sorte qu’il peut paraître, à l’égard du monde, indifférence. Il serait plus exact de dire qu’il est à part du monde ; nulle part Silesius ne dit que Dieu n’aime pas, mais, à maintes reprises, il souligne que le péché ne le blesse pas, ne le touche pas, du moins en tant que Déité, que l’homme peut se détourner de lui sans qu’il le sente (V, 56, 328). N’y a-t-il pas là un danger, et l’ontologie essentielle ne va-t-elle pas se réintroduire au cœur coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
de l’amour de Dieu, le séparant encore une fois de la créature, lui retirant cette dernière valeur positive, et niant l’expérience du mystique, celle d’un Amour infini ? Silesius évite cette tentation : Dieu, dit-il, n’aime que lui — et celui qui en son fils est un autre lui (I, 45) ; en son fils, il est, en vérité, blessé par notre indifférence ou notre péché (V, 328) ; au centre de sa pensée religieuse se trouve replacé le paradoxe de l’amour divin, ce mystère mystère
mysterion
mystères
Du grec musterion, fermer les yeux ou la bouche. Désigne un secret, les pratiques et les rites réservées aux initiés, un objet de difficile connaissance, et l’initiation des doctrines secrètes. (V. Siret)
plus profond que ceux de son être à la fois transcendant et immanent, parce qu’il porte, non sur son rapport à la création, mais sur son rapport à l’homme même — mystère de Jésus [15], qui le fait s’écrier :

Dieu n’est touché de rien, n’a jamais rien souffert,
Et mon âme, pourtant, peut le blesser au cœur.

Man kan auch Gott verwunden.
Gott wird von nichts verletzt, hat nie klein Leyd empfunden ;
Und doch kan meine Seel Ihm gar dass Hertz verwunden. (III, 202.)

Le rapport le plus intime de Dieu et de l’homme n’est donc pas une communion dans le Néant originaire de la Surdéité. Plus fort que toute pensée, l’amour les lie. La théologie négative apófase
apofático
apophasis
apophatique
théologie négative
apophatic
est la seule façon dont l’homme peut, sinon penser Dieu, du moins s’approcher de lui jusqu’à frôler par instants cette essence qui lui échappe. Mais ne reste-t-elle pas prise dans les limites de l’esprit humain ? C’est un chemin vers Dieu que le savoir, mais lent, et le « haut esprit » doit longtemps attendre dans le parvis de Dieu ; par la porte de l’amour, l’homme entre chez Dieu sans se faire annoncer (V, 302, 307, 320). Cette pensée est conforme à la doctrine sur la divinisation de l’homme, seul moyen qu’il ait de connaître Dieu : la connaissance garde quelque chose de décevant, car, positive ou négative, elle ne s’adresse qu’à un « Il » divin, tandis que l’amour ne connaît Dieu que comme « Toi » : « Dieu n’est pas ceci ni cela... », mais « Toi et moi, rien de plus... » Sans l’amour, la vertu n’a pas de beauté (V, 289), la sagesse est folle (V, 294), la foi
foi
faith
pistis
creuse et morte (III, 164 ; V, 108) : il est la « règle d’or » qui rend tout possible (V, 312). Mais il ne cherche pas de récompense : sa seule récompense sera la divinisation, une félicité à sa mesure (II, 2 ; V, 295), que la connaissance n’arrivait jamais à atteindre tout à fait. Saint Paul disait déjà que notre connaissance est imparfaite et disparaîtra, mais que l’amour ne passera jamais (I Cor couleur
cor
color
., XIII, 8-10) [16] ; comme lui, Silesius pose l’exigence d’un amour parfait de cette vie :

Aussi, pour être Dieu, aime à chaque moment.

Drumb wo du Goti wilt sein, Lieb auch in jedem nun. (V, 243)

Et il avait conscience de la filiation spirituelle de sa doctrine de l’amour : il cite saint Augustin : « On est transformé en ce qu’on aime, d’après saint Augustin » (V, 200). La plupart de ses pensées sur le rôle de l’amour dans la vie mystique sont contenues dans le cinquième livre du Pèlerin chérubinique ; les deux premiers livres, au contraire, insistent nettement sur la déiformité par la négation ; il est permis d’en tirer des conclusions sur l’évolution evolução
évolution
evolution
evolución
intérieure de Johann Scheffler, surtout si l’on admet, comme nous l’avons fait, que le cinquième livre est contemporain de sa conversion, ou du temps qui l’a suivie. Amour et connaissance ont lutté dans son âme, et parfois il semble que la connaissance, cette montée sans fin par la négation, l’emporte en lui : il conçoit de nouveau une union avec Dieu supérieure à l’amour même, qui ne redeviendrait, alors, qu’un stade de plus à dépasser dans l’ascension ascensão
ascension
de l’âme (II, 1). Mais l’on peut dire que, dans les trois trinité
trois
triade
ternaire
L’archétype divin de tous les ternaires positifs est la trinité védantine Sat, Chit, Ananda : Dieu, à partir de son Essence surontologique, est pur "Être", pur "Esprit", pure "Félicité". Quand la trinité est horizontale, elle exprime les facultés a priori divines ; quand elle est verticale, elle exprime les tendances cosmiques. [Frithjof Schuon]
derniers livres, la mystique de l’amour l’inspire partout, et se traduit en tendresse pour l’Enfant Jésus, en passion pour le Christ crucifié, en amour nuptial pour Dieu, en intimité de l’âme et de Dieu. Et c’est bien là qu’aboutit en définitive sa mystique. Non seulement « l’amour est au-dessus du savoir » (III, 156), mais l’ignorance même dans laquelle l’homme se trouve en face de Dieu ne fait qu’attirer son amour :

On aime aussi sans connaître.
J’aime une seule chose, et ne sait ce qu’elle est :
Et c’est ce non-savoir qui m’a fait la choisir.

Man liebt auch ohn erkennen
Ich lieb ein eintzig Ding, und weiss nicht was es ist :
Und weil ich es nicht weiss, drum hab ich es erkist (I, 43).

Une telle ignorance définit l’état d’âme du jeune Scheffler entrant dans la vie mystique. Mais bientôt son regard s’éclairera, il connaîtra le mystère de l’amour divin et saura que l’amour dont il aime Dieu est la force de Dieu en lui (V, 296), une partie de l’amour dont Dieu s’aime lui-même, qui part de lui et retourne à lui, entraînant l’âme humaine (V, 297). A la parole de Pascal : « Console-toi, tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé », répondent, en une forme moins pure, mais avec autant de beauté dans la pensée, les vers de Silesius :

Dieu vient avant que tu ne le désires.
Si tu désires Dieu et veux être son Fils,
Il est déjà en toi, et c’est Lui qui t’inspire.

Gott komt eh du jhn begehrest.
sein : Wenn dich nach Gott verlangt, und wüntschst sein Kind zu
Ist Er schon vor in dir, und giebt dir solches ein (V, 284).

L’amour est la véritable connaissance de Dieu — tel est le principe qui guidera désormais Johann Scheffler. Sans doute cela explique-t-il que, chez lui, la mystique de la connaissance « chérubinique », soit peu à peu absorbée dans une mystique « séraphique » de l’amour. C’est par amour aussi, selon son propre témoignage, qu’il consacrera à la conversion des hérétiques son temps et sa peine, qu’il se tirera de « l’aimable ferveur dont la Céleste Psyché amoureuse de son Jésus et le Pèlerin chérubinique, ainsi que d’autres, témoignent... ». « Mais l’amour du Christ m’y forçait, parce que, suivant saint Augustin, je ne souhaitais pas seulement que tous pussent vivre avec lui, mais voyais que moi aussi devais y consacrer ma peine [17]. » Si paradoxal que cela puisse paraître, c’est l’amour qui unit en lui le penseur mystique au guerrier de l’Église ; il est au centre de sa vie, « zèle et aspiration ardente », comme il est Dieu au centre de sa pensée.


[1Ruysbroeck, Le livre du Royaume des Amants, chap. xxxi ; cf. saint Bonaventure, Itinerarium, chap. iv : « Deus in Seraphim amat ut caritas, in Cherubim novit ut Veritas », et sa référence à saint Bernard.

[2Faire passer la créature avant Dieu, c’est lui retirer toute valeur : V, 5 ; et ce principe vaut pour la connaissance comme pour la vie morale.

[3III, 102 ; la fonction des créatures ne doit être que d’amener à Dieu (II, 114).

[4Ellinger distingue chez Angélus Silesius une connaissance sensible, une connaissance rationnelle et une connaissance mystique. Cette distinction, inspirée sans (Joute d’un parallélisme avec les trois genres de connaissance chez Spinoza, ne repose pas sur le texte même de Silesius. Elle s’appliquerait à maître Eckhart, pour qui le concept, unité du divers des sensations et des objets, est une étape du retour du monde à Dieu par l’esprit de l’homme ; mais nulle part Silesius ne distingue le concept des données sensibles.

[5Éthique à Nicomaque, 1165 b 17

[6II, 44 : « L’humanité est la « surangelicité » (Ueber Engelheit).

[7V, 196, 197. Dieu est « Tout et Rien ».

[8Mouvement sensible dans l’épigramme IV, 38 ; le premier vers accumule les déterminations et, soudainement, le second" vers les nie. Là aussi Dieu est défini comme « Rien et Tout ».

[9C’est le sens de l’expression « Surnéant » (Uebernichts). Dieu dépasse même cette dernière détermination, elle aussi inadéquate.

[10Aimer une qualité de Dieu prouve que Dieu n’est pas encore Dieu pour l’âme (II, 271). L’amour vrai est « Amour de l’Un » (II, 14).

[11Théologie mystique, chap. 11. Cette image rappelle celle de Platon (Rep. X, 611 c-e) où l’âme est comparée à la statue de Glaucos, le Dieu marin, mutilé et couvert de cailloux et d’algues. « ... Abattre tout autour d’elle ces cailloux, ces coquillages qui maintenant, parce que la terre est son régal, ont, sous l’action des prétendus bonheurs dont elle s’est ainsi régalée, incrusté son contour d’un tas de choses terreuses, caillouteuses, grossières. C’est alors qu’on verrait sa nature vraie... » (trad. Robin).

[12III, 172 : « Le plus noble est le plus commun. »

[13Spatiales : I, 170, 171 ; Positives : II, 153.

[14V, 244. Dieu ne vit que par l’amour (I, 70).

[15L’amour « entraîne Dieu dans la mort » (II, 2). Dieu meurt afin de vivre « pour toi » (I, 33 ; III, 36 ; IV, 52).

[16Paraphrasé par Silesius, III, 160.

[17Préface de l’Ecclesiologia (1676). Cité d’après Seltmann, p. 42.