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Henri Suso et le déclin de la scolastique

Bizet : Henri Suso - L’ « EXEMPLAIRE »

Aubier, 1946

mardi 11 novembre 2008

J.-A Bizet, Henri Suso et le déclin de la scolastique. Aubier, 1946
CHAPITRE PREMIER

L’œuvre de Suso, considérée du dehors, se présente sous un aspect d’achèvement qui innove, au XIVe siècle, l’exemple d’un auteur soucieux de l’intégrité de ses écrits et de leur groupement authentique, comme conscient des prérogatives attachées à sa signature [1]. Suso se fait une haute idée de la vocation d’écrire. Il a composé ses livres sous une inspiration d’En-haut, à laquelle il n’a pas cru loisible de se dérober [2]. Il les a publiés à l’instigation des messagers de ses visions, parfois contre son gré [3]. Aussi est-il pénétré du sentiment de leur portée. Le rôle de guide spirituel qu’il a assumé engage sa responsabilité devant Dieu et devant les hommes : il importe que sa doctrine soit fidèlement transmise. Cette considération l’a amené à prendre ses précautions contre les déformations éventuelles ; à cette fin répond la constitution d’un Exemplar réunissant les principaux de ses écrits allemands — la Vie, le Livre de la Sagesse éternelle, le Livre de Vérité et le Petit Recueil de Lettres — en un corpus soigneusement revu, une manière d’édition définitive [4].

Plusieurs manuscrits du Livre de la Sagesse éternelle, reproduisant un texte antérieur à celui de l’Exemplar, se terminent par un avertissement de l’auteur, qui menace des châtiments du Ciel les copistes qui prendraient des libertés avec ses écrits. Il leur interdit d’en rien retrancher, d’y rien ajouter, d’en faire aucun extrait, si ce n’est pour tel chapitre expressément indiqué : « Quiconque ferait autrement aurait à craindre la vengeance de Dieu, car ce serait frustrer Dieu de dévotes louanges, les hommes d’une matière d’édification, et celui qui s’est donné la peine (d’écrire ce livre) du fruit de son travail. » Le soin de l’auteur à revendiquer le fruit de son travail a la valeur d’une signature pour cet appendice qui ne fut pas reproduit dans le texte de l’Exemplar [5].

Avertissement ou menaces restèrent sans effet. Du vivant même de Suso — c’est lui qui s’en plaint — se répandirent des versions incorrectes de ses livres que les copistes remaniaient sans vergogne. Alors il se décida « à les réunir et à les mettre en ordre » dans une édition « exemplaire » qui les reproduirait « tels que Dieu les lui avait primitivement inspirés [6] ».

Quels étaient ces écrits qui allaient s’adultérant par une trop rapide diffusion ? Suso nomme le Livre de la Sagesse éternelle et mentionne seulement « plusieurs autres » (Ibid., p. 4), parmi lesquels il compte vraisemblablement le Livre de Vérité, et peut-être aussi un recueil de Lettres de direction dont de larges extraits constituèrent le recueil abrégé (Briefbuchlein) inséré dans l’Exemplar [7]. Il est permis de penser que Suso avait écrit d’autres ouvrages, c’est du moins ce que laissent entendre plusieurs passages de la Vie [8]. Sont-ils tout à fait perdus ? Il est vraisemblable que la substance en a été recueillie dans ces œuvres composites que sont et la Vie elle-même et les deux écrits sapientiaux, le buechli allemand et l’Horologium latin, dont plusieurs chapitres ne se rattachent pas organiquement à l’ensemble et tendent naturellement à s’en dissocier [9]. On peut déterminer avec une approximation suffisante la date à laquelle Suso entreprit la constitution de l’Exemplar : la préface rapporte qu’il put encore soumettre des extraits du « premier livre », celui que les critiques ont accoutumé d’appeler la Vita, à l’approbation de son supérieur hiérarchique, Barthélémy de Bolsenheim, provincial des Dominicains de la province de Teutonie (E., Prol., pp. 5-6). Quand il voulut lui présenter le second livre, Barthélémy venait de mourir — plusieurs documents portent mention de sa mort —, à la date de 1362 [10]. Suso avait alors quelque soixante-sept ans. Au terme d’une vie d’ascèse et d’apostolat, il lui avait été donné de connaître une retraite sereine au couvent d’Ulm. Son renom s’était répandu dans toute l’Allemagne du Sud et de l’Ouest, et c’était bien ce qui lui donnait un regain de soucis : de son vivant, on ne se gênait pas pour altérer ou mutiler ses livres, quel sort allait-on leur faire après sa mort ? Il avait voulu prendre ses précautions, du point de vue doctrinal, en sollicitant l’approbation de son provincial ; il croyait, par une dernière mise au point de son œuvre en langue vulgaire, parer aux intentions mauvaises des détracteurs qu’il se connaissait [11].

C’est justement cette initiative de Suso pour assurer l’intégrité de son œuvre qui a d’abord été mise en doute par la critique. F. Vetter [12] fut le premier, en 1882, à jeter quelque suspicion sur le Prologue de l’Exemplaire, où Suso s’explique tout au long de ses intentions. L’objection fut relevée, et trop sommairement éludée, par K. Bihlmeyer, dans l’édition critique des œuvres allemandes de Suso qu’il publia en 1907 (D. S., p. 132*, note 2) : elle inspira à K. Rieder, connu pour avoir déjà dissipé la légende de Rulmann Merswin, une recensión incisive, qui parut en 1909 dans les Gelehrte Anzeigen de Goettingue, et ébranla le crédit traditionnellement accordé à l’œuvre de Suso prise dans son ensemble, et spécialement aux récits biographiques qui en forment la partie la plus considérable.

Il est singulier que ni Rieder, ni aucun des critiques qui ont traité après lui de l’authenticité de l’Exemplaire, ne se soient avisés de contrôler les allégations de Vetter, toujours citées d’après Bihlmeyer qui les avait plutôt grossies sans les réfuter : Vetter se contente d’observer, dans une note discrète publiée à la suite d’une conférence sur Suso et Elsbeth Stagel, que le Prologue de l’Exemplaire se rencontre pour la première fois dans l’édition imprimée de 1482, « laquelle se basait non pas sur l’original de Suso mais sur un manuscrit mauvais et tardif ». En réalité, si le Prologue manque dans trois manuscrits, ceux de Munich (M), de Nuremberg (N) et de Paris (P) [13], il est reproduit par dix autres, dont quelques-uns sont, à ancienneté égale, d’une teneur plus sûre [14]. Mais Bihlmeyer fut le premier à donner, en tête de son édition, un catalogue détaillé des manuscrits allemands de Suso. L’objection de Vetter avait paru dans un modeste recueil de Conférences faites en Suisse ; elle s’y perdait dans l’oubli quand Rieder, sans la vérifier, prit sur lui de la ranimer [15].

Rieder remarque que le Prologue est le seul texte qui fournisse quelques renseignements sur l’origine de l’Exemplaire. Il y est rapporté que les écrits de Suso s’étaient répandus jusque dans des régions éloignées ; la question se pose de savoir si, des œuvres antérieures à la rédaction de l’Exemplaire, il subsiste effectivement des transcriptions anciennes, reproduisant un texte indépendant de la version définitive. A cette question, on ne saurait répondre affirmativement que pour un petit nombre de manuscrits du Livre de la Sagesse et peut-être pour quelques-uns du Grand Recueil de Lettres. Dans l’ensemble le catalogue des manuscrits connus dément l’allégation du Prologue ; et Rieder de conclure un peu vite : « L’affirmation de l’authenticité de l’Exemplaire n’est... qu’une formule vide de sens. » (Ibid., p. 488) Un copiste aurait imaginé cette pieuse supercherie pour conférer à sa transcription des écrits de Suso, soigneusement exécutée, un cachet d’autorité qui la mît à l’abri de toute contestation.

La même argumentation fut reprise par Henri Lichtenberger dans une série de conférences publiées en 1910 [16] : il lui donna une forme moins implicite, plus nuancée, qui rejeta quelque peu dans l’ombre la virulente recension des Goettingische Anzeigen, qui masqua surtout ce que, dans son schématisme, elle avait de spécieux. Car, pour i aller d’abord à la question de fait, le peu de traces laissé par les écrits de Suso antérieurs à l’Exemplaire ne fournit qu’un’fragile argument négatif : livres et archives disparurent souvent dans les tempêtes soulevées du vivant même de Suso par la querelle de Louis de Bavière avec la curie d’Avignon, notamment dans les couvents hostiles à l’empereur, qui furent l’objet de sanctions sévères. D’autre part, les excès des sectes hérétiques avaient jeté un discrédit sur les ouvrages de spiritualité écrits en langue vulgaire : une ordonnance de l’empereur Charles IV, confirmée non sans quelques restrictions par le pape Grégoire XI, en prescrit la destruction systématique [17]. Le Livre de Vérité, écrit dans les remous du procès d’Eckhart, fut longtemps considéré comme suspect et ne dut pas de sitôt avoir place dans les bibliothèques des couvents. Quant au Livre de la Sagesse, il avait son double dans l’Horologium Sapientiœ qui fut avec l’Imitation le livre le plus lu du bas moyen âge. Faut-il dire que, pour un traité spirituel du XIVe siècle, la critique donne dans une restriction abusive à ne poser d’autre alternative que l’existence ou la disparition d’ « une masse » [18] de manuscrits remontant à une date voisine de la rédaction des textes, ou reproduisant à coup sûr la version originale ? D’ailleurs diffusion ne veut pas dire profusion, et c’est seulement de diffusion lointaine que parle le prologue suspecté.

A un autre égard l’argumentation de Rieder est loin d’être convaincante. Si l’inventaire des manuscrits, à supposer qu’il puisse être exhaustif, ne répond pas aux indications du prologue, il est logique de conclure à l’inexactitude de celles-ci, ou simplement à leur ton hyperbolique, lequel serait bien dans la manière de Suso : suspecter pour autant l’authenticité du prologue, c’est faire un pas de plus qui ne se justifie pas. Il est en tout cas d’une méthode contestable de s’appuyer sur un texte qu’on juge apocryphe, pour en tirer un argument recevable.

On discerne à démêler les arguments de Rieder, surtout tels qu’ils furent repris par Henri Lichtenberger, que les doutes émis sur l’authenticité de l’Exemplar portent moins sur le recueil pris dans son ensemble, que sur la teneur de la Vita qui en est la partie la plus étendue. Les raisons alléguées pour établir le caractère apocryphe des récits biographiques se heurtent toutefois aux indications du prologue qui les authentifie. Mais si la Vita est apocryphe, le recueil qui la contient l’est aussi ; l’argument tiré de l’inventaire des manuscrits n’a plus alors qu’une valeur d’appoint : c’est la seule qu’on soit fondé à lui reconnaître.

Avant de se prononcer sur l’authenticité de l’Exemplaire, il convient donc d’en examiner une à une chaque pièce. Nous procéderons dans l’ordre selon lequel elles se présentent, sauf à l’intervertir pour le Livre de Vérité et le Livre dé la Sagesse, le premier précédant chronologiquement le second.


[1Ce trait a frappé un homme de lettres contemporain, W. von Scholz, qui relève chez Suso les caractères d’un « écrivain conscient, attachant de l’importance à l’exactitude du texte de ses livres... der mystische Prediger, mit deutlichen Zügen des bewussten Schriftstellers, der z. B. auf genaue Texte seiner Bücher Wert legt. » Heinrich Suso, Eine Auswahl aus seinen deutschen Schriften, hrsgb. von W. von Scholz, München u. Leipzig, s. d., p. XIII.

[2L. S., Prolog., pp. 197 sq. ; cf. Hör. Prol. pp. 15 sq.

[3V., Prol., pp. 6-7.

[4E., Prol., pp. 4 sq.

[5L. S., Nachwort, p. 325, d’après le ms. de Engelberg (E) qui date du xive siècle.

[6E., Prol., pp. 4 sq.

[7Le récit biographique fait ailleurs allusion à plusieurs « briefbuechli » en circulation : V., c. v, p. 18.

[8E., Prol., p. 4 ; V.,c. XXX, p. 87 ; c. XXXVI, p. 109 ; c. XXXVIII, p. 124.

[9V. infra, pp. 64-65.

Mgr Gröber croit que les Cent méditations sur la Passion, incorporées au Livre de la Sagesse, formèrent primitivement un livre à part. Cf. C. Gröber, Der Mystiker Heinrich Seuse, Freiburg i. B., 1941, p. 61.

[10Cf. Freib.Diöz. Arch., xvi, pp. 11 sq., 15, 42.

[11E., Prol., p. 5 ; cf. V., c. XXXVIII, p. 124.

[12Ein Mystikerpaar des 14. Jahrhunderts, Schwester Elsbeth Stagel in Töss und Vater Amandus (Suso) in Konstanz, Oeffentliche Vorträge gehalten in der Schweiz, t. VI, Bäle, 1882, p. 58.

[13On ne reviendra pas dans cette étude sur l’état des manuscrits des œuvres de Suso, soigneusement établi par Bihlmeyer (D. 5., Einleitung, pp. 3*-44*).

Le ms. M se trouve à la Staatsbibliothek de Munich, Cgm 362 ; N à la Stadtbibliothek de Nuremberg, Cent. VII, 90 ; P, à la Bibliothèque Nationale, Ms. allem. 222 (cf. G. Huet, Catalogue des mss. allemands de la Bibl. Nationale, Paris, 1895, p. 121).

[14Cf. Bihlmeyer, loc. cit., pp. 7*-10* et p. 3, note.

[15Cf. Gotting, gelehrte Anzeigen, Juni 1909, pp. 450-500.

[16H. Lichtenberger, Le Mysticisme allemand. — Suso, Revue des Cours et Conférences, 1910, Nos du 19 Mai, du 9 Juin, du 23 Juin, du 17 Novembre, du 24 Novembre, du 8 Décembre et du 15 Décembre.

[17Cf. H. Delacroix, Essai sur le Mysticisme spéculatif en Allemagne au xive siècle, Paris, 1900, p. 125.

L’Inquisition agit avec la même rigueur en Espagne au xvie siècle contre les écrits spirituels en langue espagnole. Cf. A Saudreau, Le mouvement antimystique en Espagne au xvie siècle, in Rev. du Clergé fr., 1917, pp. 193-206.

[18LlCHTENBERGER, loc. cit., 9 Juin 1910, p. 610.