Philosophia Perennis

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Extrait de l’"Histoire de la philosophie"

PLOTIN - Bréhier

Les classiques des sciences sociales

jeudi 11 octobre 2007

Le néoplatonisme est essentiellement, on l’a déjà vu, une méthode pour accéder à une réalité intelligible et une construction ou description de cette réalité. La plus grosse erreur que l’on pourrait commettre, c’est de croire que cette réalité a pour fonction essentielle d’expliquer le sensible ; il s’agit avant tout de passer d’une région où la connaissance et le bonheur sont impossibles à une région où ils sont possibles ; la ressemblance grâce à laquelle on peut passer de l’un à l’autre, puisque le sensible est l’image de l’intelligible, intéresse moins parce qu’elle explique le monde sensible que parce qu’elle permet de remonter à ce qui est en soi sans rapport au monde. La vie des dieux, dans le mythe, est indifférente au monde des humains ; la réalité intelligible de Plotin ne connaît pas non plus le monde et ne s’abaisse pas à lui ; son état d’esprit est, subtilisé à l’extrême, l’état d’esprit mythologique.

Le IIIe siècle et les deux suivants marquent, dans le paganisme, une tentative pour saisir la structure et les articulations de cette réalité. La philosophie de ce temps est une manière de description des paysages métaphysiques où l’âme se transporte par une sorte d’entraînement spirituel.

Un de ses initiateurs fut Ammonius Saccas, qui enseigna à Alexandrie au moins de 232 à 243 et qui révéla à Plotin, déjà âgé de vingt huit ans, la philosophie véritable : personnage d’ailleurs fort mal connu ; il n’a rien écrit ; de ses disciples, nous connaissons, outre Plotin, le philologue Longin, Hérennius, enfin un Origène qu’il n’y a aucune raison décisive d’identifier avec Origène le chrétien, bien qu’il soit de la même époque ; mais nous ignorons tout de ce qu’on enseignait dans l’école d’Ammonius. Il faut attendre au Ve siècle avant d’entendre parler des idées d’Ammonius par Némésius et par Hiéroclès, et il n’y a aucune raison décisive de croire que c’est bien d’Ammonius Sakkas qu’ils parlent. Nous ne pouvons donc saisir le rôle de ce maître aimé dans la formation d’esprit de Plotin.

Plotin (205 270), élève d’Ammonius de 232 à 243, le quitte pour suivre l’empereur Gordien dans son expédition contre les Perses ; en 245 il est à Rome, où il reste jusqu’à sa mort ; il y réunit quelques disciples enthousiastes, et parmi eux Porphyre qui fut son secrétaire. C’est sur les instances de ces disciples, semble t il, qu’il se décide très tardivement, en 255, à écrire et à publier. Il rédigeait fort vite et sans revoir, confiant à Porphyre le soin des corrections matérielles ; ainsi sont nés, dans un ordre de succession que nous donne Porphyre, en sa Vie de Plotin, les cinquante quatre traités dont Porphyre, après la mort de Plotin, a donné une édition d’ensemble en les groupant en six Ennéades, ou groupes de neuf. Ces traités paraissent reproduire fidèlement son enseignement oral ; ils ne donnent pas du tout un exposé suivi et progressif de la doctrine, mais plutôt une série de conférences élucidant des points particuliers, la valeur de l’astrologie, la manière dont l’âme descend dans le corps et lui est unie, le problème de la mémoire dans les diverses espèces d’âmes, depuis l’âme humaine jusqu’à l’âme du monde, mais les étudiant en fonction d’une vision de l’univers qui est toujours active et présente.

Cette vision de l’univers n’est pas particulière à Plotin ; nous l’avons vu s’esquisser chez Posidonius lorsqu’il distingue et range par ordre ce que l’ancien stoïcisme identifiait ; dieu, destin, nature ; nous l’avons vu se préciser chez Modératus, avec sa théorie de la triple unité. Quel en est le principe ? L’on a vu les Stoïciens (et Plotin reprend formellement leur thèse) soutenir que le degré de réalité d’un être dépendait du degré d’union de ses parties, depuis le tas de pierre, aux parties seulement juxtaposées, jusqu’à l’être vivant dont toutes les parties sont maintenus par la tension de l’âme, en passant par un corps collectif, tel qu’un chœur ou une armée. On peut concevoir l’union s’accroissant au point que les parties se fusionnent et deviennent de plus en plus inséparables : ainsi l’on ne peut parler dans le même sens des parties d’un corps vivant et des parties d’une science ; dans un corps vivant, les parties sont solidaires, mais localement séparées ; dans une science, une partie c’est un théorème, et chaque théorème contient en puissance tous les autres ; on voit ainsi comment un degré d’unification de plus nous fait passer du corporel au spirituel.

Mais, toute réalité où l’union des parties n’est pas parfaite suppose au dessus d’elle une unité plus achevée ; ainsi la sympathie mutuelle des parties d’un corps vivant ou des parties du monde suppose au dessus d’elle une unité plus parfaite, celle de l’âme, qui les contient ; l’union des théorèmes d’une science suppose l’unité d’une intelligence qui les saisit. Sans cette unité supérieure tout s’éparpille, s’effrite et perd son être. Rien n’est que par l’Un ; Aristote a eu tort de dire que l’être et l’un sont toujours convertibles : en réalité l’être est toujours subordonné à l’Un ; l’Un est le principe de l’être. Mais à une condition : c’est que cette unité ne soit pas une unité purement formelle et vide, mais contienne toute la réalité qui se développera en son produit : l’âme d’un vivant contient en elle, à l’état de raisons séminales inséparables les unes des autres, tout le détail du corps vivant ; rien de réel qui ne vienne d’elle. A cette condition, on voit la portée du mode d’intelligibilité qu’emploie Plotin, qui consiste à faire comprendre une réalité quelconque en la rapportant à une unité plus parfaite (Ennéade, VI, traité 9.).

Pourtant Plotin abandonne entièrement la théorie stoïcienne, dont il a quelquefois suivi les formules ; pour les Stoïciens, on s’en souvient, l’unification était due à une activité propre de l’agent qui pénétrait dans la matière et, par sa tension, en retenait les parties. Pour Plotin, toute unité est toujours plus ou moins du genre de celle d’une science ; dans une science l’esprit est un parce qu’il contemple un seul et même objet ; ce qui introduit l’unité dans la réalité inférieure, c’est la contemplation du principe supérieur (III, 8.). Dire que l’un est le principe de l’être revient alors à dire que la seule réalité véritable est la contemplation. Non seulement l’intelligence est contemplation de son objet, mais la nature est aussi contemplation, contemplation tacite, silencieuse, inconsciente, du modèle intelligible qu’elle s’efforce d’imiter ; un animal, une plante, un objet quelconque n’ont leur forme (au sens aristotélicien) que dans la mesure où ils contemplent le modèle idéal qui se reflète en eux. Le principe supérieur reste donc en soi, en son inaltérable perfection et immobilité ; rien de lui-même, de son activité ne passe dans la réalité inférieure, puisqu’il n’agit, comme les choses belles, qu’en emplissant les choses de sa lumière et de son reflet autant qu’elles sont capables de le recevoir.

Toutefois, pour bien le saisir, il faut avoir présente l’image fixe d’un cosmos unique, fini et éternel, avec son ordre toujours identique à lui-même, qui obsède l’esprit de Plotin comme celui de tous ses contemporains ; c’est en fonction de cette image que sa doctrine métaphysique prend un sens. Le donné, c’est l’unité du monde sensible, et toutes les réalités intelligibles dont il dépend ne sont que ce même monde, plus contracté et en quelque sorte dématérialisé. Toute la construction métaphysique de Plotin perd beaucoup de son sens si l’on n’accepte, avec l’unicité du monde, son unité, la sympathie de ses parties, son éternité et le géocentrisme (II, 1.).

Ainsi se comprend la théorie plotinienne des principes ou hypostases : le premier principe, c’est l’Un ou Premier, en qui il n’y a encore aucune division ; il n’est rien, puisqu’il n’y a en lui rien de distinct ; et il est tout, puisqu’il est puissance de toutes choses ; il est comme l’Un du Parménide de Platon, dont on peut successivement tout nier et tout affirmer ; de fait, c’est à ce dialogue que Plotin emprunte le principe de sa théorie de l’Un. Mais c’est aussi au VIIe livre de la République ; l’Un est en effet aussi le Bien, puisqu’il donne à chaque être son être ; et il est lui-même « au dessus de l’essence », puisque être, rappelons le, pour Platon, c’est nécessairement être quelque chose. Or le Premier, Bien ou Un, est une hypostase, sans être une essence ou substance. Le mot hypostase signifie tout sujet existant, que ce sujet soit déterminé ou non ; le mot essence ou substance (ousia) désigne aussi un sujet existant, une hypostase, mais un sujet déterminé par des attributs positifs et ayant une forme. C’est pourquoi il faut faire attention que ces attributs : Premier, Un ou Bien, ne soient pas pris pour des propriétés positives ou des formes de l’Un ; ce sont des manières d’en parler, en envisageant le rôle qu’il jouera par rapport aux hypostases subordonnées ; ce n’est pas une manière de dire ce qu’il est puisque, à proprement parler, il n’est rien, pas même un, pas même bien, rien qu’un néant superessentiel (VI, 9 ; V, 1, 6, ; VI, 8.).

Pourquoi cet Un ne reste t il pas l’unique ? Pourquoi la réalité ne reste t elle pas éternellement contractée en lui ? C’est que toute chose parfaite produit, comme l’être vivant, arrivé à l’état adulte, produit son semblable ; production inconsciente, involontaire, due à une sorte de surabondance, comme celle d’une source dont le trop plein s’écoule, comme celle d’une lumière qui se diffuse ; l’être vivant, la source, la lumière ne perdent rien à se répandre, et gardent en eux mêmes toute réalité ; c’est ce que l’on a appelé, d’une métaphore habituelle, mais qui n’est pas tout à fait juste, la théorie de l’émanation ; il faut dire plutôt, avec Plotin, la procession, la production, ou marche en avant de quelque chose qui vient du principe. Mais le produit cherche à rester le plus près possible de son producteur, dont il reçoit toute sa réalité ; à peine a t il procédé qu’il se retourne vers lui pour le contempler. C’est en cet acte de se retourner, ou conversion, que naît (bien entendu d’une naissance éternelle et intemporelle) la seconde hypostase, qui est à la fois Être, Intelligence et Monde intelligible (V, 1, 6 ; V, 2 ; V, 3, 13 sq. ; V, 4.).

Il ne faudrait pas exagérer l’unité systématique de la pensée plotinienne dans la description de cette seconde hypostase ; elle présente plusieurs aspects. C’est d’abord, sous l’aspect du monde intelligible, l’Un en quelque sorte détendu et multiplié : la réalité, indistincte dans l’Un, s’épand en une multiplicité hiérarchisée de genres et d’espèces, que l’on voit se former par une sorte de dialectique (la division platonicienne) et de mouvement spirituel, à partir des genres suprêmes ; encore faut il bien voir que ce mouvement est éternellement achevé, que cette hiérarchie d’intelligibles est éternellement fixée, et que c’est seulement notre pensée qui se meut en la parcourant (IV, 4, 1 2.). Il faut aussi se garder d’exagérer le caractère de multiplicité de ce monde : dans une pareille unité systématique, chaque être contient tous les autres, tout est dans tout : Plotin nous rappelle que la dialectique platonicienne ne procède pas, comme la logique aristotélicienne, par des additions, ajoutant au genre des différences spécifiques pour déterminer l’espèce ; elle procède par division, c’est à dire que le genre est un tout concret que l’on sépare pour le diviser en espèces, comme on peut concevoir le monde divisé en ciel et région sublunaire ; le progrès du genre aux espèces n’est pas un enrichissement, mais un passage du tout aux parties, où les parties garderaient encore la richesse du tout (I, 3 ; III, 2, 1-2 ; V, 9.).

De là une conséquence importante : l’intelligible aristotélicien ne désignait que des genres et des espèces ; l’individu, réalisé dans le monde sensible, contenait donc tous les caractères de la forme spécifique, augmentés d’autres caractères en nombre indéterminé, dus à sa réalisation dans la matière et qui constituaient sa véritable individualité ; on peut penser l’homme, on ne peut penser Socrate, dont l’individualité est due aux mille accidents que la forme spécifique de l’homme a rencontrés en se réalisant : le monde sensible serait donc à certains égards plus que le monde intelligible ! La vérité est au contraire pour Plotin que l’individu existe dans le monde intelligible, ou qu’il y a « des idées des individus (V, 7.) ». Plotin n’admet pas d’une manière générale que la forme, pour se réaliser dans le sensible, doive être accrue de caractères positifs, comme les organes de défense, par exemple, ou les organes des sens ; à ces questions : « Quel besoin le lion intelligible a t il de griffes, puisqu’il n’a pas à se défendre ? Quel besoin l’être vivant intelligible a t il d’organes du sens, en une région où il n’y a nulle chose sensible ? » il répond : « Afin que tout soit, afin que le monde intelligible contienne toutes les richesses possibles » ; la sensation, dans l’être vivant matériel, est non pas, comme le disent les Stoïciens, simple impression d’une matière sur une autre, mais garde encore quelque chose de spirituel et d’immatériel qui garantit son origine intelligible. Et Plotin refuse d’expliquer la production des organes des sens par rien de tel qu’un hasard heureux ou une providence attentive ; ils ne sont qu’une imitation dégradée d’une réalité plus haute (VI, 7, 1-2.).

La deuxième hypostase est donc un véritable monde, complet, parfait, et non pas un simple schéma abstrait du monde sensible.

La deuxième hypostase est aussi l’être ou essence ; c’est à-dire le contenu concret ou positif d’une chose qui fait d’elle un objet de connaissance. La première hypostase était au dessus de l’être, et on devait en nier tout caractère positif ; la seconde est l’être même, c’est à dire tout ce qui fait que la réalité a une forme qui la rend connaissable.

Enfin, la seconde hypostase est l’intelligence. Plotin introduit sur ce point des nouveautés qui ont frappé ses contemporains, qui ont notamment beaucoup choqué Porphyre à son entrée dans l’école. L’intelligence est ce qui connaît l’être ou essence : or, entre l’être ou intelligible, qui est connu et l’intelligence, qui le connaît, il faut admettre, semble t il, une distinction : l’être est posé d’abord comme la réalité en acte puis l’intelligence dont les virtualités s’actualisent lorsqu’elle appréhende l’être ; il est même essentiel au platonisme de poser l’intelligible avant l’intelligence ; c’est Aristote et Anaxagore qui, prenant l’intelligence pour principe, ne savent pas la définir et suppriment l’intelligible. Si un Platonicien acceptait l’intelligence comme principe second, c’est qu’il mettait comme principe premier l’intelligible, à la manière de Platon qui, dans le Timée, a décrit l’intelligence du démiurge contemplant hors d’elle-même et au dessus d’elle les modèles idéaux à l’imitation desquels sont produites les choses. Or Plotin ne suit pas du tout cette tradition : il prend à son compte la formule connue d’Aristote : dans la science, la chose sue est identique au sujet qui connaît, et il refuse d’admettre que les intelligibles soient en dehors de l’intelligence. Sans doute, il est fidèle à Platon, lorsqu’il s’agit de mettre au dessus de l’intelligence une réalité dont elle a la vision ; mais cette réalité, qui est l’Un, n’est plus l’intelligible. Pourquoi donc ce changement si profond ? Rappelons d’abord que si le Timée subordonnait l’intelligence démiurgique aux modèles idéaux, en revanche la République faisait du Bien le principe commun du connaissant et du connu, comme le soleil est le principe commun des choses visibles et de la sensation visuelle ; intelligence et intelligible, connaissant et connu sont ainsi au même niveau. Ainsi Plotin, lui aussi, se réclamait de Platon. Mais de plus et surtout, la thèse contraire lui paraît introduire en philosophie toutes les difficultés de la théorie de la connaissance des dogmatismes postaristotéliciens. Si l’intelligible est en dehors de l’intelligence, il faudrait se figurer une intelligence sans pensée actuelle et dans laquelle viennent s’imprimer, par rencontre, les intelligibles, à la manière des sensibles sur les organes des sens ; cette intelligence serait imparfaite, incapable d’appréhender éternellement son objet, incapable d’atteindre la certitude sur son objet dont elle ne posséderait qu’une image. L’Intelligence hypostase doit donc découvrir en elle même toute la richesse du monde intelligible. La pensée de soi-même lui donne non seulement (comme le cogito augustinien ou cartésien) la certitude formelle de son existence, mais la certitude de son contenu ; sa connaissance s’y arrête, comme elle y commence (V, 5, 1-2 ; III, 8, 8.).

Ici se trouve, semble t il, l’unité des spéculations de Plotin sur la seconde hypostase : l’Intelligence est vision de l’Un, et par là même, elle est connaissance de soi et connaissance du monde intelligible ; il ne faut pas se figurer le monde intelligible à la façon d’un être inerte qui ne serait pas en même temps une pensée ; rappelons nous que l’être est contemplation ; la conception la plus profonde que l’on puisse avoir du monde intelligible est celle d’une société d’intelligences ou, si l’on veut, d’esprits dont chacun, en se pensant, pense tous les autres et qui ne forment donc qu’une Intelligence ou Esprit unique.

Comme l’Un produit l’Intelligence, l’Intelligence produit une troisième hypostase qui est l’Ame. La théorie plotinienne de l’âme est encore plus complexe que sa théorie de l’Intelligence. Pour bien en saisir la portée, il faut opposer, comme le fait sans cesse Plotin, ce qu’Aristote pensait de l’âme à ce qu’en pensaient, non sans une certaine concordance, Platoniciens et Stoïciens ; nous aurons ici un des motifs de dissentiment qui ont paru les plus graves à cette époque entre Aristote et Platon. Aristote a pour ainsi dire rayé l’âme de son image de l’univers ; les moteurs des cieux sont des intelligences ; l’âme n’apparaît que dans les corps vivants sublunaires, à titre de forme du corps, notion tout intellectuelle d’un physiologiste qui cherche le principe des fonctions corporelles ; l’âme, comme siège de la destinée, a disparu. Au contraire, dans le Phèdre, le Timée et les Lois, comme chez les Stoïciens, il y a une âme du monde, rectrice du monde sensible, à laquelle les âmes individuelles, âmes des astres et âmes des hommes, sont consubstantielles et dont elles ne sont que des fragments. Ce n’est pas là une différence de terminologie, mais une opposition profonde dans la conception de l’univers et de la destinée ; de l’univers d’abord qui est un être vivant et dans lequel, par conséquent, les mouvements généraux (mouvements circulaires des astres) sont dus non pas à la propriété d’une quintessence dont la nature est de se mouvoir circulairement, mais à l’influence d’une âme qui domine l’élément igné qui compose le ciel et lui fait prendre, contrairement à sa nature, le mouvement circulaire, ce mouvement de retour sur soi, qui est une imitation du sien propre (II, 2 ; II, 1.) ; il n’est rien qui fasse plus horreur au Platonicien que la quintessence aristotélicienne ; partisan de l’unité substantielle du cosmos et de la sympathie de ses parties, il y voit non sans raison la négation de cette thèse. Opposition aussi dans la conception de la destinée puisque les âmes individuelles ont, dans le détail du gouvernement des choses, le même rôle que l’âme du monde a dans l’ensemble ; leur destinée fait donc partie d’un plan d’ensemble et Plotin développe avec prédilection la vieille image des diatribes, le monde, théâtre où la providence assigne à chacun son rôle (III, 2 et 3.).

Sans songer à cette vision du monde, à cette fonction cosmique des âmes, on ne saurait comprendre la nature de la troisième hypostase. Car l’âme n’est que le monde intelligible, mais plus divisé, plus détendu, pas encore étendu pourtant, ou du moins pas encore étendu d’une étendue matérielle, puisque l’âme a pour propriété d’être tout entière à la fois dans toutes les parties du corps vivant qu’elle anime (VI, 4 et 5.), disposée pourtant à répartir son influence dans le lieu et dessinant en elle, comme l’âme du monde du Timée, les divisions du monde. L’âme est en un mot l’intermédiaire entre le monde intelligible et le monde sensible, touchant au premier parce que, procédant de lui, elle se retourne vers lui pour le contempler éternellement, touchant au second, parce qu’elle l’ordonne et l’organise. Encore ne sont ce là deux fonctions diverses qu’en apparence : en réalité, elle n’organise, nous le verrons, que parce qu’elle contemple, par une influence qui émane d’elle sans qu’elle le veuille ; comme si les figures auxquelles pense un géomètre se dessinaient d’elles mêmes (Description de l’action de la nature, III, 8, 4.) ; elle n’a pas une fonction active et providentielle à côté de sa fonction contemplative ; purement contemplante, restant en haut, elle agit.

A cette triade d’hypostases s’arrête la série des réalités divines où le mal ne pénètre pas. Est ce là une théologie ? Plotin ne prononce jamais le nom de Dieu (sauf dans un texte suspect) à propos du premier principe ; ce nom ne revient fréquemment dans ses écrits qu’à propos des âmes rectrices du monde ou des astres qui, seuls, sont proprement pour lui des dieux et à propos desquels il défend le polythéisme hellénique. D’autre part, Plotin a tenu à séparer les actes cultuels de la religion et les spéculations sur les principes : longuement, il parle et de la divination astrologique, de la prière et du culte des statues, afin de montrer que l’efficace de ces actes cultuels, qu’il ne nie pas, provient non pas de l’action d’un dieu sur le monde en réponse à cet acte (comme si les astres bienheureux pouvaient s’occuper des sottises humaines), mais de la sympathie qui lie l’une à l’autre les parties du monde, tout acte cultuel étant en somme analogue à une incantation qui produit ses effets, à la seule condition qu’elle soit bien exécutée. Entre cette religion qui tend au rite pur et l’accès de l’âme aux réalités intelligibles, il n’y a aucun rapport. Remarquons, à ce sujet, à quel point sa théorie des hypostases est différente de la théorie philonienne des intermédiaires, dont on la rapproche si souvent mal à propos ; l’intermédiaire philonien, le Verbe qui châtie ou récompense, va en quelque sorte au devant des besoins de l’âme humaine, et n’a d’autre rôle que le souci du bien des hommes ; l’hypostase plotinienne n’a aucune volonté de bien, aucune intention de sauver les hommes : c’est l’opposition, mille fois rencontrée, de la dévotion sémite et de l’intellectualisme hellénique ; chez Plotin, chaque hypostase n’est qu’une contraction, une unification toujours plus haute du monde, jusqu’à l’unité absolue.

Toutefois, avec une restriction : en cette réalité ineffable, dénuée de caractères positifs, qu’est l’Un, Plotin discerne une infinité et une indétermination qui en font quelque chose d’autre que la simple raison abstraite de l’unité du monde. Dans le traité qu’il a écrit Sur la liberté et la volonté de l’Un (VI, 8), on voit naître dans le Premier une sorte de vie positive et indépendante ; ce n’est point seulement l’indépendance (autarcheia) que possèdent le monde intelligible ou le monde sensible, c’est à-dire la faculté de se suffire à soi-même sans besoin de l’extérieur ; (cela c’est l’indépendance d’une essence, mais encore le monde est il lié à sa propre essence qu’il ne peut quitter) ; l’indépendance du Premier est l’absolue liberté, le fait de pouvoir être ce qu’il veut sans se lier à aucune essence ; une sorte de puissance indéfinie de métamorphoses, qui ne s’arrête à aucune forme. Il y a là quelque chose de nouveau et qui n’est pas chez Platon ; Platon avait parlé d’un principe suprême qui était limite, mesure et rapport fixe, donc toujours conçu relativement à l’ordre dont il était le principe. L’Un infini de Plotin est liberté absolue, la réalité qui est ce qu’elle est par soi, par rapport à soi et pour soi (VI, 8, 7.). Définir la réalité la plus profonde, comme indépendante des formes où l’esprit fixe les êtres, tel est le propre du platonisme ; mais il s’ensuit qu’elle ne pourra être atteinte que par des méthodes, indépendantes des méthodes intellectuelles, puisque l’intelligence n’a affaire qu’à de l’être défini et limité.

Au dessous de la triade des hypostases divines, Plotin admet encore une autre hypostase, qui est la matière. Tandis qu’Aristote définit la matière par relation à la forme et en fait toujours un relatif, Plotin en fait au contraire une réalité absolue. Tandis qu’Aristote considère la matière (sauf la matière première) comme indéterminée seulement par rapport à une forme (l’airain par rapport à la statue), bien qu’elle puisse être déterminée en elle même, Plotin n’admet qu’une matière complètement indéterminée, et même indéterminable ; car la façon dont la forme existe dans la matière ne rend pas celle ci plus déterminée ; la forme, en la quittant, la laisse aussi pauvre de détermination qu’elle l’avait trouvée ; la matière est impassible, elle est l’absolue pauvreté du mythe du Banquet. Aussi n’y a t il pas union véritable de la forme et de la matière ; il faut plutôt dire que le sensible est un simple reflet passager de la forme dans la matière, et qui n’affecte pas plus la matière que la lumière n’affecte l’air qu’elle remplit (III, 6, 6 sq. ; II, 4, 6 sq.).

Cette incapacité de recevoir la forme et l’ordre, de la posséder, de la garder, cette impossibilité de dire : moi, d’avoir un attribut positif, c’est le mal en soi, et c’est la racine de tous les maux qui existent dans le monde sensible. Le mal n’est pas en effet une simple imperfection puisque, alors, il faudrait dire que l’Intelligence est mauvaise parce qu’elle est inférieure à l’Un. Vice, faiblesse de l’âme, tout ce qui paraît être le mal en soi, n’est un mal que parce que l’âme est entrée en contact avec la matière, est plongée dans le devenir à cause de ce contact ; elle s’en purifie non pas en s’en rendant maîtresse, mais en la fuyant. Si cette matière existe pourtant, c’est parce qu’il faut que tout degré de réalité soit épuisé ; elle n’est pas indépendante de l’Un ; elle en est seulement comme le dernier reflet, avant l’obscurité complète du néant (I, 8.).

Dans l’appréciation de Plotin sur l’origine du mal, nous rencontrons simultanément deux théodicées de principes fort différents : dans l’une, celle dont nous venons d’indiquer le principe, le mal c’est la matière, et la chose sensible est un reflet dans un reflet ; on y échappera en revenant aux réalités. L’autre, celle qu’il développe en ses derniers écrits, en est bien différente : le logos ou raison, principe d’harmonie, joue le beau jeu du monde, et chaque être a dans le monde une place et un rôle qui le font convenir avec l’harmonie du tout ; il pâtit ou subit tout ce qui convient en cette qualité ; la souffrance qu’il subit (comme celle de la tortue trop lente pour échapper au chœur qui s’avance et la foule aux pieds) peut être un mal pour lui, si on le considère isolément et détaché de tout ; elle n’est pas un mal pour l’univers (III, 2 et 3.). On voit ici deux thèses étrangères l’une à l’autre : d’une part une théodicée pessimiste n’acceptant comme remède au mal que la fuite hors du monde, dans la réalité suprasensible ; d’autre part une théodicée progressive et optimiste, admettant le remède stoïque de l’assentiment volontaire. Mais sont elles contradictoires ?

Laideur du sensible, fuyant, évanouissant, indéterminé ; beauté du cosmos, ordonné, harmonieux, réglé par des lois éternelles, c’est l’ascétisme du Phédon, à côté de l’admiration du Timée pour l’art du démiurge : deux sentiment distincts, mais non contradictoires, puisqu’ils répondent à la dissociation du monde sensible en ses facteurs réels, abaissant d’une part notre vue vers l’indétermination de la matière, et l’élevant d’autre part vers l’âme du monde et la région suprasensible. La beauté que nous admirons en une chose, Plotin l’a dit dans le premier traité qu’il ait écrit, Du beau (I, 6), n’est point une simple disposition des parties de cette chose, c’est le reflet d’une idée suprasensible ; c’est donc le monde intelligible que nous admirons effectivement dans le monde sensible et auquel nous sommes renvoyés par une dialectique nécessaire qui sépare l’ordre du désordre.

Cette distinction permettra de comprendre la difficile question de la destinée des âmes individuelles. Rappelons que Plotin admet une sorte d’unité de toutes les âmes, toutes les âmes dérivant d’une âme unique, à la manière dont les intelligences dérivent de l’Intelligence. L’âme du monde a préparé pour chacune une demeure correspondante à sa nature et qu’elle doit diriger pendant le temps fixé par l’ordre des choses. L’âme dirige le corps, on s’en souvient, seulement parce qu’elle contemple l’ordre intelligible ; tournée ou convertie vers ce monde et étant par là elle même intelligence, elle reste auprès de l’intelligence, tandis qu’un reflet d’elle même va éclairer et vivifier le corps. Mais, parce que le lien qui unit les âmes est plus détendu que celui qui unit les intelligences, l’âme peut se tourner vers son reflet ; alors, au lieu de contempler son modèle, elle voit son reflet ; comme Narcisse attiré par son image et se noyant pour l’étreindre, elle se précipite vers lui, et elle est désormais asservie aux changements du monde sensible, sujette aux mille inquiétudes relatives à son corps et à de faux biens qui lui échappent. Telle est la descente de l’âme ; et sa destinée dans la vie future dépend, par une sorte de justice immanente, du péché qu’elle a commis ainsi (IV, 9 ; IV, 3, 2 8 ; IV, 8 ; IV, 3, 9 10.).

Le but de l’éducation philosophique est la restitution de l’âme dans son état originaire de contemplation ; mais ici il faut bien entendre une doctrine qui n’est pas simple ; on ne pourra la comprendre que par une distinction entre mon âme et moi-même. En réalité l’ordre du monde implique que l’intelligence de l’âme (ou partie de l’âme qui contemple l’intelligence) reste éternellement convertie vers le monde intelligible, puisque c’est de cette contemplation que dérive l’existence même du corps qu’elle dirige ; c’est moi qui, au lieu de rester au niveau de ma propre intelligence, descend vers le reflet que mon âme projette ; le moi, c’est cette âme intermédiaire qui est entre l’âme intellectuelle et son reflet et qui peut aller tantôt vers l’un, tantôt vers l’autre, tandis que la partie supérieure de l’âme « reste en haut ». Dans un monde, aussi fixe et arrêté que celui de Plotin, la destinée et l’histoire ne peuvent s’introduire que si on laisse cette réalité, que Plotin appelle souvent l’âme et que nous appelons le moi, passer d’une région à une autre ; la destinée de l’âme (ou du moi), c’est le changement qui s’opère en elle, lorsqu’elle s’imprègne successivement de tous les paysages métaphysiques à travers lesquels elle passe (IV, 8, 8.).

Autant de niveaux de réalité, autant de manières de vivre possibles pour l’âme : au bas, la vie dans le monde sensible, qu’il s’agisse de la vie de plaisir où l’âme est complètement passive, ou de la vie active, dont la règle est donnée par les vertus sociales qui dirigent l’action. Plus haut la réflexion, où l’âme se recueille en elle même, jugeant et raisonnant ; c’est, par excellence, le niveau intermédiaire où l’âme est maîtresse d’elle même. Au dessus de cette pensée discursive, procédant par démonstration, elle atteint la pensée intuitive ou intellectuelle et monte au niveau de l’intelligence, c’est à dire des essences qui ne supposent rien avant elles et sont des données intuitives. Mais l’âme peut encore aller parfois plus haut, jusqu’au Premier ; il ne s’agit plus alors d’une vision intellectuelle ou d’une intuition, puisque l’on ne peut saisir que le déterminé ; il s’agit plutôt d’une espèce de contact, tout à fait ineffable, où l’on ne peut même plus parler d’un sujet qui connaît et d’un objet qui est connu, où cette dualité même est supprimée, où l’unification est complète, où il y a moins une connaissance que jouissance de cet état. De cet état ne peuvent témoigner que ceux qui l’ont éprouvé ; or ils sont rares et, chez eux mêmes, cet état est rare ; Plotin affirma, dit on, à Porphyre, n’y être arrivé que quatre fois ; de plus ils ne pourront en parler que par souvenir ; car au moment où ils l’éprouvent, ils ont perdu toute notion d’eux mêmes ; tel est le plus haut degré où l’on puisse atteindre, l’extase supérieure à l’intelligence et à la pensée (PORPHYRE, Vie de Plotin, chap. XXIII ; VI, 7, 33 sq.).