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A.-Ferdinand Herold

Herold : La vie du Bouddha (I - chapitre XIX - Le Malin)

L’Édition d’Art, 1926

lundi 10 novembre 2008

A.-Ferdinand Herold, La vie du Bouddha d’après les textes de l’Inde ancienne.

Première partie - Chapitre XIX

XIX

LA lumière qu’émettait le corps du héros rayonnait jusqu’à l’empire de Mâra, le Malin. Mâra en fut tout ébloui, et il lui sembla qu’une voix disait : « Maintenant le héros qui a abandonné la royauté, le fils de Çouddhodana, est assis sous l’arbre de la science. Il concentre tout son esprit, il tente l’effort suprême, et bientôt il apportera aux créatures le secours dont elles ont besoin. Par la voie où il aura passé passeront les autres. Délivré, il délivrera les autres. Apaisé, il apaisera les autres. Il entrera dans le nirvana, et il y fera entrer les autres. Il obtiendra la sagesse et le bonheur et il les donnera aux autres. Par lui, la ville des Dieux sera pleine ; par lui, la ville du Malin sera vide. Et toi, Mâra, chef sans armée, roi sans sujets, tu ne sauras où te réfugier. »

Mâra fut agité d’une grande inquiétude. Il voulut dormir, et son sommeil fut troublé de songes terribles. Il s’éveilla. Il appela ses serviteurs et ses soldats. A son aspect, tous furent effrayés, et Sârthavâha, un de ses fils, lui demanda :

« Pourquoi, père, as-tu le visage triste ? Pourquoi es-tu pâle ? Pourquoi ton cœur bat-il si vite ? Pourquoi tes membres tremblent-ils ? Qu’as-tu entendu ? Qu’as-tu vu ? Parle.

— Fils, répondit Mâra, le temps n’est plus pour moi d’être orgueilleux. J’ai entendu une voix qui chantait dans la lumière, et elle m’annonçait que le fils des Çâkyas est assis sous l’arbre de la science. J’ai eu des songes effroyables. Ma demeure était enveloppée d’une poussière ténébreuse. Mes jardins n’avaient plus ni feuilles ni fleurs ni fruits. Mes étangs étaient desséchés et mes cygnes et mes paons avaient les ailes coupées. Et moi, je me sentais seul parmi ces objets de misère. Tous, vous m’abandonniez. Ma reine, comme si le remords la tourmentait, se frappait la tête et s’arrachait les cheveux. Mes filles criaient de douleur, et vous, mes fils, vous vous incliniez devant l’homme qui médite sous l’arbre de la science ! Je voulus combattre mon ennemi ; mais je fis de vains efforts pour sortir mon épée du fourreau. Tous mes sujets s’enfuirent avec horreur. d’immenses ténèbres s’étendirent autour de moi, et j’entendis ma demeure qui s’écroulait. »

Sârthavâha reprit :

« Père, il est triste d’être vaincu dans la bataille. Si tu as vu de pareils signes, patiente, et ne cours pas à une honteuse défaite. »

Mais Mâra, à se voir entouré de troupes nombreuses, avait retrouvé quelque courage. Il dit à son fils :

« Pour l’homme énergique, l’issue de la bataille ne peut être qu’heureuse. Je suis brave, vous êtes braves, nous vaincrons. Comment cet bomme serait-il si fort ? Il est seul. Je marcherai contre lui avec une grande armée, et c’est au pied même de l’arbre que je le frapperai.

— Le nombre ne fait pas la force d’une armée, dit Sârthavâha. Un seul héros, si la sagesse fait sa puissance, peut vaincre une troupe innombrable. Le soleil suffit à rendre obscurs tous les vers luisants. »

Mâra n’écoutait plus son fils. Il ordonnait que l’armée se mit promptement en marche ; et cependant Sârthavâha pensait :

« Celui qui est fou d’orgueil, nul ne peut le guérir. »

L’armée de Mâra était terrible à regarder. Elle était toute hérissée de piques, de flèches et d’épées ; on y voyait d’énormes haches et de lourdes massues. Les soldats avaient des figures effroyables. Ils étaient noirs, bleus, jaunes, rouges. Leurs yeux lançaient des flammes lugubres ; leurs bouches vomissaient des flots de sang. Certains avaient des oreilles de bouc, d’autres des oreilles de porc, d’autres des oreilles d’éléphant. Quelques-uns avaient le corps en forme de cruche. Celui-ci avait les pattes d’un tigre, le dos d’un chameau et la tête d’un âne ; celui-là avait la crinière d’un lion, la corne d’un rhinocéros et la queue d’un singe. Les êtres à deux, quatre et cinq têtes ne manquaient pas, ceux à dix, douze et vingt bras non plus. Us portaient d’horribles parures ; des doigts d’homme dont la chair était toute sèche, des mâchoires, des crânes. Ils allaient, secouant leurs chevelures, avec des rires féroces et des cris affreux :

« Je puis lancer cent flèches à la fois ; je prendrai le corps du moine ! — Moi, je pénétrerai en lui, et je le brûlerai ! — Ma main broierait le soleil, la lune et les étoiles ; que sera-ce pour elle d’écraser l’homme, avec son arbre ? — Mes yeux sont pleins de poison : ils dessécheraient la mer ; je le regarderai, et il ne sera plus que cendres. »

Sârthavâha se tenait à l’écart ; quelques amis s’étaient groupés autour de lui, et ils disaient :

« Malheureux ! Vous le croyez fou, parce qu’il médite ; vous le croyez lâche, parce qu’il est calme. C’est vous qui êtes insensés, c’est vous qui êtes sans courage. Vous ne connaissez pas sa puissance ; par la force de la sagesse, il vous vaincra tous. Quand vous seriez aussi nombreux que les grains de sable de la Gangâ, vous ne feriez pas remuer un seul de ses cheveux, et vous vous croyez capables de le tuer ! Ah, ne cherchez pas à lui nuire ; inclinez-vous devant lui avec respect ; retirez-vous sans avoir combattu. Son règne arrive. Dans les forêts, les chacals hurlent, quand le lion est absent ; mais, dès que le lion rugit, les chacals fuient, épouvantés.

Ignorants, ignorants ! Vous criez d’orgueil, le maître se tait ; mais vous disparaîtrez, dès que parlera le lion des hommes. »

L’armée n’eut que du mépris pour les sages paroles de Sârthavâha et de ses amis. Elle continua sa route.

Avant d’attaquer le héros, Mâra voulut l’effrayer. Il suscita contre lui la colère des vents. De l’horizon, accoururent des tempêtes farouches. Elles déracinaient les arbres, elles dévastaient les villages, elles ébranlaient les montagnes. Et le héros resta immobile ; pas un pli de sa robe ne bougea.

Le Malin appela les pluies. Elles tombèrent, formidables. La terre fut déchirée, et des villes furent englouties. Le héros resta immobile ; pas un fil de sa robe ne fut mouillé.

Le Malin forma des rocs brûlants, et il les lança contre le héros. Les rocs traversaient l’air, mais, en approchant de l’arbre, ils changeaient de nature : ce n’étaient pas des rocs, mais des fleurs qui tombaient.

Mâra alors ordonna à ses troupes de jeter des flèches à son ennemi. Les flèches, aussi, devinrent des fleurs. L’armée se rua contre le héros ; mais la lumière qui émanait de lui le protégeait comme un bouclier ; les épées s’y brisaient, les haches s’y ébréchaient, et, si une arme tombait à terre, elle se changeait aussitôt en fleur.

Et, tout à coup, pris de terreur à la vue des prodiges, les soldats du Malin s’enfuirent.

Et Mâra se tordit les bras de douleur, et il s’écria :

« Qu’ai-je donc fait, pour que cet homme me vainque ? Ceux-là sont nombreux pourtant dont j’ai exaucé les désirs ! Souvent, j’ai été bon et libéral ! Ces lâches, qui fuient, pourraient en témoigner. »

Ceux de la troupe de Mâra qui n’étaient pas trop loin pour l’entendre répondirent :

« Oui, oui, tu as été bon et libéral. Nous en témoignons !

— Et lui, quelle preuve a-t-il donné de sa libéralité ? reprit Mâra. Quels sacrifices a-t-il accomplis ? Qui témoignerait de sa bonté ? »

Alors une voix sortit de la terre :

« Moi, je témoignerai de sa libéralité. »

Mâra resta muet d’étonnement. La voix continua :

« Oui, moi, la Terre, moi, la mère des êtres, je témoignerai de sa libéralité. Cent fois, mille fois, au cours des existences antérieures, pour d’autres il a donné ses mains, il a donné ses yeux, il a donné sa tête, il a donné tout son corps. Au cours de cette existence-ci, qui sera la dernière, il abolira la vieillesse, la maladie et la mort. Comme en force, il t’a vaincu, Mâra, en libéralité. »

Et le Malin vit une femme très belle sortir de terre à mi-corps. Elle inclina la tête devant le héros, joignit les mains, et dit :

« O le plus pur des hommes, je témoigne de ta libéralité. »

Puis elle disparut.

Et Mâra, le Malin, pleura d’avoir été vaincu.