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Les saints païens de l’Ancien Testament

Jean Daniélou : HENOCH

dimanche 9 novembre 2008

Jean Daniélou, Le saint païens de l’Ancien Testament. Seuil, 1956

A mesure que l’histoire des origines de l’humanité recule dans la profondeur des temps et que nous savons que nous devons chiffrer par milliers les générations humaines qui ont précédé la révélation faite à Abraham, le problème de la situation religieuse de ces hommes innombrables se pose à nous de façon plus angoissante. Cette situation reste d’ailleurs, même après Abraham, même après Jésus-Christ, celle d’innombrables païens qui sont restés, qui restent en dehors de la sphère de l’évangélisation. Elle pose des problèmes capitaux du point de vue missionnaire, celui des valeurs religieuses du monde païen, celui du salut des infidèles.

Or à cette question l’Écriture elle-même nous répond. Saint Paul, s’adressant aux païens de Lystres, leur apprend que toute cette humanité païenne n’a pas été abandonnée de Dieu, mais qu’il s’est manifesté à elle « en lui donnant les pluies et les saisons fécondes » (Ad., XIII, 17). Que les Juifs donc ne s’enorgueillissent pas de leur privilège, car « Dieu ne fait pas acception de personne » (Rom., II, 11). Les Juifs seront jugés selon la loi de Moïse, les Gentils selon la loi « inscrite dans le cœur » (II, 15). Si nous n’admettons pas cela, dira plus tard saint Justin, « nous en arrivons à tomber dans des conséquences absurdes, par exemple que ce n’est pas le même Dieu qui existait au temps d’Hénoch et de tous les autres qui n’avaient pas la circoncision et n’observaient ni les sabbats, ni le reste » (Dial., XXIII, 1).

Qui est Henoch ? Le chapitre v de la Genèse est le livre « des générations d’Adam ». Il nous rapporte l’histoire des dix générations qui vont d’Adam jusqu’à Noë. Une autre tradition, dont témoigne l’Épître II de Pierre connaît seulement sept générations, puisque Noë introduit la huitième (II Petr., II, 5). Cette généalogie des patriarches prédiluviens n’est pas d’ailleurs propre à la tradition juive. Nous la retrouvons dans les récits babyloniens [1]. Elle y constituait le récit stylisé de ce que nous savons maintenant avoir été des milliers de siècles de l’histoire humaine. L’historien sacré a incorporé cette tradition païenne dans son récit afin de montrer la dépendance à l’égard de Yahweh de l’humanité totale, la souveraineté du vrai Dieu sur l’histoire universelle.

Or, parmi les patriarches prédiluviens, Hénoch brille d’un particulier éclat, et c’est pourquoi Justin le mentionnait spécialement. Le texte biblique dit en effet à son sujet ces mystérieuses paroles : « Hénoch marcha avec Dieu. Tous ses jours furent de trois cent soixante cinq ans. Puis il disparut, parce que Dieu l’avait pris » (Gen., V, 22-24). Quatre traits sont à relever dans cette brève notice : Hénoch est le septième patriarche depuis Adam, comme le soulignera l’Épître de Jude (14) ; et dans le Code sacerdotal, auquel appartient ce passage, ce nombre a un sens sacré. Il vit trois cent soixante cinq ans, ce qui correspond à une année d’années et est signe également de perfection. Mais surtout il est dit qu’il marcha avec Dieu, ce qui signifie qu’il vécut dans sa familiarité et fut introduit dans ses secrets. Je laisse de côté pour l’instant son mystérieux enlèvement [2].

La tradition à laquelle la Genèse fait allusion brièvement nous montre donc en Hénoch un sage des temps antiques. C’est aussi ce que nous dit l’Ecclésiastique : « Hénoch fut trouvé juste, il marcha avec Dieu, exemple de science pour les nations » (XLIV, 16). Il est ainsi le modèle, l’exemple des nations, c’est-à-dire des non-juifs. Cela, nous le trouvons abondamment développé, vers la même époque que l’Ecclésiastique, dans des livres juifs non canoniques. Le Livre d’Hénoch, que cite l’Epître de Jude, nous montre Hénoch à qui l’ange Uriel révèle les secrets célestes. C’est lui, nous dit le Livre des Jubilés, « qui a enseigné aux hommes l’écriture, la science et la sagesse et qui écrivit le premier sur les signes du ciel dans leurs rapports avec les mois et les saisons » (IV, 17-18). Nous retrouvons à travers tout cela les traits de l’antique sage babylonien interprété à la lumière de la révélation juive [3].

Cette interprétation, le judaïsme postérieur paraît la renier. Sans doute était-il heurté par les éloges décernés à un homme étranger à la race d’Abraham. Ceci apparaît déjà dans les derniers ouvrages de la Bible écrits en grec. Dans la traduction grecque de l’Ecclésiastique, Hénoch n’est plus modèle de science, mais de pénitence (XLIV, 16). Le Livre de la Sagesse le montre retiré par Dieu du milieu des pécheurs, « de peur que la malice ne pervertît son âme » (IV, 11). Philon d’Alexandrie voit en lui un exemple de pénitence (Sur Abraham, 17). Les rabbins iront jusqu’à voir en lui « un hypocrite, tantôt pieux, tantôt criminel » (Midrash Rabba Gen., V, 24).

Ce sont au contraire les chrétiens qui l’exalteront. N’est-il pas une preuve que le salut n’est pas réservé aux Juifs, mais que tous les hommes y sont appelés, et qu’il n’est pas lié aux observances juives, mais à la foi qui leur est antérieure ? C’est ainsi que nous lisons dans l’Épître aux Hébreux : « C’est à cause de sa foi qu’Hénoch fut enlevé pour ne pas voir la mort. Avant son enlèvement il est dit, en effet, qu’il avait plu à Dieu. Or, on ne peut plaire à Dieu sans la foi, car pour s’approcher de Dieu il faut croire qu’il existe et qu’il récompense ceux qui le cherchent » (XI, 5-6).

Ce texte est peut-être le plus important de toute l’Écriture sur la situation religieuse du monde païen. Il affirme en effet qu’il y a une possibilité de salut pour tout homme et quelles sont les conditions de ce salut. Or, ces conditions se ramènent à la foi au Dieu vivant. Cette foi s’exprime au niveau de chacune des alliances. Pour le chrétien, elle est foi en l’alliance parfaite conclue par Dieu en Jésus-Christ avec la nature humaine. Pour le Juif qui n’a pu connaître Jésus-Christ, elle est foi en l’alliance conclue par Yahweh avec Abraham et Moïse. Pour le païen qui n’a pu connaître ni Jésus-Christ, ni même Abraham, elle est foi en l’alliance conclue par Dieu avec les nations.

Le texte de l’Épître aux Hébreux précise le contenu de cette foi, condition du salut, pour ceux qui n’ont pas connu la révélation d’Abraham et de Jésus, c’est-à-dire pour les païens. Elle comporte d’abord la croyance à l’existence d’un Dieu personnel. Mais elle implique aussi que ce Dieu intervient dans les choses humaines. C’est un Dieu rémunérateur. Seulement cette action de Dieu est celle qui se manifeste par ses grandes œuvres dans la création, expression de sa providence et de sa fidélité, selon les promesses de l’alliance. Et la rémunération implique que l’homme doit se conduire selon la justice, non pas selon celle de la Loi révélée, mais celle qui est inscrite dans le cœur de tout homme.

On a remarqué que cette affirmation d’un Dieu personnel et providentiel est bien en effet ce que les païens eux-mêmes, au temps de l’Épître aux Hébreux, considéraient comme pouvant être connu des hommes pieux [4]. Ainsi Epictète écrit : « Les philosophes disent que ce qu’il faut connaître d’abord, c’est qu’il y a un Dieu et que sa providence s’étend à tout l’univers » (II, 14, II). Et Plutarque : « Il ne faut pas seulement connaître que Dieu est immortel et bienheureux, mais aussi qu’il est ami des hommes, qu’il les protège et qu’il les aide » (Comm. not., 32). Ainsi la condition posée par l’Écriture au salut s’est bien trouvée effectivement réalisée dans le monde païen. Hénoch apparaît ainsi comme le prototype même du salut des païens [5].

Une antique prière liturgique a bien décrit, à l’occasion d’Hénoch, cet appel au salut adressé à tous les païens : « O Dieu, tu as ouvert à tous les hommes les portes de la miséricorde, ayant montré à chacun, par la science inscrite en lui et le jugement de la conscience, que l’éclat de la beauté ne dure pas, que les richesses ne sont pas éternelles, mais que la conscience fondée sur la foi demeure seule sans déception, s’élevant à travers les cieux avec vérité et saisissant par la main la joie future, exultant déjà en esprit avant que la promesse de la résurrection ne soit proposée [6]. » Telle est bien la foi de l’âme païenne, jetant vers un Dieu dont elle a pu reconnaître à travers l’ordre du monde l’existence et l’amour, un cri de confiance, dont elle ne sait pas encore qu’il est exaucé, mais qui assure le salut de ceux qui n’ont pu connaître d’autres révélations.

On remarquera que ce passage parle de la foi d’Hénoch « s’élevant à travers les cieux ». Ceci est une allusion certaine à son ascension, mais l’entend en un sens purement intérieur. Eric Peterson a montré qu’il s’agissait là d’une polémique contre les spéculations des Apocalypses juives sur les voyages célestes d’Hénoch [7]. Mais il reste que cette interprétation minimise le sens du texte de la Genèse et de celui de l’Épître aux Hébreux. L’un et l’autre nous parlent bien d’un « transfert » ou d’un « enlèvement » d’Hénoch. Ce point, qui est le plus caractéristique de son histoire, demande à être élucidé.

L’enlèvement d’Hénoch se rattache à deux idées différentes. Dans la couche la plus ancienne de la tradition, qui est représentée par le Premier livre d’Hénoch, que nous possédons dans une traduction éthiopienne, et qui se rattache sans doute à des traditions babyloniennes, l’enlèvement d’Hénoch est un rapt, analogue à celui de saint Paul « enlevé au troisième ciel », au cours duquel Hénoch contemple les secrets de la cosmologie céleste et est initié aux desseins de Dieu, de façon à pouvoir ensuite en rendre témoignage auprès des hommes. On se souviendra d’ailleurs que ces voyages célestes se rencontrent fréquemment dans la littérature juive de la même époque. Nous possédons une Assomption de Moïse, une Ascension d’Isaïe qui se rattachent au même genre. C’est ce genre que Dante renouvellera de façon incomparable dans la Divine Comédie.

Voici comment cette ascension débute dans le Livre d’Hénoch : « Or la vision m’apparut ainsi : voici que des nuages m’appelèrent et les vents me firent voler. Ils m’emportèrent en haut. J’entrai jusqu’à ce que je fusse arrivé près d’un mur construit en pierres de grêle. Des langues de feu m’entouraient et j’approchais d’une grande maison. Son toit était comme le chemin des étoiles : au milieu se tenaient des chérubins de feu et son toit était d’eau » (XIV, 8-II). Hénoch s’avance ainsi de demeure en demeure. Il contemple les séjours célestes, ceux des anges déchus, ceux des âmes qui attendent le jugement. Il pénètre dans le Paradis et y voit l’arbre de vie. Enfin il est admis auprès de la grande Gloire environnée des sept archanges.

Au cours de ses voyages célestes, Hénoch est initié aux secrets de l’histoire du monde [8]. Voici comment il les expose dans le Second Hénoch, ouvrage chrétien que nous possédons en vieux slave : « Avant que toutes choses ne fussent et avant que la création n’eût lieu, le Seigneur établit le Siècle de la création ; et après cela il fit toute sa création visible et invisible ; et après cela il créa l’homme à son image. Le Seigneur divisa le Siècle en temps et en heures, pour que l’homme médite les changements du temps et leurs fins. Quand s’achèvera toute la création que le Seigneur a faite et que tout homme ira au Jugement de Dieu, alors les temps périront, et tous les justes, qui échapperont au Jugement de Dieu, s’en iront au Grand Siècle » (Trad. Vaillant, p. 62-63).

On voit ainsi à quoi correspond l’ascension d’Hénoch. Celui-ci est enlevé dans le ciel pour contempler les secrets des desseins de Dieu, afin de pouvoir témoigner auprès des hommes. Il exhorte à la conversion le monde pécheur qui précède le Déluge et lui annonce le Jugement qui va le frapper. Il est également envoyé en mission auprès des anges coupables pour leur annoncer leur châtiment. Mais de toutes manières l’accent est mis sur la signification missionnaire de son ascension. Hénoch est l’apôtre païen d’un monde païen. Il est le témoin du vrai Dieu au milieu d’un monde qui s’enfonce dans l’idolâtrie. Il est inspiré de Dieu pour accomplir cette mission, comme les prophètes le seront au temps de l’alliance mosaïque et les apôtres au temps de l’alliance christique. Son ascension préfigure celles d’Ezéchiel et de saint Paul.

Hénoch apparaît ainsi comme un prophète de la religion cosmique [9]. Le prophète est celui que Dieu introduit dans le secret de ses desseins pour qu’il en témoigne auprès des hommes. Les mystères auxquels Hénoch est introduit sont ceux du cosmos, puisqu’il se rattache à la révélation cosmique. Et nous pouvons laisser ici de côté l’utilisation que les auteurs d’Apocalypses ont fait de lui pour annoncer les événements de l’histoire juive. Mais le cosmos dont il est le prophète est historique et sacré. Il est le premier aspect du dessein de Dieu. Il est sa création et il est orienté vers une fin. Le déluge est le jugement au niveau de la religion cosmique. Et Hénoch est le prophète du déluge. Il atteste aussi que Dieu n’a jamais cessé d’envoyer ses messagers auprès des hommes, même aux époques de la religion cosmique, qu’il y a des apôtres du monde païen, qui ont annoncé aux hommes l’existence d’un Dieu personnel et les secrets de sa providence dans le monde. Ce n’est pas sans raison que la tradition rapprochera ainsi Hénoch et Élie, les deux grands prophètes des premières alliances.

Mais il y a une autre série de textes où l’ascension d’Hénoch a un autre sens et n’est plus en rapport avec sa mission prophétique, mais avec sa destinée future. Il ne s’agit plus d’une ascension provisoire, d’un rapt, après lequel Hénoch reprend sa vie parmi les siens, mais au terme de cette vie, d’un enlèvement qui le transporte vivant, dans son âme et son corps, dans les demeures célestes pour y vivre à jamais. Cet aspect de l’ascension d’Hénoch est également capital pour notre propos, car il constitue un des témoignages principaux de l’accès des païens à la béatitude céleste et constitue, comme le dit l’Épître aux Hébreux, un témoignage rendu à la sainteté d’Hénoch, sanctionnée par le jugement de Dieu.

Dans les plus anciens textes, il semble qu’il soit seulement affirmé — et c’est d’ailleurs pour nous l’essentiel — qu’au terme de sa vie Dieu « a pris » Hénoch, c’est-à-dire qu’il a été transféré vivant de ce monde dans celui de la gloire (Gen., v, 24).

C’est aussi ce que déclare Y Ecclésiastique, qui le compare en cela aussi à Élie (XLIV, 14), et le livre de la Sagesse (IV, 11). Le Premier Hénoch ne paraît pas connaître cette ascension définitive. Mais le Second Hénoch la décrit : « Pendant qu’ Hénoch conversait avec son peuple, le Seigneur envoya des ténèbres sur la terre et elles couvrirent les hommes qui se tenaient avec Hénoch. Et les anges se hâtèrent, prirent Hénoch et l’emmenèrent au ciel supérieur et le Seigneur l’accueillit et le plaça devant Sa face à jamais » (18 ; Trad. Vaillant, p. 65). Et l’Épître aux Hébreux confirme le fait : « Par la foi Hénoch fut transféré, en sorte qu’il ne vît pas la mort » (XI, 5).

Il est certain que cette ascension d’Hénoch pose de multiples problèmes. Le premier était pour les chrétiens la possibilité de l’entrée au Paradis, avant que le Christ ne l’eût ouvert. Ceci pourtant n’a pas arrêté l’auteur chrétien de Y Ascension d’haïe. Il nous montre Isaïe montant au septième ciel, dans un rapt : « Et je vis là une lumière merveilleuse et des anges sans nombre. Et là je vis tous les justes depuis Adam. Je vis là saint Abel et tous les justes. Je vis Hénoch et tous ceux qui avec lui sont dépouillés des vêtements de la chair et je vis leurs revêtements de gloire. Mais ils n’étaient pas assis sur leur trône et leur couronne de gloire n’était pas sur eux » (IX, 6-10).

On notera la réserve finale. Il y a une couronne de gloire que les justes n’ont pu recevoir avant le Christ. Mais ceci ne veut pas dire que leur sort, après la mort, ne soit pas déjà un sort bienheureux. Le Premier Hénoch distingue des demeures multiples dans les habitats célestes et oppose celles des pécheurs où ils sont malheureux et celles des justes où ils jouissent déjà d’une béatitude. Il ne faut pas oublier par ailleurs que les demeures de béatitude sont elles-mêmes multiples, que le Paradis est une montagne qui contient des zones multiples et que les cieux s’étagent en sept sphères successives. L’Ascension d’Hénoch au septième ciel ne signifie donc pas qu’il soit déjà entré dans la béatitude définitive, mais que son sort est déjà un sort bienheureux et que ceci est un témoignage rendu par Dieu à sa sainteté.

Une autre question est celle de l’ascension corporelle d’Hénoch. Il est dit en effet que son âme ne s’est pas séparée de son corps. Mais qu’il a été enlevé vivant, en âme et en corps, dans le ciel supérieur. Il est sûr que la résurrection du corps est attendue seulement pour la fin des temps. Mais déjà, pour l’ensemble des Pères, cette résurrection eschatologique est anticipée pour les saints de l’Ancien Testament au temps de la résurrection du Christ, conformément à Mth., XXVII, 52 : « Les corps de beaucoup de saints défunts ressuscitèrent et, après sa résurrection, ils entrèrent dans la ville sainte (le ciel) ». L’Église a précisé que cette anticipation était sûre au moins pour la Sainte Vierge. Or dans le cas d’Hénoch, auquel la tradition joint celui d’Elie, nous sommes en présence d’une anticipation antérieure encore [10]. Ils sont les premières préfigurations de l’Ascension du Christ et de l’Assomption de la Vierge. [11]

Cette affirmation de l’assomption corporelle d’Hénoch en préfiguration de la résurrection future sera l’enseignement courant des Pères. Je n’en retiendrai qu’un des premiers témoignages, celui de saint Irénée. Il apporte comme argument en faveur de la résurrection corporelle le précédent d’Hénoch et il écrit : « Jadis Hénoch, ayant plu à Dieu, fut enlevé dans son corps, préfigurant l’enlèvement des justes : son corps, pas plus que celui d’Élie, n’a été un empêchement à son transfert et à son assomption. Ce sont en effet ces mêmes mains (le Fils et l’Esprit), qui les avaient modelés à l’origine, qui ont accompli leur translation et leur assomption. Les mains de Dieu en effet s’étaient accoutumées en Adam à adapter, à tenir, à porter, à emporter, à déposer celui qu’elles avaient formé » (V, 5, I).

Ainsi Dieu est maître de disposer comme il l’entend de ces corps qu’il a faits. Or, continue Irénée, « où le premier homme avait-il été placé ? Evidemment dans le Paradis, comme il est écrit. C’est de là qu’il fut expulsé dans ce monde, pour n’avoir pas obéi. C’est pourquoi les presbytres, qui sont les disciples des Apôtres, disent que ceux qui ont été transférés ont été transférés là — le Paradis en effet a été préparé pour les hommes justes et porteurs de l’Esprit ; c’est là aussi que Paul fut introduit et entendit des paroles ineffables — et qu’ils demeurent là jusqu’à la consommation, inaugurant l’incorruptibilité » (V, 5, I).

Ce texte étonnant marque la souveraine liberté avec laquelle le Dieu qui a fait les corps dispose de ces corps. Il nous rapporte ensuite cette tradition primitive, recueillie par Irénée, selon laquelle Hénoch a été transporté au Paradis et y demeure jusqu’à la consommation. Nous savons par ailleurs que pour Irénée le Paradis n’est que le seuil du Royaume à venir. Mais ce Paradis, Hénoch y a été introduit exceptionnellement avec son corps. Saint Ephrem reprendra l’idée d’Irénée. Dans la géographie paradisiaque qui est la sienne, le Paradis dont il est question est le Paradis extérieur. C’est celui dans lequel Adam avait été introduit. C’est celui où les saints déjà ressuscites sont entrés. Car on ne peut entrer au Paradis qu’avec son corps. C’est là en particulier que se trouve Hénoch : « Un des saints a fendu l’air avec son char. Les anges joyeux sont venus au-devant de lui, en voyant un corps dans leur domicile » (Hymn. Parad., VI, 23) [12].

Il est remarquable que la doctrine de l’assomption corporelle d’Hénoch, qui reste imprécise dans l’Ancien Testament et le Judaïsme, apparaisse au contraire comme une affirmation très nette de la tradition chrétienne la plus antique. Les ouvrages en effet qui l’enseignent sont l’Ascension d’Isaïe, le Second Hénoch, les traditions des presbytres, l’Épître aux Hébreux. Nous sommes donc là en présence d’une affirmation chère au christianisme. Elle atteste que, pour les premiers chrétiens, le corps même d’Hénoch avait été associé à son salut. Ainsi Hénoch dans l’ordre de la religion cosmique, comme Elie dans l’ordre de l’alliance mosaïque sont apparus comme des préfigurations de la résurrection du Christ.

Ainsi à travers la mystérieuse figure du saint babylonien, l’Écriture nous donne d’admirables lumières sur les immenses périodes qui ont précédé l’élection d’Abraham et en général sur le salut des « infidèles », si le mot a un sens, quand il s’agit en réalité du stade primitif de la foi. Elle nous apprend qu’il y a dans cet ordre des hommes qui ont cru au vrai Dieu et à sa providence. Elle nous assure qu’ils ont été agréables à Dieu. Elle nous affirme qu’ils sont sauvés et ont joui dès leur mort de la joie paradisiaque. Elle nous montre même parmi eux des saints [13]. Ils apparaissent ainsi auprès de Dieu comme les intercesseurs des âmes innombrables qui n’ont connu Jésus-Christ que dans cette « foi implicite » dont saint Thomas a précisément parlé à propos d’Hénoch et qui constituait à leur niveau la condition du salut.


[1Staerk, Die sieben Satilen der Welt, Z. N. W., 1936, p. 242 et suiv.

[2Odeberg, Enok T. W. N. T., II, p. 553.

[3Voir S. B. Frost, Old Testament Apocalyptic, p. 165

[4Spicq,, L’Épître aux Hébreux, II, 345

[5Voir Saint Thomas, II, II, I, 7.

[6Const. Apost., XXXIII, 3.

[7Henoch im jüdischen Gebet und in jüdischer Kunst, Eph. lit. 1948, pp. 413-417.

[8Jubilés, IV, 17 ; X, 17. 64

[9l’Épître de Jude écrit : « Hénoch, le septième [patriarche] depuis Adam, a prophétisé » (14).

[10Les Reconnaissances clémentines étendent ce cas aux autres saints de l’Ancien Testament (1, 52).

[11Voir R. L. P. Milburn, Early Christian interprétation of history, 1954, pp. 185-186.

[12Voir Jean Danielou, Terre et Paradis chez les Pères de l’Église, Eranos Jahrbuch, XXII (1954), p. 454.

[13Saint Hénoch est mentionné le 3 janvier au martyrologe romain.