Philosophia Perennis

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L’esprit moderne et la Tradition

Abellio : Les deux attitudes de l’ésotérisme moderne

Bernard Grasset, 1955

jeudi 13 novembre 2008

félicité
felicidade
bonheur
felicidad
happiness
Bonne chance ou fortune ; le mot grec est un composés fait sur daimon (puissance divine, dieu, destin). (selon R. Guérineau)

Contemporaine de la crise des sciences science
epistêmê
episteme
sciences
Le sens originel du grec : se placer au-dessus de.... Parménide a ouvert la voie à la conception grecque de l’epistêmê en distinguant le monde de l’opinion et celui de la pensée pure et de l’être. (Y. Lafrance)
occidentales, la révolution husserlienne marque pour l’Occident un renouvellement radical quant à l’étude du fondement fondement La métaphore sous-jacente à la notion de fondement en explique l’importance dans la tradition philosophique occidentale. Depuis que Socrate a refusé le savoir dispersé et versatile, donc sans fondement, des sophistes, cette tradition s’est en quelque sorte proposé l’entreprise séculaire de fonder le savoir et les pratiques humaines. En ce sens radical, fonder, c’est trouver le point d’où partir pour que ce que l’on construit ne puisse être ébranlé et remis en question. (selon les éditeurs des « Notions Philosophiques ») de ses sciences et à l’exercice des pouvoirs de l’esprit esprit
pneuma
espírito
spirit
mente
mind
, et son importance ne saurait être ser
être
being
ón
Le concept d’être désigne en général ce que nous ressentons exister d’une manière ou d’une autre dans la perception, qu’elle soit sensible ou intelligible. L’étude de l’être est appelée ontologie ou métaphysique.
comparée qu’à celle de la révolution cartésienne et galiléenne dont eUe accomplit et subvertit le sens. Pour prévenir toute erreur d’interprétation, on rappellera tout de suite que cette phénoménologie phénoménologie
fenomenologia
phenomenology
phénomène
fenômeno
phenomenon
La phénoménologie de Edmund Husserl se définit d’abord comme une science transcendantale qui veut mettre au jour les structures universelles de l’objectivité.
refuse de s’inscrire linéairement dans la suite des sciences et des philosophies européennes, et qu’elle se donne comme le produit d’un retour sur elles-mêmes de ces philosophies et de ces sciences : comme la méthode cartésienne, elle se veut science episteme
saber
savoir
ciência
science
ciencia
des sciences, philosophie des philosophies, science du commencement radical de la connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
. Cependant, il paraît clair qu’elle sera d’effet plus lent que la révolution cartésienne : elle appelle une ascèse ascèse
askesis
askêsis
ascese
ascesis
ascetismo
ascetism
intellectu intellect
noûs
L’Intellect est l ’« oeil du coeur » ou l’organe de la connaissance directe. Il se projette dans l’âme individuelle en se limitant et se polarisant ; il se manifeste sous un triple aspect, ou si l’on préfère, il se scinde en trois modes : l’intelligence, la volonté et le sentiment. [Frithjof Schuon]
elle plus étendue. Descartes acceptait l’évidence evidência
évidence
evidence
evidente
evidencia
evident
de l’expérience expérience
aisthesis
perception
aísthesis
sensation
experiência
sensação
percepção
impressão
impression
impresión
percepción
sensación
naturelle, Husserl ne l’accepte pas. Dès lors, il ne faut pas s’étonner si l’ésotérisme esoterismo
ésotérisme
esoterism
esotérique
esotérico
esotérica
esoteric
exoterismo
exotérisme
exotérico
exotérica
contemporain, qui vit sur l’impulsion que lui a donnée un traditionnaliste tel que René Guenon, ne s’est pas encore laissé pénétrer par les méthodes de phénoménologie transcendentale et s’il continue à faire preuve, à l’égard de toute philosophie occidentale, de la méfiance la moins justifiée.

Rien rien Le mot rien désigne une absence de chose(s), sans la notion de dénombrement ou de concept mathématique qui s’attache au nombre zéro. « Il n’y a rien ici » signifie qu’aucun objet n’est présent, sans a priori sur la nature des objets qui auraient pu se trouver à l’endroit considéré. de plus convergent pourtant que les enseignements de ce qu’on appelle la Tradition diadosis
tradition
tradição
tradición
et les résultats de cette phénoménologie. Il faut d’abord souligner la parenté du « Je » transcendental, de « l’homme homme
anthropos
hommes
humanité
L’homme est la personnification d’une alternative aux dimensions qui échappent à sa vision immédiate ; en d’autres termes, la raison d’être même de la condition humaine est de choisir, et de faire le bon choix : d’opter pour la participation libératrice à l’Etre nécessaire, et non pour l’errance asservissante dans le labyrinthe du possible et en direction du néant. (Frithjof Schuon, Perspectives spirituelles et faits humains)
intérieur » de saint Paul et de l’Atman des védantistes. Mais il faut considérer surtout comment, en donnant à la structure structure D’une manière générale, la façon dont les éléments participants d’un système sont organisés entre eux. Un phénomène est dit structurel (opposé à conjoncturel) s’il est inhérent au mode d"organisation d’un système, d’une société. de la vision absolue valeur de fondement ontologique unique, cette même phénoménologie se trouve éclairer du dedans certains dogmes traditionnels transmis par voie Tao
Dao
Voie
Way
Le Tao, qu’on traduit littéralement par "Voie", et qui a donné son nom à la doctrine elle-même, est le Principe suprême, envisagé au point de vue strictement métaphysique. René Guénon
d’autorité, tel celui des six jours, qui décrit toute genèse genèse
genesis
génesis
génération
Même dans l’Iliade (XIV 201, 246), où son usage est attesté pour la première fois, génesis désigne non seulement la "naissance", mais aussi la "génération", "le fait de venir à l’être". [Luc Brisson]
, ou expliciter des structures mystérieuses comme celle des tarots d’Hermès Hermetismo
Hermes
Hermétisme
Hermès
Corpus Hermeticum
Poimandres
Poimandrès
Une doctrine ésotérique fondée sur des écrits de l’époque gréco-romaine attribués à l’inspiration du dieu Hermès Trismégiste (nom donné par les Grecs au dieu égyptien Thot) ; une doctrine occulte des alchimistes, au Moyen Âge et à la Renaissance.
et de l’alphabet hébraïque. Il entre dans l’objet sujet
objet
La notion du « sujet », loin de n’être que psychologique, est avant tout logique et principielle et ne saurait se restreindre par conséquent à aucun ordre particulier ; la subjectivité évidente des facultés de sensation prouve déjà que le couple sujet-objet n’appartient pas au seul domaine de la psychologie. [Frithjof Schuon]
de la collection « Correspondances » de procéder à ce sujet aux démonstrations nécessaires qui ne peuvent évidemment trouver leur place Ort
lieu
lugar
location
locus
place
dans cette introduction.

Cependant, c’est surtout l’esprit dans lequel sont poursuivies aujourd’hui les recherches ésotériques qui nous semble devoir faire l’objet, ici, de la plus stricte révision. Malgré les bonnes intentions affirmées par les ésotéristes « traditionnels », l’ésotérisme apparaît surtout aux yeux du public comme un réquisitoire contre le monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
et la science modernes. Au début de la préface de son ouvrage fondamental : le Règne de la quantité et les Signes des temps temps Philosophes, scientifiques et hommes de la rue ont bien souvent des vues différentes sur ce qu’est le temps, et les progrès des uns influencent les autres depuis des siècles. , René Guenon indique que tout, dans la manifestation Offenbarkeit
manifestação
manifestation
manifestación
Bekundungsschichten
, fait partie du plan de Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
et possède de ce fait un sens positif. C’est dans cet esprit que le serviteur de Dieu disait déjà à Iaweh : « Vous ne sauriez rien haïr de ce que vous avez fait. » On ne peut cependant dissimuler qu’au lieu de se consacrer, dans la ligne de ce propos, à l’élucidation du sens de toutes choses, même et surtout de celles qui sont en apparence, pour le sens commun, les plus aberrantes, l’ésotérisme dit traditionnel se transforme le plus souvent, à la suite de Guenon lui-même, en un long pamphlet et que, au nom de la sagesse sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
de l’ancien Orient, son jugement sur l’Occident et ses doctrines se résume en un pur et simple anathème. En se créant ainsi des adversaires et en se battant sur leur terrain, l’ésotérisme laisse croire qu’il peut effectivement avoir des adversaires, et surtout qu’il ne possède pas un champ d’action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
lui appartenant en propre, où tout « ennemi » devient justement, dans l’interdépendance universelle et en tant que pôle de structure et que porteur de sens, un allié. Or, une fois de plus, la structure devrait être ici plus importante que le « fait » ou « l’événement » qu’elle enferme et dont elle intègre la partialité. La raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
profonde de cette attitude polémique est que cet ésotérisme n’a pas réellement opéré la conversion de l’ancien objectivisme naïf, et que, donnant un sens absolu Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
à des « faits » séparés, « l’intersubjectivité » n’est encore pour lui qu’un mot.

Nous aurions évidemment, pour notre part, à chercher aussi le sens de cette survivance de la polémique au sein Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
de la « science sacrée », et à nous interroger pour savoir si la polémique que nous engageons sur le sens de la polémique est aussi de la polémique. Pourtant, cette précaution nous paraîtra de plus en plus superflue au fur et à mesure que les pouvoirs intérieurs transfigureront pour nous tout instrument extérieur et que la doctrine même de la transfiguration sera réellement vécue et incarnée. Reste qu’il sera essentiel de faire en tout « ésotériste », et par exemple en Guenon, le partage de la négativité et de la positivité. C’est là une oeuvre de longue haleine et que nous n’avons ni l’ambition ni la possibilité possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
de mener de façon abrupte. Le lecteur s’apercevra, par exemple, que l’essai de Paub Sérant, qui fait suite à cette introduction, est d’inspiration inspiration
inspiratio
Une inspiration est une idée qui vient du plus profond de nous. Mais parfois, quelqu’un ou quelque chose peut inspirer une nouvelle idée. (Wikipédia)
beaucoup plus guénonienne qu’husserlienne, et même que Guenon y est souvent présent, tandis que Husserl ne l’y est pas du tout. Nous pourrions dire ici que nous n’acceptons pas bon nombre des jugements de Paul Sérant si nous ne donnions pas son texte justement pour ce qu’il est, le témoignage d’un certain état provisoire de la conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
moderne devant un ésotérisme en plein mouvement mouvement Selon Aristote, il existe deux types de mouvements, le mouvement naturel ramenant les objets vers leurs lieux d’origine, et le mouvement violent, impulsé par un objet à un autre. . Sérant oppose « sociétés traditionnelles » et « société moderne » d’une manière linéaire, sans considérer que les « vices vice
vices
kakíai
Le vice désigne d’une manière générale et non morale ce qui est défectueux, le défaut. En morale, c’est un penchant devenu habitude que la morale religieuse ou sociale réprouve (en matière sexuelle mais pas seulement), ou un défaut excessif. Wikipédia
 » ou les « contraintes » de la société actuelle sont la condition nécessaire d’une prise de conscience plus haute de la Tradition Tradição
Tradition
Tradición
sophia perennis
religio perennis
Selon Guénon, la Tradition, est par essence d’origine « supra-humaine », c’est même très exactement là sa juste définition et rien de ce qui est traditionnel ne peut être qualifié de tel sans la présence de cet élément fondamental, vital et axial, qui en détermine le caractère propre et authentique.
elle-même. Sa condamnation du progrès technique techne
tékhnê
Une technique (du grec τέχνη, art, métier savoir-faire) est une ou un ensemble de méthodes, dans les métiers manuels elle est souvent associée à un tour de main professionnel.
procède d’une aliénation du champ de la connaissance transcendentale dans le champ de la technique. Cependant, tandis que Guenon laisse « l’initiation Initiation [...] les aptitudes ou possibilités incluses dans la nature individuelle ne sont tout d’abord, en elles-mêmes, qu’une matiera prima, c’est-à-dire une pure potentialité, où il n’est rien de développé ou de différencié ; c’est alors l’état chaotique et ténébreux, que le symbolisme initiatique fait précisément correspondre au monde profane, et dans lequel se trouve l’être qui n’est pas encore parvenu à la seconde naissance. Pour que ce chaos puisse commencer à prendre forme et à s’organiser, il faut qu’une vibration initiale lui soit communiquée par les puissances spirituelles, que la Genèse hébraïque désigne comme les Elohim ; cette vibration, c’est le Fiat Lux qui illumine le chaos, et qui est le point de départ nécessaire de tous les développements ultérieurs ; et, au point de vue initiatique, cette illumination est précisément constituée par la transmission de l’influence spirituelle [...] (Aperçus sur l’initiation, pp. 33–34)  » prisonnière d’un formalisme ritualiste que l’initiation a justement pour but d’élucider, sinon d’abolir, et qu’il discute de la valeur de ce formalisme d’une façon formelle, au lieu d’en examiner la substance substance
substantia
substances
substância
substancia
, Sérant laisse le problème ouvert. Mais, c’est parce qu’il n’essaie pas encore de faire de la contemplation contemplation
theoria
theoría
contemplação
contempalción
le paroxysme de la méditation méditation Le terme méditation (du latin meditatio) désigne une pratique mentale ou spirituelle. Elle consiste en une attention portée sur un certain objet de pensée (méditer un principe philosophique par exemple, dans le sens d’en approfondir le sens) ou sur soi (dans le sens de pratique méditative afin de réaliser son identité spirituelle). La méditation implique généralement que le pratiquant amène son attention de façon centripète sur un seul point de référence. , un paroxysme ineffable, certes, mais dont l’approche ne l’est pas, que le mot « connaissance » y reste coupé de ses pouvoirs de communication Mit-teilung 
Mitteilung
communication
comunicação
comunicación
et que le « dialogue » avec le non-ésotériste ne se noue pas. Mais ces points sont justement ceux par lesquels certaines consciences modernes, notamment celles qui ont été formées par le christianisme traditionnaliste, peuvent le mieux amorcer leur compréhension de la simultanéité, et il est certain que la collection « Correspondances » a intérêt au stade actuel à refuser même l’apparence d’être une orthodoxie. Aussi, pour m’en tenir au problème du progrès, me bornerai-je ici à poser mon propre problème, qui n’est pas de porter sur le « progrès » un jugement de valeur, — qui impliquerait qu’un choix est à faire entre le progrès et la Tradition, — mais de situer les champs respectifs de la technique et de la gnose et de montrer comment ces champs respectivement s’intègrent l’un L'Un
hen
hén
L’Un, en philosophie ou en mystique, désigne le Principe suprême, souvent donné comme impensable et ineffable. Historiquement, cette notion prend tout son essor, en philosophie, à partir du néoplatonisme de Plotin au milieu du IIIe siècle. Grammaticalement, le mot « un » est ici employé comme substantif et avec majuscule (comme « Dieu » ou « Être »). Le mot s’oppose principalement à Multiple (dès Platon) et entre dans la liste des transcendantaux (avec Être, Bien, Vrai, Beau... qui sont au-delà des catégories et peuvent se convertir : Un = Bien = Beau). C’est l’Un-Dieu, l’Un-principe, mesure suprême.
dans l’autre, chacun irremplaçable et nécessaire dans son ordre. Pour préciser ma position, j’ajouterai qu’il me paraît peu rigoureux, quant à la conduite de la pensée, de déclarer que la bombe atomique est « terrifiante » et d’accuser la société qui la produit, tant qu’on n’a pas mis en cause causa
cause
aitia
aitía
aition
au fond de soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
-même la notion subjective et naïve de terreur, et même celle de société, pour en relativiser le sens. Spinoza a déjà dit que la paix paix
paz
peace
n’est pas l’absence de guerre guerre
guerra
war
mais une vertu arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
de l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
.

Il n’en demeure pas moins que deux voies d’accès à l’ésotérisme paraissent aujourd’hui possibles. La première est celle que Guenon a voulu tracer avec rigueur en retrouvant les enseignements des Anciens, notamment ceux de l’Inde, et en les proposant aux Occidentaux, tout en mettant en évidence le caractère « non-traditionnel », « dangereux » ou « illusoire » de la science et de la philosophie de ces derniers. Tout ce que je peux dire, c’est que cette voie n’est pas, ou plutôt, n’est plus la mienne, même si je persiste à penser que la Bhagavad-Gîta par exemple est une œuvre admirable et d’un prodigieux pouvoir de conversion et si j’estime que les analyses guénoniennes sont venues à point nommé mettre une indispensable rigueur dans le fatras occultiste du XIXe siècle. Mais Guenon ferme les problèmes, tandis que Husserl les ouvre. Et il y a bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
des façons d’être éclairé par la Gîta. Guenon a d’ailleurs, sauf erreur, cessé assez vite de s’intéresser aux préoccupations fondamentales des chercheurs occidentaux. Bien que contemporain de Husserl, il ne paraît pas avoir attaché d’importance à son œuvre. Il paraît avoir également ignoré Hubert, le fondateur de l’axiomatique, qui a posé les problèmes ultimes des mathématiques et éclairé leur crise. Le grand débat moderne sur l’intuitionnisme et le formalisme ne paraît pas l’avoir touché. Ainsi retranché de l’Occident réellement vivant, il n’est pas surprenant que Guenon ait essayé de le convertir de l’extérieur, et que cette conversion reste chez lui marquée d’un littéralisme et d’un ritualisme qui, c’est un fait, contredisent depuis Descartes au génie de l’Occident. D’où également le peu d’intérêt qu’il porte aux problèmes éthiques et esthétiques en tant qu’expressions particulières de notre drame. Par contre on ne saurait imputer à l’œuvre guénonienne le fait qu’elle n’est pas encore sortie des débats d’école : en Occident, aucune minorité avancée ne pourra de longtemps avoir la prétention d’agir de façon visible. Simplement, une autre voie se dessine, celle-là de l’intérieur même de l’Occident, pour tous ceux qui vivent la crise de nos sciences et de nos philosophies et épuisent cette crise par son paroxysme même. Pour ceux-là, il s’agit moins de mettre en cause les produits de la science, — ce qui est une attitude négative, — que de procéder à l’élucida-tion positive de ses fondements. Pour ceux-là, la connaissance des enseignements de la Tradition, si érudite et rigoureuse soit-elle, exige d’être fondue dans la matière matière
hyle
La matière est la substance qui compose tout corps ayant une réalité tangible. Ses trois états les plus communs sont l’état solide, l’état liquide, l’état gazeux. La matière occupe de l’espace et possède une masse. Ainsi, en physique, tout ce qui a une masse est de la matière.
de leur expérience particulière d’Occidentaux, et tout annonce que la Tradition, à son tour éclairée du dedans, en recevra l’expression nouvelle la mieux adaptée au pouvoir de conversion qu’elle doit exercer dans la future pentecôte.

Si la dernière noblesse de l’homme est dans la rigueur intellectuelle, le dernier objet de celle-ci est de s’attacher à la convergence de ces deux voies, dans un effort de synthèse en dehors duquel il n’y aura pas de réelle reconstitution de la Tradition. Ce qui nous gêne dans les Védas, ce n’est pas leur contenu, qui est sublime, c’est qu’ils nous parviennent comme un donné. Nous voudrions écrire nous aussi nos textes sacrés, et à cet égard nous ne pouvons pas nous contenter de faire l’exégèse des Védas. Or, les tenants de l’attitude guénonienne nous paraissent, à tort ou à raison, prendre de plus en plus figure d’exégètes. En tout cas, leur négation de l’Occident les coupe de plus en plus de la problématique occidentale, qui n’est pas seulement ouverte par la superstition de la quantité. Prenons un exemple. Il n’est peut-être pas de problème plus signifiant, aujourd’hui, en Europe, que celui qui se trouve posé dans la vie vie Le philosophe Michel Henry définit la vie d’un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Pour lui, la vie est essentiellement force subjective et affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie. intime des couples, et de là dans la vie collective, en suite, d’une part, du rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
d’inversion qui joue entre la virilité des femmes et la féminité des hommes, et, d’autre part, de l’inversion de cette inversion, qui marque le dépassement de ce problème et son évanouissement. Cette situation est spécialement européenne : la vie européenne moderne est dominée par la rapide virilisation des femmes et la rapide féminisation des hommes. Or, en un sens, l’accès à la connaissance est commandé par la sortie hors de ce cercle cercle
círculo
circle
. S’il est évident que cette situation n’est pas neuve, et que par exemple il y est fait allusion dans les écritures tan-triques, on peut à bon droit se demander si, ne l’ayant pas réellement vécue, on serait capable de la reconnaître dans le tantrisme, ou si, au contraire, ce n’est pas grâce à cette expérience vécue que le tantrisme sera enfin compris. A voir avec quel formalisme les traditionalistes continuent à parler de la dialectique dialectique
dialegesthai
dialegein
dialética
dialéctica
dialectic
du Sauveur-Sauvé sans la faire interférer avec l’expérience charnelle de l’Époux et de l’Épouse, on peut tenir pour assuré que si cette expérience ne leur échappe pas, ils ne savent pas en tout cas la reconnaître pour crucifiante.

La collection « Correspondances » se trouve ainsi placée devant la nécessité nécessité Nécessité, en Grec Ananké, est mère des trois Moires :

* Clotho présidait au passé (de klôthousa, filer),
* Lachésis au présent (de léxis,prédestination),
* Atropos au futur (d’atrepta, irréversible).
d’une synthèse dont la difficulté n’échappe à personne ; De la présentation littérale d’un texte traditionnel jusqu’à la reconstitution phénoménologique du symbol symbolon
symbolisme
symboles
symbole
Étymologie grecque : sym-balleîn = « jeter ensemble ». Correspondance naturelle de signifiant à signifié, chez les ésotéristes. (Pierre Riffard)
isme, en passant par le recensement et l’organisation « objective » des structures psychanalytiques, la distance est considérable. C’est cette distance qu’il faut couvrir. Présenter d’autre part une méthodologie de l’ésotérisme débouchant à la limite dans cette démonstration qu’il faut abolir l’ésotérisme, c’est une tentative paradoxale dont le sens ne pourra être compris que rétrospectivement, au terme même de l’expérience de chacun, et qui implique un usage difficile de la confiance du lecteur. Aussi bien les premiers ouvrages présentés, dans la mesure où ils se borneront à ces recensements de structures partielles, mais positives, risquent-ils d’apparaître trop prudemment empiristes, et leur insertion dans l’ensemble du mouvement dialectique n’apparaîtra-t-elle pas clairement : ils correspondent pourtant à une phase nécessaire. Autant que faire se pourra, nous essaierons de ne pas séparer de ces recensements « objectifs » l’examen des problèmes de méthodologie qui leur sont liés et qui en relativisent la portée. Mais il ne faut pas se dissimuler que cet examen, par la conversion intellectuelle préalable qu’il exige, fait appel chez le philosophe à un ordre de préoccupations qui jusqu’ici n’habitent pas les praticiens de ces recensements eux-mêmes, et que ces deux fonctions se trouvent encore séparées. Les intégrer l’une dans l’autre sera un des buts de la collection. L’ésotérisme ne peut plus se contenter aujourd’hui de se délimiter plus ou moins nettement des nouvelles disciplines qui, telles la psychanalyse, l’astrologie astrologia
astrologie
astrología
astrology
ou la parapsychologie, voire la sociologie, lui empruntent son vocabulaire et font appel à son interprétation des rites ou des mythes. On constatera alors que l’œuvre d’assainissement entreprise par Guenon à l’égard du spiritisme ou de la théosophie Théosophie L’exigence totale de la Doctrine sacrée - de la "théosophie" au sens propre du mot - résulte du fait que l’intelligence spécifiquement humaine est par définition capable d’objectivité et de transcendance et implique ipso facto cette même capacité pour la volonté et pour l’âme sensible ; d’où la liberté de notre volonté et l’instinct moral de notre âme. [Frithjof Schuon] ne fut que le commencement d’une tâche bien plus vaste et d’élucidations bien plus exigeantes. L’ésotérisme intégrera la méthode et les acquis phénoménologiques ou bien il sera réduit à un pur et simple dogmatisme exégétique. Mais s’il intègre réellement cette méthode et ces acquis, et si, ce faisant, il s’y confond, il bouleversera les fondements de l’astrologie, de la parapsychologie et des psychanalyses, ou, plus exactement, il leur donnera les fondements qui leur manquent encore.