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Les origines des légendes mulsumanes dans le Coran et dans la vie des Prophètes

Sidersky : CAÏEN ET ABEL

Adam

dimanche 9 novembre 2008

D. Sidersky, Les origines des légendes mulsumanes dans le Coran et dans la vie des Prophètes. Librairie orientaliste Paul Geuthner, 1933

CAÏEN ET ABEL

Le récit biblique des deux fils d’Adam (Genèse, IV, 3-16) est relaté dans le Coran sous une forme un peu différente, dans les termes suivants :

Sourate V. — 30. Récite-leur l’histoire des deux fils d’Adam. Vraiment, lorsqu’ils offrirent une offrande, elle fut acceptée de l’un d’eux et ne fut pas acceptée de l’autre [1]. (L’un) dit : « Certainement, je le tuerai ». (L’autre) dit : « Dieu n’accepte que de ceux qui (Le) craignent. »

31. — Si tu étendais vers moi ta main pour me tuer, moi, je n’étendrais pas ma main pour te tuer. En vérité, je crains Dieu le Seigneur des mondes.

32. — En vérité, je désire que tu emportes mon péché et le tien, et que tu sois (du nombre) des compagnons du feu, car c’est là la récompense des injustes [2].

33. — (Mais) sa passion le poussa à tuer son frère et il le tua, et au matin il fut (du nombre) des perdus.

34. — Et Dieu envoya un corbeau (qui se mit à) gratter dans la terre, pour lui montrer comment (il pourrait) cacher le cadavre de son frère. Il (Caïn) dit : « Oh ! Malheur à moi ! Suis-je devenu trop faible pour être comme ce corbeau [3] et cacher le cadavre de mon frère ? » Et, le matin, il fut (du nombre) des repentants.

La Chronique de Tabari (éd. Zotenberg, t. I, p. 89) ajoute le curieux détail qui suit, expliquant l’origine de la querelle entre Caïn et Abel :

« Adam voulut donner pour femme à Abel la sœur jumelle de Caïn, mais Caïn ne fut pas satisfait de cela. Adam lui dit ainsi qu’à Abel : Allez, et offrez un sacrifice ; celui dont Dieu acceptera le sacrifice, moi je lui donnerai cette jeune fille. Or, Abel était berger, et Caïn était laboureur, Abel s’en alla, prit la plus grosse de ses brebis et l’apporta sur le lieu où il devait la sacrifier. Caïn apporta une gerbe de blé, la plus mauvaise qu’il eût, et la plaça sur le lieu du sacrifice. »

Il se peut que l’histoire de la jeune fille soit le fruit de l’imagination arabe, mais les faits signalés par Tabari que c’est Adam qui avait engagé ses fils à offrir des sacrifices à Dieu, que Caïn ait choisi ce qu’il avait de plus mauvais, tandis qu’Abel prit ce ce qu’il avait de mieux, sont tirés d’une légende midraschique rapportée dans le Yalkout Siméoni (XXXV) dans les termes suivants :

« Ce fut le soir de la fête de Pâque. Adam appela ses enfants en leur disant : Ce soir les enfants d’Israël offriront plus tard chacun un sacrifice pascal : Vous deviez offrir aussi des sacrifices « au Créateur. Caïn choisit des graines de qualité inférieure, mais Abel apporta le meilleur de son bétail, des brebis non tondues. »

Le verset 30 de la Ve Sourate est tiré du texte biblique (Genèse, IV, 4-5), tandis que l’entretien entre les deux frères (versets 31-32 de ladite Sourate) est relaté dans des termes quelque peu différents dans la paraphase araméenne Targaum Jéruschalmi du passage biblique cité. Quant à l’exemple du Corbeau creusant la terre, dont s’est inspiré Caïn pour enterrer le cadavre d’Abel (verset 34 de la Sourate), il est tiré du passage suivant du Midrasch Tanhurna (Beresit, 10) :

Lorsque Caïn tua Abel, ce dernier était resté couché par terre et Caïn ne savait comment faire. Dieu y fit passer deux oiseaux se bataillant ; l’un tua l’autre, puis, creusa avec ses pattes un trou dans le sol et y enterra le mort. S’inspirant de cet exemple, Caïn creusa dans la terre et y ensevelit Abel [4].

Quant au fait mentionné par Mahomet à la fin du passage coranique reproduit plus haut, que Caïn s’était repenti, il est tiré d’un autre passage du même Midrasch Tanhurna (Beresit, 9), disant :

« En ce moment ses yeux (à Caïn) coulèrent des larmes, et « il s’écria (Psaumes, CXXXIX, 7) : Où, irai-je loin de ton esprit ? « Où fuirai-je loin de ta face ? »


[1C’est l’histoire de Caïn et d’Abel. Les mahométans appellent le premier Quabil, et le dernier Habit, mais ces deux noms ne se trouvent nulle part dans le Coran ; c’est la tradition qui y supplée. (K.)

[2Abel veut dire à Caïn : Puisses-tu aller en enfer avec mes péchés et les tiens. (M.)

[3Un corbeau, disent les commentateurs, en avait tué un autre et l’enterra en grattant la terre. (K.)

[4Ignorant ce texte rabbinique, le Dr Geiger (Was hat Mahomed, 2e éd., Leipzig, 1902, p. 101) a indiqué comme source du récit coranique un passage de Pirké de R. Elieser (chap. XXI), attribuant à Adam l’enterrement de son fils Abel, en imitant l’exemple donné par un corbeau. M. Saint-Clair Tisdall, dans son livre The Original sources of the Quran (London, 1905, pp. 63-64), s’appuyant sur Geiger, explique la divergence entre le Midrasch et le Coran comme une erreur commise par Mahomet ou par son instructeur juif. — Cependant le texte du Midrasch Tanhurna cité plus haut s’accorde bien plus avec le récit du Coran.