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Colloque international de Cerisy-la-Salle - 1973

TRI - VARGA (Les Trois Valeurs)

PHILIPPE LAVASTINE

mercredi 10 octobre 2007

félicité
felicidade
bonheur
felicidad
happiness
Bonne chance ou fortune ; le mot grec est un composés fait sur daimon (puissance divine, dieu, destin). (selon R. Guérineau)

On ne sait comment traduire ces mots Dharma, Artha, Kâme qui constituent le Tri-Varga, car ils n’ont pas de correspondants exacts dans nos langues européennes. Le Dharma sans doute est bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
la Vertu arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
, mais on ne conçoit pas en Occident que la vertu nous fasse une obligation de poursuivre les Richesses (Artha) et le Plaisir (Kâma). Au contraire, nous estimerons la vertu d’un homme homme
anthropos
hommes
humanité
L’homme est la personnification d’une alternative aux dimensions qui échappent à sa vision immédiate ; en d’autres termes, la raison d’être même de la condition humaine est de choisir, et de faire le bon choix : d’opter pour la participation libératrice à l’Etre nécessaire, et non pour l’errance asservissante dans le labyrinthe du possible et en direction du néant. (Frithjof Schuon, Perspectives spirituelles et faits humains)
à son pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
d’exorciser ces deux valeurs pour reporter toute sa recherche vers le Spirituel.

Tel n’était pas le point Le point En géométrie, un point est le plus petit élément constitutif de l’espace géométrique, c’est-à-dire un lieu au sein duquel on ne peut distinguer aucun autre lieu que lui-même. de vue védique qui estimait au contraire que les trois trinité
trois
triade
ternaire
L’archétype divin de tous les ternaires positifs est la trinité védantine Sat, Chit, Ananda : Dieu, à partir de son Essence surontologique, est pur "Être", pur "Esprit", pure "Félicité". Quand la trinité est horizontale, elle exprime les facultés a priori divines ; quand elle est verticale, elle exprime les tendances cosmiques. [Frithjof Schuon]
intérêts humains, Purushârtha-s, les trois valeurs : Dharma, Artha, Kâma devaient être ser
être
being
ón
Le concept d’être désigne en général ce que nous ressentons exister d’une manière ou d’une autre dans la perception, qu’elle soit sensible ou intelligible. L’étude de l’être est appelée ontologie ou métaphysique.
réunis et non opposés dans notre appréciation, si nous voulions goûter dès maintenant la saveur de la Liberté spirituelle.

Le Mahâbhârata, le Râmâyana, les Lois de Manu et, a fortiori, les textes plus anciens, ne mentionnent que ces trois valeurs. Par exemple, nous trouvons dans les Lois ce passage : « Au dire de quelques-uns, le Souverain Bien consiste dans la vertu et la richesse ; mais, suivant d’autres, dans le plaisir et la richesse ; et, suivant d’autres encore, dans la vertu seule ou, suivant d’autres enfin, dans la richesse seule ; mais c’est la réunion (le groupement, varga) des trois qui constitue le Souverain Bien ; telle est la décision correcte. » (II, 224)

A une époque ultérieure cependant (l’Inde était-elle devenue plus « spirituelle » ?) on devait concevoir une valeur suprême, détachée des trois autres, à laquelle on donna le nom de Moksha délivrance
libération
liberação
moksha
liberation
liberación
(Délivrance). Et c’est ainsi que l’on vit apparaître les Quatre quatre
quaternité
Quand la quaternité est horizontale, elle se réfère aux qualités universelles ; quand elle est verticale, elle indique les degrés de l’Univers - l’enfoncement dans la relativité. [Frihtjof Schuon]
Purushârtha-s, les Quatre Sens de la Vie vie Le philosophe Michel Henry définit la vie d’un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Pour lui, la vie est essentiellement force subjective et affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie. , ce qui est le titre d’un livre d’Alain Daniélou, qui porte ce sous-titre : L’Inde traditionnelle. Mais cette idée qu’il y a quatre « sens de la vie », comme il y a quatre castes, quatre saisons, etc.. bien qu’elle soit devenue « traditionnelle », n’est pas l’idée ou la vision (Veda) première. Ce n’est pas védique.

Si les anciens Aryens ne concevaient que trois castes, trois saisons, trois Veda, etc.. et s’ils ne parlèrent jamais que d’une poursuite harmonieuse de trois Purusha-ârtha-s, ils avaient leurs raisons.

Le mot purusha en sanscrit désigne l’homme immortel, ce qui dans l’homme est non-né, donc immortel ; nous pouvons l’appeler le Soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
. Et le mot Artha veut dire « moyen », au sens où l’on dit d’un homme qu’il a ou n’a pas les moyens. La meilleure traduction de cette expression : les trois Purushârtha serait donc celle-ci : les trois moyens de l’homme immortel.

Dharma, Artha, Kâma, les trois Artha de Purusha, peuvent et doivent être considérés comme des moyens. Mais envisager Moksha (la Délivrance de l’Immortel, la Possibilité enfin offerte au Soi de se manifester à travers nous) comme un moyen, alors qu’il s’agit du but que tous les Veda proclament, est un non-sens.

Il n’y a pas de quatrième Purushârta, parce que la notion d’une quête quête L’homme en quête de Dieu doit descendre en son cœur pour retrouver le Paradis perdu et réaliser l’« Unicité de l’Existence » (Wahdat el-Wujûd). spéciale de Soi est erronée. On peut et l’on doit rechercher les Artha, les moyens qui permettront à notre Soi véritable de Se manifester à travers nous, mais l’idée de voir le Voyant, de connaître connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
le Connaissant, est folie (cf. Brhad-Aranyaka Upanishad).

Car le Soi est présent dès maintenant dans une famille unie ou dans une nation non divisée. Cependant, si les moyens, les conditions (je ne dis pas les causes) requises pour Sa manifestation Offenbarkeit
manifestação
manifestation
manifestación
Bekundungsschichten
n’ont pas été produites, si on ne les a pas fait exister Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
. Il ne le peut. Or, l’homme a bien ce pouvoir de faire exister les conditions nécessaires à Sa manifestation, les artha ; mais il n’a pas d’autre pouvoir. L’expression faire exister est la traduction exacte du terme sanskrit Bhâvana, régulièrement traduit par le vocable ambigu de « méditation méditation Le terme méditation (du latin meditatio) désigne une pratique mentale ou spirituelle. Elle consiste en une attention portée sur un certain objet de pensée (méditer un principe philosophique par exemple, dans le sens d’en approfondir le sens) ou sur soi (dans le sens de pratique méditative afin de réaliser son identité spirituelle). La méditation implique généralement que le pratiquant amène son attention de façon centripète sur un seul point de référence.  ». Ambigu, parce que dans l’usage actuel, on croit qu’il s’agit de méditer sur Soi (l’individu) alors que dans l’usage originel il s’agissait de faire exister la « Grande Personne » d’une famille (Brhad-Aranyaka Upanishad, I, 4, 17) ou d’une tribu (Rig Veda, X, 90, 12). Expliquons-nous. Lorsqu’un appareil de radio est en mauvais état, il ne peut plus recevoir les ondes et c’est en vain que nous méditerions sur les ondes, nous devons le réparer. Eh bien, c’était cela que signifiait le terme Bhâvana à l’origine : l’acte acte
puissance
energeia
dynamis
défaire exister les conditions qui permettront à notre appareil social de capter la Voix intérieure. Car l’homme isolé n’a pas ce pouvoir. Retiré absolument du monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
, si cela était faisable, il serait retiré absolument de Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
, car Sa Voix ne peut se faire entendre ailleurs. Le monde, la société, est l’appareil. Et il convenait donc que l’homme individuel sache apprendre à jouer son rôle dans l’acte de « méditer », de « faire exister » une cité ordonnée et non une maison écartée, protégée des bruits du monde par de hautes murailles : un monastère.

Ce dernier point est capital. L’homme est un être social, aussi longtemps qu’il n’est pas en état de péché péché Péché est un mot utilisé dans les religions et certaines sectes pour désigner une transgression volontaire ou non de ce que celle-ci considère comme loi divine. Il est souvent défini comme une désobéissance, un refus, un obstacle au salut ou encore comme une cause de mort de l’âme. mortel. Voyons donc le paradoxe de ces hommes, qui prétendent être spécifiquement des religieux : les moines, dont l’entreprise suppose une asocialité, dont ils ne veulent pas se départir en allant dans le monde. Ce retrait retrait
anachorèse
anachorète
ermite
érémitisme
retraite
Une simplification pleine de foi de notre commerce avec la Divinité, dans la sérénité d’une conscience apaisée. Un voile jeté sur les vanités aveuglantes du monde, une purification du regard intellectuel, qui se retournera vers l’intérieur de l’âme pour y retrouver son bien suprême et découvrir les obstacles à sa possession.
, s’il n’est pas temporaire, en fait des hommes de péché qu’ils devront propager partout, puisqu’ils en vivent.

Certains moines l’admettaient, ceux que l’on appelait les moines dans le monde ; et d’autres le niaient. Notre attaque porte seulement sur ces derniers, dont saint Basile disait : « L’homme n’est pas un animal Tier
animal
zoon
Tierheit
animalidade
monastique. Il est fait de manière à ne pouvoir se passer du secours de ses semblables... Dieu l’a voulu ainsi pour nous forcer à nous réunir, à nous associer. La vie solitaire, en repliant chaque individu sur lui-même, mutile la nature nature
physis
phusis
phúsis
Le grec phúsis dérive de la racine indo-européenne bhû-, qui a donné en sanskrit comme verbe : "devenir", "se produire", "avoir lieu" ; comme non : "terre", "sol", "lieu", "état", "condition". Peut désigner aussi bien l’origine, que le déroulement et le résultat de tout processus. (Luc Brisson)
... Que devient la solidarité humaine dans la vie solitaire du désert ? Il est écrit que nous sommes tous un corps Körper
corpo
corps
soma
cuerpo
body
dont Jésus-Christ est la tête, dont les fidèles sont les membres. Si chacun de nous se retire dans sa solitude, pour chercher son propre salut salut Dans les religions qui constatent la rupture entre Dieu et les humains, le salut, salut de l’âme ou salut éternel est le rétablissement durable, éternel, des liens entre eux. , comment, ainsi divisés, formerons-nous un seul corps ? Comment nous réjouirons-nous avec celui qui est comblé des dons du Seigneur ? Comment souffrirons-nous avec celui qui souffre ?... La vie des anachorètes aboutit au plus monstrueux égoïsme. » (Regulae fusius tractatae, VII).

La solution de cette énigme, l’apparition du monachisme, phénomène phénoménologie
fenomenologia
phenomenology
phénomène
fenômeno
phenomenon
La phénoménologie de Edmund Husserl se définit d’abord comme une science transcendantale qui veut mettre au jour les structures universelles de l’objectivité.
totalement inconnu des temps temps Philosophes, scientifiques et hommes de la rue ont bien souvent des vues différentes sur ce qu’est le temps, et les progrès des uns influencent les autres depuis des siècles. védiques et bibliques, où l’on trouve des patriarches, ce qui est tout autre chose, est à rechercher dans cette déviation de la notion de « méditation ». Meditatio, selon Meillet, signifie « préparation, pratique, exercice » (beaucoup plus que « réflexion, méditation »). Meditor est un itératif medeor, « donner ses soins à », d’où les mots med-icus, re-medium ; et le rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
profond avec la racine des mots médiation, moyen, est indubitable. Or, nous avons vu que la meilleure traduction du mot artha était « moyen ».

Qui veut la fin fin
finalité
telos
télos
Le finalisme est une option théorique qui affirme l’existence d’une cause finale de l’univers, de la nature ou de l’humanité. Elle présuppose un dessein, un but ultime, une signification, immanents ou transcendants, présents dès leur origine. Cette perspective est aussi dite téléologique.
veut les Artha, les moyens ! Mais ce serait compter sans l’avarice humaine, le refus de payer le prix. On veut la fin sans les moyens. Même sur le plan le plus élevé : la Mystique. Ainsi la fin du Veda (Vedânta) était de délivrer de ses liens la Puissance divine divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
(Shakti-Shabdabrahmari) captive, chétive parmi les hommes, aussi longtemps que nous n’avons pas été « préparés, travaillés, exercés », meditati (18). Mais un faux Vedânta apparut, lequel proclama qu’il y avait un chemin vers la fin qui ne passait plus par le monde et qui permettait, en un mot, de ne plus avoir à payer. Par le seul intellect intellect
noûs
L’Intellect est l ’« oeil du coeur » ou l’organe de la connaissance directe. Il se projette dans l’âme individuelle en se limitant et se polarisant ; il se manifeste sous un triple aspect, ou si l’on préfère, il se scinde en trois modes : l’intelligence, la volonté et le sentiment. [Frithjof Schuon]
(Buddhî), en se détournant des deux domaines « inférieurs » des sentiments (manas) et du corps (dehà) — analogiquement : les femmes et les enfants dans la famille et les classes « inférieures » dans la société — il devait être possible d’atteindre le Suprême.

Et les hommes obéirent à cet appel qui fut proclamé partout : « Abandonnez femmes et enfants ! Allez dans la forêt ! », c’est-à-dire « Laissez le monde et tout ce qu’il contient ! Méditez le But suprême ! Méditez ! Méditez ! ». Cette folie de méditation qui s’empara des « moines », devait faire de l’Inde entière un désert qui se propagea magnifiquement.


Voir en ligne : Philippe Lavastine