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Colloque international de Cerisy-la-Salle - 1973

TRI - VARGA (Les Trois Valeurs)

PHILIPPE LAVASTINE

mercredi 10 octobre 2007

Extrait de l’« Intervention de M. Philippe Lavastine » au Colloque international de Cerisy-la-Salle - 1973

On ne sait comment traduire ces mots Dharma, Artha, Kâme qui constituent le Tri-Varga, car ils n’ont pas de correspondants exacts dans nos langues européennes. Le Dharma sans doute est bien la Vertu, mais on ne conçoit pas en Occident que la vertu nous fasse une obligation de poursuivre les Richesses (Artha) et le Plaisir (Kâma). Au contraire, nous estimerons la vertu d’un homme à son pouvoir d’exorciser ces deux valeurs pour reporter toute sa recherche vers le Spirituel.

Tel n’était pas le point de vue védique qui estimait au contraire que les trois intérêts humains, Purushârtha-s, les trois valeurs : Dharma, Artha, Kâma devaient être réunis et non opposés dans notre appréciation, si nous voulions goûter dès maintenant la saveur de la Liberté spirituelle.

Le Mahâbhârata, le Râmâyana, les Lois de Manu et, a fortiori, les textes plus anciens, ne mentionnent que ces trois valeurs. Par exemple, nous trouvons dans les Lois ce passage : « Au dire de quelques-uns, le Souverain Bien consiste dans la vertu et la richesse ; mais, suivant d’autres, dans le plaisir et la richesse ; et, suivant d’autres encore, dans la vertu seule ou, suivant d’autres enfin, dans la richesse seule ; mais c’est la réunion (le groupement, varga) des trois qui constitue le Souverain Bien ; telle est la décision correcte. » (II, 224)

A une époque ultérieure cependant (l’Inde était-elle devenue plus « spirituelle » ?) on devait concevoir une valeur suprême, détachée des trois autres, à laquelle on donna le nom de Moksha (Délivrance). Et c’est ainsi que l’on vit apparaître les Quatre Purushârtha-s, les Quatre Sens de la Vie, ce qui est le titre d’un livre d’Alain Daniélou, qui porte ce sous-titre : L’Inde traditionnelle. Mais cette idée qu’il y a quatre « sens de la vie », comme il y a quatre castes, quatre saisons, etc.. bien qu’elle soit devenue « traditionnelle », n’est pas l’idée ou la vision (Veda) première. Ce n’est pas védique.

Si les anciens Aryens ne concevaient que trois castes, trois saisons, trois Veda, etc.. et s’ils ne parlèrent jamais que d’une poursuite harmonieuse de trois Purusha-ârtha-s, ils avaient leurs raisons.

Le mot purusha en sanscrit désigne l’homme immortel, ce qui dans l’homme est non-né, donc immortel ; nous pouvons l’appeler le Soi. Et le mot Artha veut dire « moyen », au sens où l’on dit d’un homme qu’il a ou n’a pas les moyens. La meilleure traduction de cette expression : les trois Purushârtha serait donc celle-ci : les trois moyens de l’homme immortel.

Dharma, Artha, Kâma, les trois Artha de Purusha, peuvent et doivent être considérés comme des moyens. Mais envisager Moksha (la Délivrance de l’Immortel, la Possibilité enfin offerte au Soi de se manifester à travers nous) comme un moyen, alors qu’il s’agit du but que tous les Veda proclament, est un non-sens.

Il n’y a pas de quatrième Purushârta, parce que la notion d’une quête spéciale de Soi est erronée. On peut et l’on doit rechercher les Artha, les moyens qui permettront à notre Soi véritable de Se manifester à travers nous, mais l’idée de voir le Voyant, de connaître le Connaissant, est folie (cf. Brhad-Aranyaka Upanishad).

Car le Soi est présent dès maintenant dans une famille unie ou dans une nation non divisée. Cependant, si les moyens, les conditions (je ne dis pas les causes) requises pour Sa manifestation n’ont pas été produites, si on ne les a pas fait exister. Il ne le peut. Or, l’homme a bien ce pouvoir de faire exister les conditions nécessaires à Sa manifestation, les artha ; mais il n’a pas d’autre pouvoir. L’expression faire exister est la traduction exacte du terme sanskrit Bhâvana, régulièrement traduit par le vocable ambigu de « méditation ». Ambigu, parce que dans l’usage actuel, on croit qu’il s’agit de méditer sur Soi (l’individu) alors que dans l’usage originel il s’agissait de faire exister la « Grande Personne » d’une famille (Brhad-Aranyaka Upanishad, I, 4, 17) ou d’une tribu (Rig Veda, X, 90, 12). Expliquons-nous. Lorsqu’un appareil de radio est en mauvais état, il ne peut plus recevoir les ondes et c’est en vain que nous méditerions sur les ondes, nous devons le réparer. Eh bien, c’était cela que signifiait le terme Bhâvana à l’origine : l’acte défaire exister les conditions qui permettront à notre appareil social de capter la Voix intérieure. Car l’homme isolé n’a pas ce pouvoir. Retiré absolument du monde, si cela était faisable, il serait retiré absolument de Dieu, car Sa Voix ne peut se faire entendre ailleurs. Le monde, la société, est l’appareil. Et il convenait donc que l’homme individuel sache apprendre à jouer son rôle dans l’acte de « méditer », de « faire exister » une cité ordonnée et non une maison écartée, protégée des bruits du monde par de hautes murailles : un monastère.

Ce dernier point est capital. L’homme est un être social, aussi longtemps qu’il n’est pas en état de péché mortel. Voyons donc le paradoxe de ces hommes, qui prétendent être spécifiquement des religieux : les moines, dont l’entreprise suppose une asocialité, dont ils ne veulent pas se départir en allant dans le monde. Ce retrait, s’il n’est pas temporaire, en fait des hommes de péché qu’ils devront propager partout, puisqu’ils en vivent.

Certains moines l’admettaient, ceux que l’on appelait les moines dans le monde ; et d’autres le niaient. Notre attaque porte seulement sur ces derniers, dont saint Basile disait : « L’homme n’est pas un animal monastique. Il est fait de manière à ne pouvoir se passer du secours de ses semblables... Dieu l’a voulu ainsi pour nous forcer à nous réunir, à nous associer. La vie solitaire, en repliant chaque individu sur lui-même, mutile la nature... Que devient la solidarité humaine dans la vie solitaire du désert ? Il est écrit que nous sommes tous un corps dont Jésus-Christ est la tête, dont les fidèles sont les membres. Si chacun de nous se retire dans sa solitude, pour chercher son propre salut, comment, ainsi divisés, formerons-nous un seul corps ? Comment nous réjouirons-nous avec celui qui est comblé des dons du Seigneur ? Comment souffrirons-nous avec celui qui souffre ?... La vie des anachorètes aboutit au plus monstrueux égoïsme. » (Regulae fusius tractatae, VII).

La solution de cette énigme, l’apparition du monachisme, phénomène totalement inconnu des temps védiques et bibliques, où l’on trouve des patriarches, ce qui est tout autre chose, est à rechercher dans cette déviation de la notion de « méditation ». Meditatio, selon Meillet, signifie « préparation, pratique, exercice » (beaucoup plus que « réflexion, méditation »). Meditor est un itératif medeor, « donner ses soins à », d’où les mots med-icus, re-medium ; et le rapport profond avec la racine des mots médiation, moyen, est indubitable. Or, nous avons vu que la meilleure traduction du mot artha était « moyen ».

Qui veut la fin veut les Artha, les moyens ! Mais ce serait compter sans l’avarice humaine, le refus de payer le prix. On veut la fin sans les moyens. Même sur le plan le plus élevé : la Mystique. Ainsi la fin du Veda (Vedânta) était de délivrer de ses liens la Puissance divine (Shakti-Shabdabrahmari) captive, chétive parmi les hommes, aussi longtemps que nous n’avons pas été « préparés, travaillés, exercés », meditati (18). Mais un faux Vedânta apparut, lequel proclama qu’il y avait un chemin vers la fin qui ne passait plus par le monde et qui permettait, en un mot, de ne plus avoir à payer. Par le seul intellect (Buddhî), en se détournant des deux domaines « inférieurs » des sentiments (manas) et du corps (dehà) — analogiquement : les femmes et les enfants dans la famille et les classes « inférieures » dans la société — il devait être possible d’atteindre le Suprême.

Et les hommes obéirent à cet appel qui fut proclamé partout : « Abandonnez femmes et enfants ! Allez dans la forêt ! », c’est-à-dire « Laissez le monde et tout ce qu’il contient ! Méditez le But suprême ! Méditez ! Méditez ! ». Cette folie de méditation qui s’empara des « moines », devait faire de l’Inde entière un désert qui se propagea magnifiquement.


Voir en ligne : Philippe Lavastine