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Approches de l’Inde - Tradition et incidences

SHANKARA ET LA DIALECTIQUE

RENÉ ALLAR

mercredi 10 octobre 2007

Extrait de « Approches de l’Inde - Tradition diadosis
tradition
tradição
tradición
et incidences, » dir. Jacques Masui, Cahiers du Sud, 1949.

On se méprendrait singulièrement sur le compte de l’Hindouisme en général, et en particulier sur celui des âchâryas, ses porte-parole autorisés, en supposant qu’on est redevable à ces derniers d’une « investigation philosophique » destinée à substituer à l’apriorisme dogmatique de la Shruti l’armature rationnelle d’une pensée autonome. Que les modernes, malgré leurs déboires avec tant de systèmes, veuillent avoir, la licence d’envisager sous cet angle les doctrines hindoues n’a rien rien Le mot rien désigne une absence de chose(s), sans la notion de dénombrement ou de concept mathématique qui s’attache au nombre zéro. « Il n’y a rien ici » signifie qu’aucun objet n’est présent, sans a priori sur la nature des objets qui auraient pu se trouver à l’endroit considéré. de surprenant ; la vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
scientifique est devenue pour eux la vérité tout court et ils ne reviennent de quelque idéologie décevante qu’en échange d’une autre apparemment mieux en rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
avec l’expérience expérience
aisthesis
perception
aísthesis
sensation
experiência
sensação
percepção
impressão
impression
impresión
percepción
sensación
empirique mais non moins dépourvue de tout principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
doctrinal, de sorte que l’antirationalisme auquel ils parviennent ainsi d’aventure, bergsonisme ou autre chose, n’est jamais qu’un procès que la raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
intente à ses limitations en s’inspirant quand même et uniquement de sa propre juridiction. Il est vrai que les doctrines hindoues se prêtent par certains côtés à une présentation qui répond à de teîs desiderata. En effet, ces doctrines enseignent la suprématie de la connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
, et par là elles diffèrent profondément d’une théologie teologia
théologie
teología
theology
La théologie ( en grec ancien θεολογία , littéralement « discours sur la divinité ou le divin, le Θεός [Theos] ») est l’étude, qui se veut rationnelle, des réalités relatives au divin. Wikipédia
ordinaire, et il est donc fatal que les Occidentaux soient enclins à voir dans ces doctrines deux compartiments assez hétérogènes bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
que fâcheusement enchevêtrés : une religion religion Le contenu et la raison d’être des religions est le rapport entre Dieu et l’homme ; entre l’Être nécessaire et l’existence contingente. C’est ce rapport qui donne aux religions toute leur puissance et toute leur légitimité ; c’est au contraire leur revendication confessionnelle d’absoluité qui constitue leur relativité. (Frithjof Schuon) qui n’a rien à leur apprendre en plus de ce qu’ils savent déjà des caractères habituels de toute croyance croyance
croire
crença
crer
belief
believe
et une philosophie qui mérite de retenir l’attention parce que n’importe quel essai d’explication originale est censé agrandir le champ d’exploration où se déploie leur recherche de la vérité.

Il n’est pas niable non plus que les doctrines hindoues comportent de toute façon un élément rationnel et humain représenté par la Smriti et l’apport dialectique dialectique
dialegesthai
dialegein
dialética
dialéctica
dialectic
des âchâryas ; cet apport demeure bien dans une certaine mesure canalisé par les données invariables des textes canoniques, mais il s’avère considérable, et les notables divergences qui opposent entre eux la plupart de ces maîtres donnent l’impression que cet élément rationnel et humain est devenu prépondérant avec des conclusions qui interprètent différemment et par conséquent supplantent les données originelles et sacrées. En réalité réalité
le réel
Le mot réalité désigne le caractère de ce qui existe effectivement, par opposition à ce qui est imaginé, rêvé ou fictif. Les questions que pose ce concept sont fondamentales pour la science et la philosophie.
, les commentateurs classiques du Vêdânta, qui sont les plus visés en l’occurrence, n’ont jamais eu l’outrecuidante intention d’abaisser l’un L'Un
hen
hén
L’Un, en philosophie ou en mystique, désigne le Principe suprême, souvent donné comme impensable et ineffable. Historiquement, cette notion prend tout son essor, en philosophie, à partir du néoplatonisme de Plotin au milieu du IIIe siècle. Grammaticalement, le mot « un » est ici employé comme substantif et avec majuscule (comme « Dieu » ou « Être »). Le mot s’oppose principalement à Multiple (dès Platon) et entre dans la liste des transcendantaux (avec Être, Bien, Vrai, Beau... qui sont au-delà des catégories et peuvent se convertir : Un = Bien = Beau). C’est l’Un-Dieu, l’Un-principe, mesure suprême.
ou l’autre « mystère mystère
mysterion
mystères
Du grec musterion, fermer les yeux ou la bouche. Désigne un secret, les pratiques et les rites réservées aux initiés, un objet de difficile connaissance, et l’initiation des doctrines secrètes. (V. Siret)
 » spirituel au niveau de la pensée discursive ; l’originalité qui les distingue ne laisse pas de les maintenir dans Un même cadre doctrinal où la Shruti conserve sa qualité de suprême et unique critère, et dans lequel toute exégèse demeure subordonnée aux tenants et aboutissants extra-livresques qui conditionnent un enseignement traditionnel. Compte tenu de ces conditions, l’argumentation de ces commentateurs, comme tout ce qui, dans l’Hindouisme, porte une marque humaine, est très loin d’avoir l’importance et le rôle déterminant que lui attribue forcément celui qui l’isole de tout le reste et qui, à la faveur de ce cloisonnement artificiel, se croit fondé à parler de « philosophie hindoue », dans le sens d’une spéculation émancipée et se suffisant à elle-même. D’ailleurs, cette présentation, si elle est commode pour mettre les doctrines hindoues en parallèle avec des conceptions modernes, entraîne à l’intérieur même des écrits qui en sont l’objet sujet
objet
La notion du « sujet », loin de n’être que psychologique, est avant tout logique et principielle et ne saurait se restreindre par conséquent à aucun ordre particulier ; la subjectivité évidente des facultés de sensation prouve déjà que le couple sujet-objet n’appartient pas au seul domaine de la psychologie. [Frithjof Schuon]
un départ arbitraire entre ce qui a l’apparence d’une libre démarche intellectu intellect
noûs
L’Intellect est l ’« oeil du coeur » ou l’organe de la connaissance directe. Il se projette dans l’âme individuelle en se limitant et se polarisant ; il se manifeste sous un triple aspect, ou si l’on préfère, il se scinde en trois modes : l’intelligence, la volonté et le sentiment. [Frithjof Schuon]
elle et ce qui la contredit manifestement. Bref, il faut négliger de multiples données et d’abondants témoignages pour se refuser à admettre que la shraddhâ des interprètes officiels du Vêdânta, leur foi
foi
faith
pistis
dans l’excellence arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
de la tradition diadosis
tradition
tradição
tradición
, n’est pas une affirmation de principe constamment perdue de vue, mais se confond avec une compréhension plus ou moins profonde et effective d’une vérité dont ils rappellent sans cesse la nature nature
physis
phusis
phúsis
Le grec phúsis dérive de la racine indo-européenne bhû-, qui a donné en sanskrit comme verbe : "devenir", "se produire", "avoir lieu" ; comme non : "terre", "sol", "lieu", "état", "condition". Peut désigner aussi bien l’origine, que le déroulement et le résultat de tout processus. (Luc Brisson)
supra-humaine (apaurushêya), vérité à laquelle, déclare quelque part Shankara, un homme homme
anthropos
hommes
humanité
L’homme est la personnification d’une alternative aux dimensions qui échappent à sa vision immédiate ; en d’autres termes, la raison d’être même de la condition humaine est de choisir, et de faire le bon choix : d’opter pour la participation libératrice à l’Etre nécessaire, et non pour l’errance asservissante dans le labyrinthe du possible et en direction du néant. (Frithjof Schuon, Perspectives spirituelles et faits humains)
ne peut jamais parvenir par ses propres moyens, si intelligent soit-il et quand bien même il raisonnerait pendant des millénaires.


Voir en ligne : SHANKARA