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Paul Vulliaud

Vulliaud : FIN DU MONDE ET PROPHÈTES MODERNES

Les cahiers d’Hermès

lundi 3 novembre 2008

Les cahiers d’Hermès. Dir. Rolland de Renéville. La Colombe, 1947.

Le XVIe siècle serait, dit-on, l’âge de la lumière rationnelle, de la vie retrouvée. La Renaissance, la Réforme seraient, d’ensemble, des mouvements libérateurs des esprits trop longtemps comprimés par l’Eglise. Il serait prudent de ne rien confondre, mais nous ne pouvons nous attarder afin de montrer que l’Humanisme et la Réforme ne sont point solidaires l’un de l’autre.

Il nous semble que la Réforme a plus encore épaissi le voile de tristesse qui enveloppe le monde. Je ne veux pas dire que ses auteurs aient repoussé les satisfactions naturelles. Nous éloignons de la pensée toute malveillance. Je fais allusion seulement à leurs principes dogmatiques. Luther assure que l’homme tout entier est péché, que le péché est sa propre nature, que tout son être est péché, que l’homme enfin est le péché incarné. N’est-ce pas la psychologie d’un doctrinaire fortement enclin à la mélancolie ?

Les réformateurs n’en avaient pas moins un solide optimisme. Bien qu’ils aient été entraînés très au-delà de leurs premiers desseins, ils firent espérer que leur action apporterait de grands bienfaits. Ils éprouvèrent de cuisantes déceptions, que, d’ailleurs, ils avouèrent. Les choses allèrent, en effet, de plus en plus mal. L’Un des réformateurs se plaint qu’on ne trouve plus chez les évangéliques ni fol, ni charité ; et il ajoute que tout se borne, en fait de Réforme, à baptiser en allemand, à manger gras, et au mariage des prêtres ainsi qu’au rejet des coutumes traditionnelles. Un autre gémit que l’on ne sait plus au point où les évangéliques en sont arrivés, s’ils sont chrétiens, mamelucks ou païens. Erasme, qui ne craignait pas de cultiver la démagogie à ses heures, se désole en constatant que le luthéranisme a entraîné la mort des belles-lettres, et l’honnête Grotius se chagrine que le luthéranisme ait refroidi le zèle pour les études. Au surplus, ce n’est pas aux planètes que cet incomparable savant attribue les bouleversements politiques, mais aux calvinistes. Partout, écrit-il, où ils ont exercé leur influence, ils ont troublé les empires.

Cependant, quoique le péché tienne une place envahissante dans la nouvelle théorie, elle n’est pas si totale que l’humour n’y ait pu trouver un petit coin. On s’élevait jadis contre les prélats aussi avares que riches, les chanoines aussi gras que simoniaques, on affirme à présent que c’est un grand bonheur que Dieu ait daigné faire annoncer la Parole sacrée par des chenapans et des impies.

Luther, le « bienheureux Luther » comme il est désigné par ses adeptes d’une piété respectueuse, est devenu le troisième Elie pour ses adhérents un peu enthousiastes. Le premier Elie s’était opposé au culte de Baal, le second, Jean-Baptiste, au pharisaïsme, le troisième s’est opposé au Pape antéchrist. Il fut à son tour l’ange de l’Apocalypse qui annonce l’Evangile éternel. Nous le craignons, Luther, sur cette voie d’honneur, finira par être bientôt traité d’antéchrist. Au surplus, ce serait une erreur de croire que Luther était le seul à être qualifié d’Elie. On décernait ce titre volontiers, comme celui d’antéchrist, selon l’admiration ou le mépris. Melchior Hoffman, qui se rallia à la tourbe des anabaptistes, le mérita par ses violentes diatribes qui aboutissaient à la destruction des monastères, des œuvres d’art dans les églises catholiques. Ce prophète enseignait que le monde finirait en 1534.

En ces temps malheureux où l’homme aux bonnes intentions, Martin Luther veux-je dire, apporta la dispute, la dissension, l’émeute, la révolte, la guerre et pis encore, les prophètes se sont multipliés. Ils sont légion ; de tous cotés se pressent les devins, les pronostiqueurs, les astromantes, les chronocrateurs, les horoscopantes, les épilogistes, des jours novissimes. Pour les âges précédents, nous sommes riches de documentation, pour les temps modernes nous sommes dans l’opulence. Et nous négligeons ceux qui ont conduit, impatients qu’ils étaient, des masses qui avaient au moins dans leur misère une excuse à se laisser tromper par des chefs avides à convoiter ce qu’on appelait alors le « Royaume de Dieu » et à Je réaliser brutalement, à l’exiger l’arme à la main.

Le Dr Martin Luther a laissé un opuscule trop peu connu. Quoiqu’il soit rébarbatif d’aspect, il n’est point sans saveur. Il s’agit de sa Supputatio annonim muindi (Wittemberg, 1541). C’est une chronologie que le réformateur a composée pour son utilité personnelle, en suivant la chronologie de l’astrologue Carion. Il affirme infailliblement que le travail de Carion est le meilleur exemple de supputation. Dès le verso du premier feuillet, le lecteur a son opinion fixée. Le Dr Luther a résumé tout son ouvrage dans une inscription par laquelle nous constatons qu’il se fiait ingénument à la tradition qui attribue au « prophète Elie » la prédiction des six mille ahs, qui serait la durée dès âges. En définitive, le réformateur attend, lui aussi, la fin des siècles. « En cette année (1540), écrit-il, le nombre des années est précisément de cinq mille cinq cents. C’est pourquoi il faut s’attendre à la fin du monde. Car le sixième millénaire ne s’achèvera pas, de même que les trois jours du Christ mort ne furent pas complets. » Il aperçoit très distinctement des signes précurseurs de cette fin. Sous le règne de Maximilien, il s’est produit des signes étonnants et nombreux au ciel, sur la terre et dans les eaux, qui font espérer à l’avènement de ce « jour bienheureux ». Il y a un signe qui a tout particulièrement frappé le nouveau moraliste, c’est l’apport en Europe de la syphilis, morbus gallicus, alias hispanus. Voilà donc l’un des grands symptômes de la venue du jugement dernier (unum de signis magnis ante diem extremum). Nous ne sommes pas autrement étonné de l’indication qui a impressionné Luther. Le mal français ou espagnol a tout d’abord sévi en Allemagne, à ce que déclare Camerarius. Notons, en passant, que le premier maître d’école de Mélanchthon avait été touché par l’épidémie.

L’un des coadjuteurs de Luther, Michel Stiefel, croyait être le septième ange, annonciateur de la fin du monde. Il n’a pas besoin de recourir aux observations hygiéniques, c’est par inspiration qu’il prévoit la dernière heure pour 1532 d’abord, ensuite pour 1533, et, en précisant la date, pour le 19 octobre, vers 8 heures du matin. Luther reçut l’ordre de l’Electeur de Saxe de parfaire l’instruction de ce prophète. Les paysans, à l’annonce de l’événement final, avaient abandonné leur travail. Le Réformateur, qui avait déjà trouvé une femme à Stiefel, le prit sous son toit avec toute sa famille. L’ange à la septième trompette s’adonna à des études de mathématiques qui lui ont assuré une certaine réputation. Mais ce qui lui tenait à cœur, c’était le calcul mystique appliqué aux prophéties numériques de Daniel et de saint Jean. Michel Stiefel retourna à ses travaux de prédilection. En approfondissant le mystère des chiffres de Daniel et de saint Jean, il devint un ardent adversaire d’Osiander qui avait fixé l’année ultime pour 1689. De son côté, Mélanchthon déclara qu’il avait lu une ancienne prophétie dans laquelle 1680 était donné comme la date suprême. André Musculus publiait un ouvrage, en 1571, où il déterminait que ce serait en 1541 ou 1551. Philippe Nicolaï, dans son De Regno Christi (1597), se décidait pour 1670. Adalbert Thermopedius adoptait l’année 1599, et précisait : le 3 avril.

Tous les pronostiqueurs n’avaient pas pour idéal de montrer leurs hautes capacités en mathématiques. La gloire scientifique ne les stimulait pas. Pratiques avant tout, il leur suffisait de savoir la date de la dernière heure de l’histoire. Certains d’entre eux s’avisèrent d’imaginer divers procédés très simples, si simples qu’ils devinrent à la mode. L’un des procédés de cet art conjectural consistait à trouver le nombre désiré, d’après les lettres de certains mots. Ainsi la phrase : JesVs NazarenVs ReX JUdœorVM produit 1532 ; VIdebVnt In queM transfIXerVnt produit, par les majuscules et par le changement de leur ordre : MDVVVVXIII, c’est-à-dire 1533. Le mot JVDICIVM, d’après le chiffre des lettres, produit 1613 ; c’est Paul Grabner qui le fait remarquer. La date qui voisinait 1530 avait des partisans ; Heerbrand, qu’on avait surnommé Höllbrand (tison d’enfer) en raison de l’ardeur de sa polémique, fait allusion à ce nombre. Aretius rapporte que des pronostiqueurs calculaient le dernier jour d’après les mots aDVentVS DoMInI (2012), ils soustrayaient le nombre trouvé dans les mots DIes abbreVIabVntVr (517), on a le total de 1495.

Ceux qui avaient le malheur de vivre après cette date avaient la ressource d’ajouter le nombre des lettres, a, e, n, t, s qui restaient du mot adventus, ce qui produit 1551, et l’on pouvait encore ajouter le nombre des lettres dans le mot Domini, ce qui donne 1578. D’autres auteurs, au nombre 1495, tiré des mots adventus Domini et dies abbreviabuntur ajoutaient 150, tiré des mots propter electos, ce qui produit 1645, duquel nombre ils soustrayaient a, e, n, t, s, ce qui donne 1589.

Il existait encore d’autres procédés. Le plus simple de tous consistait à supposer que la fin du monde se produirait d’après le nombre des 5 plaies de la Passion du Christ : 5.555. Ils attendaient ce cataclysme pour 1605.

J. Finzel et G. Goldmann énumérèrent les prodiges de l’époque. L’un des plus étonnants est celui de 1556, qui fut remarqué en Transylvanie. Les gens perspicaces lurent, se détachant sur un ciel pur, les lettres et mots suivants : INRI MDLVI IAHR EIN ENDE DIESES REICHS. Adam Nachenmoser en déduisit que le monde finirait en 1656.

Des prophètes préféraient un autre système de pronostication. Chytrœus (Kochhaff) fixait la date cherchée, d’après le passage de saint Matthieu, xxiv, 37, et saint Luc, xvii, 26, en disant : il en sera de même au jour de l’avènement de Jésus-Christ qu’il en a été aux jours de Noé. Or, de la Création au Déluge, on compte 1656 années, donc.... ; ou bien : de Moïse à Jésus-Christ on compte 1590 ans ; ajoutez 40 qui est la durée du temps passé par les Israélites dans le désert, vous obtenez pour la date finale : 1630. Néanmoins, le même Chytrœus, théologien qui ne semble pas avoir été inflexible, convient que certains de ses collègues certifient que cette date tombera en 1695. Avec François Hildesheim, les calculs sont plus compliqués. Il affirme : celui qui saura quel est le nombre dénaire en arithmétique formelle, et connaîtra la nature du premier nombre sphérique connaîtra le fondement du Grand Jubilé à venir, et il saura pareillement le secret des cinquante portes de l’Intelligence et de la millième génération, et du règne de tous les siècles. Ce style sent la Kabbale.

Cunmann Flinspach composait vers 1559 un ouvrage, Conjecturae extremorum temporum. Il y indiquait que dix raisons nécessitent la fin du monde. Une nouvelle étoile se montra à propos le 8 octobre 1604. Un mathématicien, Jean Dobricius, dans son Chronomenoutor (Mémorial du Temps) (1612), commente l’apparition de cette étoile, il parle également de la grande conjonction des planètes qui est, pour lui, l’annonciatrice de la véritable Réformation et du bonheur universel. Déjà un astrologue de haute renommée, Cyprien Leowitz, avait enseigné que la conjonction de toutes les planètes s’était produite dans le signe d’Ariès vers l’époque de la naissance de Jésus-Christ ; il en concluait que le dernier grand avènement — le jour du Seigneur — arriverait en 1584. Cependant, le même Leowitz, auquel Tycho-Brahé avait rendu visite, et qui avait prédit que Maximilien II régnerait sur le monde entier, avait affirmé que la conjonction de Jupiter et de Saturne aurait lieu en 1583 dans le signe des Poissons. Il ajoutait que le monde, ayant commencé par une conjonction dans le trigone de feu, finirait par cette conjonction dans le trigone d’eau. Cet astrologue était un original. Comme nous allons le voir, c’est le Sagittaire qui allait devenir à la mode.

Elie Moler observa que la nouvelle étoile apparue en 1604 était visible dans le 18° du Sagittaire. On ne doit pas se le dissimuler, le Sagittaire, pendant quelque temps, devait être le signe zodiacal le plus en vue. En effet, une conjonction de toutes les planètes se serait produite dans ce signe du 1er au 11 décembre 1662. Le phénomène est d’autant plus remarquable qu’un mystique de la lignée de Schwenckfeld, Pierre Serrarius publia une dissertation à cette occasion. Comment ne pas estimer les ouvrages d’un grand ami de Spinoza ? A ce titre, disons-le en passant, les biographes n’auraient pas dû oublier son nom.

C’était le temps où, de part et d’autre, de distingués astronomes dressaient des chronologies mystiques. Hainlin, qui est l’auteur de l’une d’elles, était élève du fameux Mœstlin, le maître de Kepler. Mais l’astrologue Théodore Hoen avait établi des tables chronologiques. Il y avait noté qu’une conjonction générale "s’était produite dans le signe des Poissons, aux jours de Noé. Serrarius, fort de cette indication, en déduisit que le concours des planètes dans le Sagittaire, signe de feu, était le présage du Jugement dernier, immédiatement précurseur du Règne du Christ, celui dont parlerait saint Pierre (ii, 3-7) et l’Apocalypse (xi, 8). Ayant estimé d’un coup d’œil l’état moral de la société, il avait conclu à son impiété. Il fallait donc, de toute évidence, s’attendre à une conflagration. Théodore Hoen, lui, ne pensait pas que le monde dut subir un anéantissement total. A son sentiment, l’univers en serait quitte à supporter une fin assez analogue à celle que détermina le déluge.

Néanmoins, les signes redoutables s’accumulaient d’année en année. Lecteur assidu et fervent de l’illustre Tycho-Brahé, P. Serrarius appuyait tous ses développements de la suprême autorité de ce grand homme, beaucoup astrologue, un peu kabbaliste, qui s’était particulièrement occupé du phénomène constellaire qu’il avait remarqué en 1572, et qui avait paru dans Cassiopée. Le monde savant en fut tout agité. Guillaume Postel, Corneille Gemma en discutèrent. Théodore de Bèae se mit à prophétiser. Jérôme Cardan, qui avait déclaré que le monde finirait en 1800, croyait que cette nouvelle étoile n’était autre que l’astre qui avait conduit les Mages au berceau du Messie. Cette idée avait séduit Théodore de Bèze qui ajoutait que cette seconde apparition annonçait, comme la première, le Renouvellement du monde.

Les signes se multipliaient donc. A part celui de 1572, des comètes avaient été observées en 1618, en 1652, en 1659. De plus, des faits épouvantables se succédaient ; la situation des êtres d’ici-bas était terrifiante. Roussat, qui s’était amèrement plaint de la disette, tout chanoine qu’il était, aurait eu de graves raisons d’importuner ses lecteurs d’incessantes lamentations. Guerre, famine, la cherté de la vie était montée à un prix exorbitant. Des mères mangeaient leurs enfants. Dans ces moments tragiques, des bruits se répandent. En janvier 1661, un enfant de la province de Wensussel (Norvège), alors qu’il était encore dans le sein maternel (in matris suae utero) avait crié tel un prophète : Malheur à la Danie ! Malheur au monde entier ! Je ne cacherai pas que, à la suite de cette déclaration, Samuel Desmarets, calviniste impeccable, qui ne riait jamais, fut pris d’une irrésistible gaieté. En effet, S. Desmarets avait cité Serrarius devant le tribunal de sa critique inflexible. Il donna un léger fléchissement à la doctrine officielle, et, délaissant la théorie de la grâce au gouvernement des hommes, s’éprit de considérations simplement humaines. A toutes ces histoires de prodiges constellaires, que les savants rapportaient, annonçant la fin des fins, il avoua qu’il espérait, pour amener le Règne de Jésus-Christ, davantage du dissentiment qui s’était élevé entre Louis [Louis XIV] et Alexandre [le pape] que la conjonction, fut-elle générale, des planètes. N’étant point, comme Serrarius, familier de Spinoza, au contraire, S. Desmarets était peu enclin à observer les choses d’un point de vue astral, sub specie aeternitatis.

Pour l’historien un peu informé, cet enfant, prédestiné au rôle de prophète avant que de naître, n’étonne pas autant qu’on le supposerait. Il se produisait beaucoup de prodiges à cette époque où il semble qu’il devenait de plus en plus difficile de sortir du moyen âge. C’est encore en Norvège que se manifesta, quelques années avant l’enfant prodige, un présage incroyable. En 1598, des pécheurs retirèrent des eaux un hareng qui portait — ô merveille ! — sur les flancs des caractères bizarres, ressemblant à des runes. Raphaël Eglinus, qui était professeur de théologie à Marburg, alchimiste et rose-croix, comprit immédiatement cette écriture mystérieuse. Elle était prophétique. Il a communiqué ses déductions, qui sont relatives aux temps à venir, dans un ouvrage, Meerwunderische Prophezeihung (1611) (cf. Prophetia halieutica). R. Eglinus n’eut pas autant de renommée que S. Desmarets, il eut pourtant une puissante influence sur les théologiens de son temps. Grâce à ses efforts, ses confrères de Hesse abandonnèrent leurs positions de théologie mélanchthonienne au profit du calvinisme. J’ai noté ce détail pour la méditation de mon lecteur.

Si les jours se passent sans incident cosmique, on doit malheureusement constater que la Morale se plaint avec une vigueur croissante. A ses gémissements on croirait plutôt que c’est elle qui disparaît plutôt que le monde. Il est impossible de douter que la vertu agonise, en lisant les confidences de Spener. Je sais que les piétistes ont une tendance à exagérer. Les piétistes sont des gens intransigeants qui n’entendent point faire la part du démon, théoriquement tout au moins. Mais les plaintes de Spener sont si vives, si fréquentes, qu’il doit y avoir une part de vrai dans ce qu’il révèle. Ce n’est point de gaieté de cœur qu’il avoue que, pour juger de l’état de l’Eglise évangélique, personne ne peut nier que la corruption qui la ruine a sa source chez les pasteurs eux-mêmes. Ce n’est point par vain plaisir qu’il traite ses confrères en protestation de « griffe dans les plaies de l’Eglise » (die Kralle in den geschwüren der Kirche).

Les prophètes, néanmoins, s’étaient multipliés. A l’heure présente, on ne peut faire un pas sans se heurter à quelque personne qui n’ait été, malgré l’impiété universelle, favorisée d’une vision, transportée par un ravissement, inspirée par le Saint-Esprit. Depuis longtemps, le mouvement piétiste s’insinuait dans un monde mauvais. Le piétisme, école où le sentiment occupe une large place, émane de l’école théosophique. Pour Weigel, toute la doctrine chrétienne se bornait à cet axiome séducteur : Aime Dieu et ton prochain. Bien qu’il ait limité toute sa théologie à un principe de la plus extrême simplicité, Weigel ne diffère pas autrement des théologiens ordinaires : il a composé un grand nombre de volumes. Cet homme mena sa vie en partie double (comme plus tard Strauss), il tira ses moyens d’existence d’une place de pasteur, et, après sa mort, on connut sa véritable pensée sur l’inutilité du pastorat.

Ce « mystique » était entiché des résumés. Pour lui, toute la Bible était contenue dans l’Apocalypse, ce livre en était le commencement, le milieu et la fin ; l’Apocalypse elle-même se résumait : il suffisait de savoir quel était le nombre du nom de la Bête. Cela conduisait à là vraie intelligence de l’Ancien et du Nouveau Testament. Il avait prouvé que Luther, Zwingle et quelques autres étaient avec le pape antéchrists. C’était d’ailleurs un chrétien moralement désespéré. A ses yeux, dans une bonne moitié de l’Europe, il n’y avait, occupant la chaire doctorale, que de faux prophètes et de faux chrétiens. Weigel était, on s’en doute, mené par l’idée que l’histoire humaine avait à parcourir trois âges, celui du Père, celui du Fils et celui du Saint-Esprit. Comme Jacob Bœhm, dont le livre de prédilection était l’Apocalypse, il travaillait à l’établissement d’un nouvel ordre de saints.

La répartition des dons célestes de prophétie ou de vision se produisait naturellement sans acception de personnes. Jean Engelbert, un homme encore plus illettré que Jacob Bœhm, se trouvait un jour dans la maison d’un pasteur. Dieu lui apparut. C’était en 1625. Et le Saint-Esprit lui souffle ces mots : c’est de l’état ecclésiastique que proviennent tous les malheurs. Les ecclésiastiques incitent les magistrats à la guerre. Cet inspiré divisait l’histoire du monde, selon la révélation dont il fut honoré, en trois états : ecclésiastique, politique et économique. La vision de J. Engelbert fut estimée capitale : on en traduisit en français le récit de « l’Envoyé du Très-Haut ». Cette traduction a été attribuée à Pierre Poiret. Rien ne s’y oppose.

L’action de Paul Felgenhauer fut très retentissante. Ce théosophe alchimiste passa une partie de sa vie dans le bannissement ou en prison. Auteur de nombreux ouvrages, il composa une Chronologie où il soutient que Jésus-Christ est né en l’année de la Création 4235 ; le monde ne devait avoir qu’une durée de six millénaires, le Christ reviendra donc sur la terre à la fin des siècles. Sa manifestation sera visible, corporelle. Le temps sera écourté à cause des élus ; cela permet de laisser la prophétie dans une date un peu imprécise. Ce voyant avouait, de bonne grâce, qu’il n’avait pas, au sujet de l’année exacte, de révélation spéciale. Felgenhauer avait des moments de modestie. Mais une fois, étant en verve d’inspiration, il fixa pour 1665 l’avènement du règne du Christ. Du reste, qu’il la précisât ou non, la date de la Fin du Monde devait être très prochaine, puisqu’il se disait être Elie. Paul Nagel, qui est de la même école, auteur d’une Pronostication astro-kabbalistique, la promettait pour 1623. En réalité, son système est moins simple.

Paul Nagel annonçait la chute de la Maison d’Autriche pour 1621, la suppression du joug espagnol pour 1624. Le Papisme commençait à s’écrouler au mois de mars 1623, et sa ruine totale était consommée en 1625. J’avouerai humblement, au surplus, que je n’ai pas toujours compris les prophéties de Nagel. Il donne un calcul que je reproduis à l’intention des gens habiles. Il ramène 1000, le millénaire du Règne final, je suppose, à 30, sous prétexte que dans le nombre 1000 il y a 3 zéros. Alors il affirme qu’en admettant ce chiffre de 30, l’issue du règne de Jésus-Christ tomberait en 1654 ; puis il ajoute que si l’on prend le chiffre 24 (?), il tombera en 1648. En tout cas, dans son Prodrome Astronomique, il reporte l’issue de ce Règne à 1666.

Nous sommes mieux renseigné sur la description du Règne final. Dans l’appendice de son Aurore de la Sagesse, Felgenhauer annonce qu’il y aura un triple jour du Seigneur : l’un où se produira sa présence glorieuse ; les Juifs se convertiront ; le second verra l’avènement du règne de 1000 ans ; enfin le troisième sera celui du Jugement dernier.

Quirin Kulmann, qui était allé à Moscou raconter de semblables merveilles, ne rencontra que mésaventures imprévues. Le bûcher fut son trône.

Assurément, l’Esprit de prophétie ne faisait pas acception de personnes. Voici tout un essaim de voyantes qui voltige autour des chefs de secte : Madeleine Elrich, Christine-Régina Bader, Adélaïde Schwartz, Anne-Marguerite Jahn. Comme dans une troupe bien réglée, chacune a son rôle : Anna-Maria Schuchart est la « chanteuse piétiste », Anne-Eve Jacob est la « suceuse de sang ». Il y a d’autres vedettes qui ont, naturellement, un rôle plus important. Jean-Guillaume Petersen avait le privilège d’avoir des illuminations divines, et il avait l’avantage d’être marié avec une femme qui avait des visions, Eléonore de Merlau. Elle composait des ouvrages que le célèbre piétiste éditait sous son nom. Guillaume Postel eut aussi quelque influence sur la pensée de Petersen. Celui-ci se réfère également au livre d’une comtesse anglaise, dont il ne cite pas le nom, et qui composa un De Principiis philosophiae antiquissimae et recentissimae, ouvrage qui n’est point sans profondeur et qui s’inspire de la Kabbale juive.

Selon Petersen, le règne de 1000 ans s’établirait dans le ciel et sur la terre, les Juifs se convertiront et, de retour en Palestine, ils rétabliront leur ancien royaume. Petersen se défendait de chiffrer la date du second avènement de Jésus-Christ. On doit, d’ailleurs, observer que la « fin de cet âge » ne désigne pas la conflagration universelle, mais la « fin de cet âge actuel ». Contrairement à une certaine tradition, la femme de l’Apocalypse qui enfante (ch. xii) est la nation juive ; elle enfantera le Christ malgré les efforts du Dragon infernal, lequel monstre sera terrassé par saint Michel, l’ange protecteur d’Israël. Rosemonde-Julienne von Asseburg était l’une des coryphées de la troupe des Sibylles piétistes. Leibniz jugeait ses visions fort respectables, à l’égal des visions de sainte Hildegarde, de sainte Brigitte, de sainte Melchtilde et autres saintes dames. Le même Leibniz se constitua l’éditeur de plusieurs ouvrages de Petersen. L’influence de Mme Petersen fut considérable en Allemagne et en Angleterre.

Spener avait raison de se lamenter sur la corruption des esprits. II n’eut que la ressource platonique de publier ses Espérances des temps meilleurs (1693). C’est la décadence du piétisme lui-même qui survécut. Il arriva que ces assemblées, connues sous le titre de Collèges de piété, donnèrent naissance à des réunions dont la plus caractéristique est la Société chrétienne et philadelphienne. La présidente de cette société se nommait Eva von Buttler (ou Buttlar), mariée à un réfugié français, M. de Vésias, qui s’était établi à Eisenach professeur de danse. Elle le quitta et fréquenta les assemblées piétistes. Ayant fondé son groupe « chrétien et philadelphien », elle fut honorée comme la Sophia descendue du ciel, comme l’Eve nouvelle, l’incarnation du Saint-Esprit. De telles prérogatives ne l’empêchèrent pas d’avoir un « soupirant », elle lui attribua le rôle de Dieu le Père, et un amant qui fut Dieu le Fils. Se marier était un péché, la communion charnelle libre était seule sainte. Eva von Buttler se retira après différentes vicissitudes dans le comté de Wittgenstein.. La police, pourtant, se mêla de réunions plus qu’indiscrètes. Dieu le Père fut condamné à mort. La sentence commuée, il fut fouetté. Eva le Saint-Esprit échappa, par la fuite, à la même peine. L’histoire a perdu les traces du Fils.

Les comtes de Wittgenstein avaient ouvert leurs domaines à tous ceux qui se disaient persécutés pour leurs croyances. On y rencontrait des réfugiés cévenols qui entretenaient la verve prophétique dans les cénacles piétistes. Un ouvrier, E. Chr. Hochmann, se dévoua à l’apostolat afin de convertir les Juifs. Ses doctrines étaient empruntées à Jacob Bœhme, à Weigel, à Gichtel. Un jour qu’il prêchait dans un pré, ses auditeurs se crurent transportés dans les nuées, et s’imaginèrent que le matin de l’éternité était arrivé. Ils étaient passés, pour ainsi dire, de ce monde à l’autre, sans catastrophe finale plus ou moins prochaine.

Le Christ apparut également à deux ouvriers, les frères Kohler. Ils se prétendaient, comme plus tard Léon Bloy et Ernest Hello, les deux témoins dont il est parlé dans l’Apocalypse, qui assisteront aux dernières convulsions de ce monde. Ils annonçaient la fin des siècles pour la fête de Noël 1748. L’un fut exécuté, l’autre emprisonné. Les disciples furent contraints d’attendre la résurrection, à laquelle ils croyaient, du supplicié.

De nombreux apocalyptiques, piétistes, philadelphiens se groupèrent sous le nom d’Ellériens, ou de « communion de Ronsdorf ». L’ouvrier Elie Eller était allé chercher du travail à Elberfeld ; il y rencontra une veuve, d’ailleurs riche, dont il gagna la confiance. Alors, il fonda avec la collaboration du pasteur Schleiermacher une société de millénaristes. Aux réunions, la fille d’un boulanger, Anna von Buchel, ravissait les adeptes par ses extases et les étonnait par ses prophéties. Causant familièrement avec Jésus-Christ, elle annonçait la fin du monde pour 1730. Le plus charmé des auditeurs était certainement Elie Eller. Mme Eller fut obligée de s’en apercevoir. Elle accusa Anna d’être une fausse prophétesse ; Anna lui riposta qu’elle était elle-même possédée du diable. Elie fit enfermer comme démente sa femme, et il se maria avec Anna. Délivré d’importunes rivalités, Eller reprit le cours personnel de ses vaticinations apocalyptiques : l’église de Sardes serait anéantie en 1729, l’église de Philadelphie en 1730. Anna prophétisait de son côté. Elle rédigea un ouvrage, Hirtentasche (le sac de berger). Ce livre remplacerait la Bible. Le Christ allait reparaître. Moïse, Elie, David, Salomon étaient les types préfigurant Jésus et Eller en qui résidait la plénitude de la Divinité. Le Jésus qu’on attendait devait s’incarner dans le sein d’Anna Eller. La malheureuse accoucha d’une fille. Elle eut un second enfant, et de sexe masculin. Il mourut. Et la « Mère de Sion », Anna, mourut ; personne ne sut comment. Dès ce jour, Elie Eller se montra d’un despotisme exalté. Le pasteur Schleiermacher en perdit la foi ; il maltraita Eller qui, simplement, remplaça cet apostat. Et il se maria une troisième fois avec une veuve, riche d’ailleurs. Cette dame mourut, personne ne sut comment...

Le célèbre Lange qualifiait la supputation des nombres mystiques de maladie chronique de l’exégèse apocalyptique. Avec Bengel, le mouvement piétiste se distingue au premier rang des calculateurs. C’est même une surprise extraordinaire de voir un homme aussi savant que J. A. Bengel, philologue d’un mérite supérieur qui lui a valu le surnom de « père de la critique textuelle de la Bible », se livrer avec une passion extrême aux épilogismes des époques. Au XIe chapitre de son Ordo Temporum (1741), il déclare que le monde ne parviendra pas jusqu’à l’an 7880 de la Création, et qu’il ne durera pas moins de 7.682 ans. La Fin du monde arrivera donc entre 3740 et 3938 de l’ère chrétienne. A son Ordo Temporum l’auteur semble avoir préféré son opuscule : Cyclus, sive de Anno Magno Solip, Lunae, stellarivm consideratio (Ulm, 1745) (Il dit : « Semina quaedam habet ordo temporum : pleniorem frugem Cyclus : hic apportat » (praef.)). En réalité, l’illustre Bengel n’a pas trouvé que les résultats auxquels il était tout d’abord arrivé ne dussent être remis en question. De 1741 à 1745, il développa ses études de mathématiques prophétiques. Je crois que ses nouvelles déductions furent influencées par les travaux d’un dominicain, le R. P. Flörchen dont il parle avec avantage. Ce religieux est peut-être de tous les chronologistes celui qui apporte sur l’heure de la Fin des siècles la plus grande précision. Il part de ce principe que le monde durera aussi longtemps que les étoiles fixes n’auront pas achevé de parcourir le quart du cercle céleste. Ce phénomène leur demande une durée de 6.144 années. Or, ce nombre correspond à l’an 2114 de l’ère chrétienne. C’est donc à cette date que se produira le cataclysme attendu. Il se produira au milieu de la nuit du 23 au 24 mars. Le 24 mars commencera l’Eternité, ajoute textuellement ce savant religieux. Le P. Flörchen fait la preuve, si j’ose dire, de ses calculs en étudiant les nombres mystiques du prophète Daniel. Résultat : l’antéchrist fera ses débuts le 29 juillet, c’est-à-dire en 2110. Additionnez les 3 jours du dernier juillet (29,30,31) avec les 31 jours d’août, les 30 de septembre, les 31 d’octobre, les 30 de novembre et les 31 de décembre, vous avez 156 ; ajoutez 365 jours de l’année 2111, 366 de l’année 2112, qui sera bissextile, 365 de 2113, plus 31 jours de janvier 2114, 7 de février, vous obtenez 1290 (nombre des jours de Daniel). En ajoutant 44 jours, on arrive au 24 mars qui est le 45" jour (nombre de Daniel), le jour de l’Eternité. Ce qui donne le total de 1335 jours (nombre de Daniel). Le R. P. Flörchen a soumis son travail à l’examen de son Supérieur, le Révérendissime Très illustre et Très distingué Dom Gunther. Celui-ci fait remarquer au chronologiste que son comput est contrarié par la prophétie de saint Malachie. Le P. Flörchen médita sur cette objection inattendue ; il résolut la difficulté en ayant deux fois de l’esprit. S’il n’était pas parfait philosophe, ce religieux était habile dialecticien. Il répondit que l’argument du Révérendissime ne militait pas contre son opinion, et que, d’autre part, il ne fallait ajouter aucune foi à une prétendue prophétie.

Nous regretterions en terminant de ne pas rappeler que Bengel fit une annonce prophétique, d’après ses calculs, relativement à la durée de l’Empire d’Occident. Il vivait de 1687 à 1752, or, il prévoyait que l’Empire d’Occident durerait jusqu’en 1800. A ce moment, la carte serait changée. Il redoutait, à l’exemple de Leibniz qui n’était pas du tout un esprit « européen » comme le racontent de temps en temps des gens qui ne peuvent pas tout savoir, que le roi de France ne devînt empereur.

A propos de Leibniz, rappelons que ce grand homme considérait l’hypothèse de sa Monadologie comme un amusement. Pourquoi les historiens de la philosophie ne réservent-ils pas une place à ses activités d’homme sérieux, celle d’éditeur de prophéties millénaristes ?

Paul Vulliaud.