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Émile Dermenghem

Dermenghem : LE MYTHE DE PSYCHE DANS LE FOLKLORE

Une première version de cette étude a paru dans la Revue Africaine, nos 402-403

lundi 3 novembre 2008

Extrait de la présentation de l’essai paru dans Les cahiers d’Hermès. Dir. Rolland de Renéville. La Colombe, 1947.

Depuis déjà des siècles et presque des millénaires, l’imagination se plaît à évoquer la figure d’une belle jeune femme en toilette nocturne, un flambeau à la main et qui se penche’ sur le corps parfait et nu d’un adolescent endormi, comme anxieuse d’y lire les plus profonds arcanes du destin. On sait que le flambeau vient d’être allumé, on sait que le beau corps gisant comme un mort va se réveiller et s’envoler comme un esprit. Le tableau représente une minute décisive, l’instant fatal où penche la Balance, où l’âme se rencontre elle-même.

Ce tableau qui inspira tant d’artistes, qui fut peut-être commenté par les hiérophantes, dont on trouve les échos chez les plus grands philosophes, est répété de nos jours aux enfants des campagnes et des villes d’Afrique du Nord par les aïeules à la longue mémoire, ou par des hommes illettrés, le soir, à la lueur rouge du foyer des cafés maures.

Apulée le Numide en a transcrit la première version littéraire connue à la fin du deuxième siècle de notre ère.

Tout le monde connaît l’histoire de « vieille femme » qu’il reproduit à partir du livre IV des Métamorphoses de l’Ane d’Or, un roman à la fois picaresque et mystique, qui se termine par l’évocation et l’apologie des mystères d’Isis : la déesse Vénus est jalouse d’une très belle jeune fille, Psyché, qui a deux sœurs. A la suite d’un oracle, cette jeune fille est exposée sur un roc pour être prise en mariage par un serpent (vipereum malum). Le zéphyr la conduit dans un palais, où, servie par des serviteurs invisibles, elle est la femme chérie d’un époux mystérieux qui ne vient que la nuit et dont elle ne voit jamais et ne doit jamais voir le visage. Elle mettra au monde un dieu si elle est fidèle à cette prescription, un simple mortel si elle désobéit. Elle arrache à son époux la permission de revoir ses sœurs qui lui suggèrent que cet époux est un énorme serpent (immanent colubrem) qui finira par la dévorer. Elles lui remettent un poignard et lui conseillent de garder une lampe allumée derrière un rideau afin de voir enfin le monstre pendant son sommeil. Psyché les écoute, découvre ainsi qu’elle est mariée à l’Amour même, se penche pour baiser le beau corps ailé ; une goutte d’huile chaude tombe sur l’épaule droite d’Eros-Cupidon qui se réveille et s’envole. Restée seule, Psyché part à la recherche de son époux divin. Ses deux sœurs essayent successivement de la remplacer et d’atteindre le château magique, mais se cassent les reins. Tout va mal dans l’univers depuis que l’Amour gît malade dans le lit de sa mère Vénus. Celle-ci fait torturer Psyché par l’Inquiétude et la Tristesse, puis la soumet aux épreuves de tâches en apparence impossibles : 1) trier des graines mêlées de blé, d’orge, de millet, de pavot, des pois, des lentilles et des fèves, ce que Psyché exécute avec l’aide des fourmis ; 2) apporter la laine des moutons à la toison d’or ; 3) apporter l’eau des fleuves infernaux gardés par des dragons ; 4) aller chercher aux enfers dans une boîte un peu de la beauté de Proserpine (Psyché, après avoir suivi l’itinéraire d’outre-tombe selon toutes les recommandations rituelles, commet la faute d’ouvrir la boîte d’où s’échappe une vapeur qui l’endort ; mais Eros la réveille en la piquant d’une de ses flèches). Finalement Jupiter consent au mariage de l’Ame et de l’Amour et permet à Mercure de faire boire à la jeune femme l’ambroisie qui confère l’immortalité.

Il n’est pour ainsi dire pas un des traits de ce sec résumé qui ne suggère un sens initiatique et rituel. Il n’en est pas un non plus que nous ne puissions retrouver dans le folklore universel, nord-africain en particulier. Le thème général du roman d’Apulée qui encadre ce « conte de bonne femme » est également initiatique et folklorique : il s’agit d’un homme transformé en âne par une opération magique maladroite (apprenti sorcier), qui perd sa peau d’âne eh mangeant les roses du prêtre d’Isis, est régénéré par l’initiation aux mystères et reçoit comme prêtre d’Isis la promesse de l’immortalité.

Apulée, de Madaure (où saint Augustin fit ses premières études), aujourd’hui Mdaourouch, dans la commune mixte de Sé-drata, arrondissement de Constantine, sur la ligne de Souk-Ahras à Tébessa, était, on le sait, de ces païens du deuxième siècle qui cherchaient dans les religions de mystères et même les prestiges de la magie, avec un mélange de curiosité intellectuelle, de dilettantisme et d’aspirations mystiques, une compensation aux sécheresses du culte romain officiel. Philosophe platonicien à Athènes, avocat à Rome, accusé d’avoir utilisé la magie pour faire an riche mariage, auteur d’un livre sur Platon, d’un livre sur Le Dieu de Socrate, il est surtout célèbre par L’Ane d’Or dont nous venons de parler et qui se termine par la plus lyrique et fervente apologie des initiations isiaques. Il déclare d’ailleurs, dans son Apologie, avoir reçu la plupart des initiations existant en Grèce.

Il n’a pas inventé le conte de Psyché, mais a pu le trouver dans la tradition orale populaire africaine ; s’il lui a fait une telle place de choix au cœur de son ouvrage, c’est qu’il lui trouvait consciemment ou inconsciemment des résonances mystiques qui accordaient ce conte de vieille femme à ses préoccupations spirituelles les plus essentielles. La comparaison des diverses variantes du thème dans les différents pays ne laissera au reste, pensons-nous, aucun doute sur le sens général de ce récit qui présente un des exemples les plus parfaits des rapports du conte avec le mythe.

Qu’Apulée ait puisé le sujet dans le folklore est plus que vraisemblable (à moins qu’il l’ait trouvé dans un texte écrit qui aurait lui-même emprunté au folklore).

NOTE : G. Huet (Les Contes populaires, 1923, p. g4 ; Notes d’histoire littéraire, II, 1917) pense que l’origine est peut-être grecque. Le compilateur du VIe siècle, Fulgentius Planciades, cite un écrivain grec qui pourrait être une source d’Apulée. Celui-ci emploie pour son Ane d’Or l’expression fabula graecanica et se réfère au genre milé-sien (livre I, chap. 1).

Non seulement les traits divers de son récit se retrouvent réunis ou épars dans de nombreux contes populaires d’Afrique du Nord, des Indes, de Turquie, de Grèce, de Roumanie, de Pologne, de Lithuanie, d’Allemagne, de Danemark, de Norvège, d’Islande, d’Ecosse, de Normandie, de Bretagne, du Poitou, de Lorraine, du pays basque, du Portugal, de Catalogne et d’Italie (ce qui constitue, entre autres, un circuit complet du bassin méditerranéen) et aussi du Brésil et du Chili (mais alors le thème doit être venu d’Europe), — mais certains de ces traits,du thème général (comme par exemple l’allusion au serpent ailé qui doit épouser l’héroïne, au vipereum malum, au coluber, souvenir de l’époux-serpent de certain conte) — ne se retrouvent plus chez Apulée qu’à l’état résiduel, preuve d’une dépendance à l’égard de ce folklore antérieur à lui.

Parallèlement, il est inutile et invraisemblable de supposer que les contes populaires recueillis de nos jours en Afrique et dans tous ces autres pays dépendent en quoi que ce soit dans leur ensemble du récit d’Apulée qui n’est qu’une variante entre des dizaines d’autres.

Au surplus, L’Ane d’Or est pratiquement inconnu des Arabes contemporains, comme il était inconnu de la plus grande partie de notre moyen âge européen.

NOTE : C’est ce que répondit Gédéon Huet (Le Moyen Age, igog, pp. 23-28 ; Notes d’histoire littéraire, II, 1917) à ceux qui voulaient voir des imitations directes d’Apulée dans certains romans, tels que Partenopeu, Flore et Blanchefleur, Aucassin et Nicolette, Huon de Bordeaux, Le Chevalier au Cygne, Cligès, Berte. Les manuscrits actuellement connus de l’Ane d’Or dérivent d’un manuscrit de la Laurentienne de Florence dont il se fit au XIIIe siècle, en’ Italie seulement, plusieurs copies. Le plus ancien manuscrit français est du XVe siècle. Le premier écrivain européen qui connaisse Apulée est Vincent de Beauvais, XIIIe siècle ; mais il ignore Psyché. Le premier auteur qui connaisse et utilise accessoirement l’Ane d’Or est Boccace, Décaméron, V, 10, et VII, 2.

L’indépendance du folklore africain à l’égard du texte d’Apulée se voit encore à ce que la plupart des variantes recueillies se ressemblent plus entre elles, se rapprochent plus d’autres contes, européens par exemple, que du récit de L’Ane d’Or lui-même.

En un mot le cas du thème de Psyché et de ses variantes est un cas remarquable de « tradition » où l’on trouve conjugués de la façon la plus suggestive les divers aspects folklorique, ethnographique, initiatique, métaphysique et mystique.