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Approches de l’Inde - Tradition et incidences

LE SÂMKHYA

A.-M. ESNOUL

mercredi 10 octobre 2007

Extrait de « Approches de l’Inde - Tradition et incidences, » dir. Jacques Masui, Cahiers du Sud, 1949.

L’habitude s’est répandue, particulièrement depuis la fin du siècle dernier, d’étudier par couples lès systèmes de pensée, dits orthodoxes, de l’Inde brahmanique. Ainsi nous a-t-on présenté la Pûrvâ et l’Uttarâ Mîmâmsa (c’est-à-dire la Mîmâmsâ proprement dite et le Védânta), le Nyâya et le Vaisesika, enfin le Sâmkhya et le Yoga.

En ce qui concerne ces deux derniers, la jonction semble s’appuyer sur l’autorité même d’un texte ancien aussi populaire que la Bhagavad-Gîtâ. Il est dit, par exemple, aux versets V, 4-5 : « Seuls les esprits bornés opposent Sâmkhya et Yoga, mais non le sage qui est vraiment maître de l’un et assuré du fruit des deux ; le but que touchent les adeptes du Sâmkhya est également atteint par ceux du Yoga : Sâmkhya et Yoga ne font qu’un ; celui qui voit cela voit juste. »

Il y a, c’est certain, de nombreux points communs entre Sâmkhya et Yoga, mais il y en a autant entre chacun d’entre eux et le Bouddhisme, le réalisme du Sâmkhya s’apparente, d’autre part, à celui du Vaisesika et l’évolutionnisme Sâmkhya, à son tour, a contaminé d’une certaine manière le Védânta. Il ne faut donc pas s’hypnotiser outre mesure sur ce couple du Sâmkhya et du Yoga et j’ai retenu, pour ma part, la mise en garde de mon maître, M. Masson-Oursel, au début de mes études indianistes : si l’on répète tant que le Sâmkhya et le Yoga sont identiques, c’est donc qu’ils sont différents ; s’ils étaient si véritablement une même chose, il n’y aurait pas besoin de tant l’affirmer.

C’est donc un Sâmkhya autonome, en dépit de ses attaches multiples aux autres manifestations de la pensée indienne, dont nous allons tenter de donner un bref exposé.

Le nom du système est dérivé du terme « sâmkhya » employé dans des Upanisad relativement anciennes (telles que la Katha et la Prasna) et dont le premier sens est « dénombrement ». En effet, le Sâmkhya opère bien un dénombrement de toutes choses existantes, classées en vingt-cinq tattva (ou éléments) qui, d’après lui, rendent compte de la réalité dans toutes ses manifestations. Il est vrai qu’il n’y a pas dans ce procédé un fait absolument spécifique : nous retrouvons cette même classification dans le Yoga et, d’une certaine manière, le Vaisesika est aussi une énumération de principes. Quoi qu’il en soit, c’est dans le Sâmkhya que ce goût si particulier de l’Inde pour les classifications reçoit une consécration toute spéciale.

La deuxième caractéristique du Sâmkhya et la plus importante est que, en face du- reste de la pensée indienne profondément moniste (si l’on excepte un certain aspect du Vaisesika), on a pu le qualifier de dualisme : sur les vingt-cinq éléments, vingt-quatre composent une série évoluant à partir de Prakrti, la Nature initiale, auquel s’oppose le vingt-cinquième, Purusa, l’Esprit un et inévolué. Il faut, d’ailleurs, entendre d’une façon particulière cette unité de l’Esprit : chaque esprit est un en ce sens qu’il forme un tout insécable, parfait par essence, mais, alors qu’il n’y a qu’une seule Nature qui est un donné continu, il y a une multiplicité d’esprits, identiques les uns aux autres, puisque vides de contenu et de qualification.


Voir en ligne : Samkhya