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Fabre d’Olivet - le problème du langage - grammaire

Gnostiques de la Révolution

mardi 28 octobre 2008

Gnostiques de la Révolution, Fabre d’Olivet. Choix de textes par André Tenner. Engloff, Paris, 1946

GRAMMAIRE

GRAMMAIRE UNIVERSELLE ET GRAMMAIRE PARTICULIÈRE.
Comme l’a très bien vu Court-de-Gébelin, [...] il existe deux sortes de grammaires : l’une universelle, et l’autre particulière. La Grammaire universelle fait connaître l’esprit de l’Homme en général ; les grammaires particulières développent l’esprit individuel d’un peuple, indiquent l’état de sa civilisation, de ses connaissances et de ses préjugés. La première est fondée sur la Nature, elle repose sur les bases de l’universalité des choses ; les autres se modifient suivant l’opinion, les lieux et les âges. Toutes les grammaires particulières ont un fond par lequel elles se ressemblent, et qui constitue la Grammaire universelle dont elles sont émanées : car, dit cet écrivain laborieux, ces grammaires particulières, après avoir reçu la vie de la Grammaire universelle, réagissent à leur tour sur leur mère, à laquelle elles donnent des forces nouvelles pour pousser des rejetons de plus en plus robustes et fructueux.

Comme le disaient très bien les Anciens, les voyelles sont l’âme, et les consonnes le corps des mots.

DU VERBE ABSOLU ET DES VERBES PARTICULIERS.

Il n’y a qu’un Verbe [NT : En hébreu, celui que Fabre traduit par : être-étant.].

Les mots auxquels on donne ordinairement le nom de verbes, ne sont que des substantifs animés par ce seul verbe, et déterminés vers le but qui leur est propre : car c’est ici le cas d’observer que le verbe, en communiquant aux noms la vie verbale qu’il possède, ne change point leur nature interne, mais qu’il ne fait que les rendre vivants de la vie dont ils recelaient eux-mêmes les principes. Ainsi la flamme communiquée à toute substance combustible ne brûle pas seulement comme flamme, mais comme substance enflammée, bonne ou mauvaise, selon sa qualité intrinsèque [...].

Le Verbe en lui-même est immuable. Il ne connaît ni nombre ni genre ; il ne souffre aucune espèce d’inflexion. Il est même étranger aux formes, au mouvement [NA : « Le mouvement est actif ou passif. »] et au temps, tant qu’il ne sort point de son essence absolue et que la pensée le conçoit indépendant de toute substance. Etre-étant appartient aussi bien au masculin qu’au féminin, au singulier qu’au pluriel, au mouvement actif qu’au mouvement passif ; il exerce la même influence sur le passé comme sur le futur ; il remplit le présent ; il est l’image d’une durée sans origine et sans terme : Etre-étant remplit tout, comprend tout, anime tout.

Mais dans cet état d’immutabilité absolue, et d’universalité, il est incompréhensible pour l’homme. Tant qu’il agit indépendant de la substance, l’homme ne le saisit point. Ce n’est qu’à la faveur de la substance dont il se revêt qu’il se rend sensible. Dans ce nouvel état, il perd son immutabilité. La substance dont il s’est revêtu lui transmet presque toutes ses formes ; mais ces formes mêmes qu’il influence, acquièrent des modifications particulières, au travers desquelles un oeil exercé distingue encore son inflexible unité.

LE TEMPS.
Passons maintenant aux modifications diverses que les verbes [Hébraïques] éprouvent sous le rapport du Temps. Si je voulais, avant de voir quelles sont ces modifications, examiner... comme Harris et quelques autres grammairiens, la nature de cet être incompréhensible qui les cause, le Temps, quelle peine n’éprouverais-je pas pour développer des idées inconnues, que je ne pourrais appuyer sur rien de sensible 1 car comment le Temps pourrait-il affecter nos organes matériels, puisque passé, il n’est plus ; que futur, il n’est pas ; que présent, il est renfermé dans un instant indivisible ? Le Temps est une énigme indéchiffrable pour quiconque se renferme dans le cercle des sensations ; et cependant les sensations seules lui donnent une existence relative. Si elles n’existaient pas, que serait-il ?

C’est qu’il est une mesure de la vie. Changez la vie, et vous changerez le Temps. Donnez un autre mouvement à la matière, et vous aurez un autre espace. L’espace et le Temps sont des choses analogues. Là, c’est la matière qui se meut ; ici, c’est la vie. L’homme, être intelligent et sensible, connaît la matière par ses organes corporels, mais non par ceux de son intelligence ; il a le sentiment intellectuel de la vie, mais il ne la saisit pas. C’est pourquoi l’espace et le Temps, dont il paraît si voisin, lui restent inconnus. Pour les connaître, il faudrait éveiller chez lui une troisième faculté, qui, s’appuyant à la fois sur les sensations et sur le sentiment, et s’éclairant à la fois des lumières physiques et mentales, en réunît en elle les facultés séparées. Alors, un nouvel univers se dévoilerait à ses yeux ; alors, il sonderait les profondeurs de l’espace, il saisirait l’essence fugitive du Temps ; il se connaîtrait dans sa double nature.

Que si l’on venait à me demander si cette troisième faculté existe, si même elle peut exister, je dirais que c’est celle que Socrate appelait la Science, et à laquelle il attribuait la puissance de la vertu.

Mais, quel que soit enfin le Temps, je ne me suis arrêté un moment sur sa nature, et je n’en ai fait sentir la profonde obscurité que pour donner à entendre que tous les peuples, ne l’ayant point envisagé de la même manière, ne pouvaient pas en avoir éprouvé les mêmes effets. Aussi, il s’en faut bien que, dans tous les idiomes, les verbes se soient pliés au même nombre de temps, et surtout que le génie idiomatique leur ait assigné les mêmes limites.

Les langues modernes de l’Europe sont fort riches à cet égard, mais elles doivent cette richesse, d’abord au grand nombre d’idiomes dont elles ont recueilli les débris, et dont elles se sont insensiblement composées ; ensuite à la marche de l’esprit de l’homme, dont les idées, s’accumulant avec les siècles, s’épurent de plus en plus par le frottement, et se développent en perfectibilité. C’est une chose digne de remarque, et qui tient de près à l’histoire du genre humain, que les langues du nord de l’Europe, celles d’où dérivent ces idiomes aujourd’hui si riches en modifications temporelles, n’avaient à leur origine que deux temps simples, le présent et le passé : elles manquaient de futur ; tandis que les langues de l’Asie occidentale, qui paraissent originaires de l’Afrique, manquaient de présent, n’ayant également que deux temps simples, le passé et le futur. [...]

Il y a trois couleurs principales dans la lumière, comme trois temps principaux dans le Verbe. L’art du peintre consiste à savoir distinguer ces couleurs principales, bleu, rouge, et jaune, des couleurs médianes, violet, aurore et vert ; et ces couleurs médianes des couleurs imposées et des nuances infinies qui peuvent naître de leurs mélanges. La parole est un moyen de peindre la pensée. Les temps du Verbe sont les lumières colorées du tableau. Plus la palette verbale est riche en nuances, et plus un peuple donne l’essor à son imagination. Chaque écrivain fait de cette palette un usage conforme à son génie. C’est dans la manière délicate de composer les nuances, et de les mélanger,
que les peintres et les écrivains se distinguent également.

On sait bien que les peintres antiques ignoraient l’art des nuances et des demi-teintes. Ils employaient les couleurs primitives sans les mélanger. Un tableau composé de quatre couleurs passait pour un miracle de l’art. Les couleurs de la parole n’étaient pas plus variées. Ces nuances de la lumière verbale, que nous appelons temps composés, étaient inconnues.

LE CERCLE DE LA PAROLE : POINT INITIAL ET FINAL.

Il est facile de voir, en parcourant ces Relations adverbiales, que leur destination est, comme je l’ai dit, de montrer l’emploi de l’action, sa direction, sa mesure, sa présence ou son absence. [...]

Le Lecteur qui suit avec quelque attention la marche de mes idées grammaticales doit s’apercevoir qu’après avoir parcouru le cercle des développements de la Parole sous les modifications diverses de Nom et de Verbe, nous revenons au signe dont nous sommes partis : car la relation verbale, dont nous nous occupons en ce moment, diffère peu de la relation désignative [l’article], et même se confond avec elle par plusieurs expressions communes [en hébreu]. Je me rappelle avoir indiqué d’avance cette analogie, afin qu’on pût remarquer, quand il en serait temps, le point où le cercle de la Parole, rentrant sur lui-même, en réunit les éléments.

Ce point mérite d’être remarqué. Il existe, entre l’adverbe affirmatif et négatif ; entre oui et non. La substance et le verbe : il ne saurait rien y avoir au-delà. Quiconque réfléchirait bien sur la force de ces deux expressions, verrait qu’elles renferment non seulement l’essence de la Parole, mais celle de l’Univers ; et que ce n’est jamais que pour affirmer ou nier, vouloir ou ne vouloir pas, passer du néant à l’être, ou de l’être au néant, que le signe se modifie, que la Parole naît, que l’intelligence se déploie, que la Nature, que l’Univers marche à son but éternel.

CONCLUSION.

J’ose me flatter que le Lecteur qui m’aura suivi avec l’attention convenable, arrivé à ce point de ma Grammaire, ne verra plus dans les langues des hommes autant d’institutions arbitraires, et dans la Parole, une production fortuite, due seulement au mécanisme des organes. Rien d’arbitraire, rien de fortuit, ne marche avec cette régularité, ne se développe avec cette constance. Il est bien vrai que sans organes l’homme ne parlerait pas ; mais le principe de la Parole n’en existerait pas moins indépendant, toujours prêt à se modifier lorsque des organes se présenteraient susceptibles de cette modification. Et le principe et les organes sont également donnés. Mais l’un existe immuable, éternel, dans l’essence divine ; les autres, plus ou moins parfaits selon l’état temporel de la substance dont ils sont tirés, présentent à ce principe des foyers plus ou moins homogènes, et le réfléchissent avec plus ou moins de pureté. Ainsi la lumière frappe le cristal destiné à la recevoir et s’y réfracte avec une énergie analogue au poli de sa surface. Plus le cristal est pur, plus elle s’y montre brillante. Une surface raboteuse, ou souillée, ou noircie, ne rend qu’un éclat indécis, sombre ou nul. La lumière reste immuable, quoique son éclat réfracté puisse varier à l’infini. Ainsi se comporte le principe de la Parole. Toujours le même au fond, il indique pourtant dans ses effets l’état organique de l’homme. Plus cet état acquiert de perfections, - et il en acquiert sans cesse, plus la Parole trouve de facilité à déployer ses beautés.

A mesure que les siècles marchent, tout marche à son perfectionnement. Les langues éprouvent à cet égard les vicissitudes de toutes choses. Dépendantes des organes quant à la forme, elles en sont indépendantes quant au principe. Or ce principe tend à l’unité dont il émane. La multiplicité des idiomes accuse l’imperfection des organes, puisqu’elle s’oppose à la manifestation de cette unité. Si l’homme était parfait, si ses organes avaient acquis toute la perfection dont ils sont susceptibles, une seule langue serait entendue, et parlée, d’une extrémité à l’autre de la Terre.

Je sens que cette idée, toute vraie qu’elle est, paraîtra paradoxale ; mais, lorsque la vérité se présente sous une plume, je ne sais pas la repousser.

Parmi plusieurs langues simples qui se sont offertes à moi, j’ai choisi l’hébraïque, pour en suivre les développements et les rendre sensibles. Quoique je n’aie rien négligé pour enseigner le matériel de cet idiome antique, j’avoue néanmoins que mon but principal a été d’en faire connaître le génie, et d’engager le Lecteur à le transporter à d’autres études. Car le Signe, sur lequel j’ai élevé mon édifice grammatical, est la base unique sur laquelle reposent toutes les langues du Monde.
Le signe découle directement du principe éternel de la Parole, émané de la divinité ; et s’il ne se présente pas partout sous la même forme et avec les mêmes attributs, c’est que les organes chargés de le produire au dehors, non seulement ne sont pas les mêmes chez tous les peuples, dans tous les âges, sous tous les climats ; mais reçoivent encore une impulsion que l’esprit humain modifie selon son état temporel.

Le signe se borne aux inflexions simples de la voix. Il y a autant de signes que d’inflexions possibles. Ces inflexions sont en petit nombre. Les peuples qui les ont distingués de leurs combinaisons diverses, en les représentant par des caractères susceptibles de se lier entre eux, comme on le voit dans l’alphabet littéral que nous possédons, ont hâté le perfectionnement du langage, sous le rapport des formes extérieures ; ceux qui, les confondant avec ces mêmes combinaisons, leur ont appliqué une série indéfinie de caractères composés, comme on le voit chez es Chinois, ont perfectionné ses images intérieures. Les Egyptiens qui possédaient à la fois le signe littéral et la combinaison hiéroglyphique, devaient être, ainsi qu’ils l’étaient en effet, pour l’état temporel des choses, le peuple le plus éclairé du Monde.

Les diverses combinaisons des signes entre eux constituent les racines.

Les racines sont toutes monosyllabiques. Leur nombre est borné ; car il ne peut jamais s’élever au-delà des combinaisons possibles entre deux signes consonnants et un vocal au plus. Dans leur origine, elles ne présentent qu’une idée vague et générique, s’appliquant à toutes les choses d’une même forme, d’une même espèce, d’une même nature. C’est toujours par une restriction de la pensée qu’elles se particularisent. Platon, qui considérait les idées générales comme préexistantes, antérieures aux idées particulières, avait raison même relativement à la formation des mots qui les expriment. La végétation se conçoit avant le végétal, le végétal avant l’arbre, l’arbre avant le chêne, le chêne avant toutes les espèces particulières. On voit l’animalité avant l’animal, l’animal avant le quadrupède, le quadrupède avant le loup, le loup avant le renard ou le chien, et leurs races diverses.

Au moment même où le signe donne naissance à la racine, il produit aussi la relation.

Les idées particulières qui se distinguent des idées générales, s’agglomèrent autour des racines primitives, qui dès lors deviennent idiomatiques, reçoivent les modifications du signe, se combinent entre elles, et forment cette foule de "mots que les idiomes divers se partagent.

Cependant le verbe unique, jusqu’alors sous-entendu, s’approprie une forme analogue à son essence et paraît dans le discours. A cette époque, une révolution brillante a lieu dans la parole. A peine l’esprit de l’homme l’a senti qu’il en est pénétré. La substance s’allume. La vie verbale circule. Mille noms qu’elle anime deviennent des verbes particuliers.

Ainsi la Parole est divisée en substance et en verbe. La substance se distingue par le genre et par le nombre, par la qualité [NA : « J’appelle qualité, dans les noms hébraïques, la distinction que j’établis entre eux, et au moyen de laquelle je les divise en quatre classes : les Substantifs, les Qualificatifs, les Modificatifs et les Facultatifs. »] et par le mouvement [NA : « J’appelle mouvement, dans les noms hébraïques, cette modification accidentelle que leur font éprouver les articles. »]. Le verbe se laisse affecter par le mouvement et par la forme, par le temps et la personne. Il se prête aux différentes affections de la volonté. Le signe, qui transmet toute sa force à la relation, lie ces deux parties du discours, les dirige dans leurs mouvements, et les construit.

Tout dépend ensuite de l’état temporel des choses. D’abord mille idiomes dominent sur mille points de la Terre. Tous ont leur physionomie locale. Tous ont leur génie particulier. Mais la Nature, obéissant à l’impulsion qu’elle reçoit de l’Etre des êtres, marche à l’unité. Les peuples, poussés les uns vers les autres, comme les vagues de l’océan, se heurtent et se mêlent, et confondent leur idiome natal. Une langue plus étendue se forme. Cette langue s’enrichit, se colore, se propage. Les sons s’adoucissent par le frottement. Les expressions sont nombreuses, élégantes, énergiques. La pensée s’y développe avec facilité. Le génie y trouve un docile instrument. Mais une, deux, trois langues rivales se sont également formées ; le mouvement qui porte à l’unité continue. Seulement, au milieu de quelques faibles peuplades se heurtant, ce sont des nations entières dont les flots maintenant débordés, se répandent du nord au midi, et de l’orient à l’occident. Les langues se brisent comme les existences politiques. Leur fusion a lieu. Sur leurs débris mutuels s’élèvent, et d’autres nations, et d’autres langues, de plus en plus étendues ; jusqu’à ce qu’enfin une seule Nation domine, dont la langue enrichie de toutes les découvertes des âges passés, fille et juste héritière de tous les idiomes du Monde, se propage de proche en proche et envahit la Terre.

O France ! Ô ma Patrie ! es-tu destinée à tant de gloire ? ta langue, sacrée pour tous les hommes, a-t-elle reçu du ciel assez de force pour les ramener à l’unité de la Parole ? C’est le secret de la Providence.