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ATTENTE DE DIEU (1942)

Weil : À PROPOS DU PATER

Simone Weil

mardi 7 octobre 2008

[en grec dans le texte]
« Notre Père celui qui est dans les cieux ciel
cieux
céu
céus
heaven
heavens
cielo
cielos
. »

C’est notre Père ; il n’y a rien de réel Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
en nous qui ne procède de lui. Nous sommes à lui. Il nous aime, puisqu’il s’aime et que nous sommes à lui. Mais c’est le Père qui est dans les cieux. Non ailleurs. Si nous croyons avoir un Père ici-bas, ce n’est pas lui, c’est un faux Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
. Nous ne pouvons pas faire un seul pas vers lui. On ne marche pas verticalement. Nous ne pouvons diriger vers lui que notre regard. Il n’y a pas à le chercher, il faut seulement changer la direction du regard. C’est à lui de nous chercher. Il faut être heureux de savoir episteme
saber
savoir
ciência
science
ciencia
qu’il est infiniment hors de notre atteinte. Nous avons ainsi la certitude que le mal Übel
Böse
mal
evil
maligno
malefic
the bad
kakos
en nous, même s’il submerge tout notre être, ne souille aucunement la pureté, la félicité félicité
felicidade
bonheur
felicidad
happiness
eudaimonia
, la perfection perfection
perfeição
perfección
entelecheia
divines.

[en grec dans le texte]
« Soit sanctifié ton nom. »

Dieu seul a le pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
de se nommer lui-même. Son nom n’est pas prononçable pour des lèvres humaines. Son nom est sa parole. C’est le Verbe. Le nom d’un être quelconque est un intermédiaire entre l’esprit esprit
pneuma
espírito
spirit
mente
mind
humain et cet être, la seule voie Tao
Dao
Voie
Way
par laquelle l’esprit humain puisse saisir quelque chose de cet être quand il est absent. Dieu est absent ; il est dans les cieux. Son nom est la seule possibilité pour l’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
d’avoir accès à lui. C’est le Médiateur. L’homme a accès à ce nom, quoiqu’il soit aussi transcendant. Il brille dans la beauté beleza
belo
beauté
beau
beauty
belleza
et l’ordre du monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
et dans la lumière Licht
lumière
luz
light
phos
intérieure de l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
humaine. Ce nom est la sainteté sainteté
santidade
sainthood
saint
santo
elle-même ; il n’y a pas de sainteté hors de lui ; il n’a donc pas à être sanctifié. En demandant cette sanctification, nous demandons ce qui est éternellement avec une plénitude de réalité à laquelle il n’est pas en notre pouvoir d’ajouter ou de retrancher même un infiniment petit. Demander ce qui est, ce qui est réellement, infailliblement, éternellement, d’une manière tout à fait indépendante de notre demande, c’est la demande parfaite. Nous ne pouvons pas nous empêcher de désirer ; nous sommes désir désir
epithymia
epithymía
épithymétikon
épithymia
 ; mais ce désir qui nous cloue à 1’imaginaire, au temps, à l’égoïsme, nous pouvons, si nous le faisons passer tout entier dans cette demande, en faire un levier qui nous arrache de l’imaginaire dans le réel, du temps dans l’éternité aion
aiôn
éon
éternité
eternidade
eternity
eternidad
, et hors de la prison du moi.

[en grec dans le texte]
« Vienne ton règne. »

Il s’agit maintenant de quelque chose qui doit venir, qui n’est pas là. Le règne de Dieu, c’est le Saint-Esprit Esprit-Saint
Saint-Esprit
Espírito Santo
Holy Ghost
Holy Spirit
Le Saint-Esprit représente, comme la Vierge, le mystère du divin Amour. [Frithjof Schuon]
emplissant complètement toute l’âme des créatures intelligentes. L’Esprit souffle où il veut. On ne peut que l’appeler. Il ne faut même pas penser d’une manière particulière à l’appeler sur soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
, ou sur tels ou tels autres, ou même sur tous, mais l’appeler purement et simplement ; que penser à lui soit un appel et un cri. Comme quand on est à la limite Endlichkeit 
finitude
finitude
finitud
finite
limit
limite
de la soif, qu’on est malade de soif, on ne se représente plus l’acte acte
puissance
energeia
dynamis
de boire par rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
à soi-même, ni même en général l’acte de boire. On se représente seulement l’eau eau
água
water
hydro
, l’eau prise en elle-même, mais cette image image
imagem
imagen
imaginação
imagination
de l’eau est comme un cri de tout l’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
.

[en grec dans le texte]
« Soit accomplie ta volont voluntas Notre volonté n’est pleinement humaine que par sa participation opérative aux vérités concernant Dieu et nos fins dernières. [Frithjof Schuon] é. »

Nous ne sommes absolument, infailliblement certains de la volonté de Dieu que pour le passé. Tous les événements qui se sont produits, quels qu’ils soient, sont conformes à la volonté du Père tout-puissant. Cela est impliqué par la notion de toute-puissance. L’avenir aussi, quel qu’il doive être, une fois accompli, se sera accompli conformément à la volonté de Dieu. Nous ne pouvons rien ajouter ni soustraire à cette conformité. Ainsi, après un élan de désir vers le possible, de nouveau, dans cette phrase. nous demandons ce qui est. Mais non plus une réalité éternelle comme est la sainteté du Verbe. Ici l’objet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
de notre demande est ce qui se produit dans le temps Zeit
le temps
o tempo
the time
el tiempo
chronos
. Mais nous demandons la conformité infaillible et éternelle de ce qui se produit dans le temps avec la volonté divine divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
. Après avoir, par la première demande, arraché le désir au temps pour l’appliquer sur l’éternel, et l’avoir ainsi transformé, nous reprenons ce désir devenu lui-même d’une certaine manière éternel pour l’appliquer de nouveau au temps. Alors notre désir perce le temps pour trouver derrière l’éternité. C’est ce qui arrive quand nous savons faire de tout événement accompli, quel qu’il soit, un objet de désir. C’est là tout autre chose que la résignation. Le mot d’acceptation acceptation
aceitação
acceptación
même est trop faible. Il faut désirer que tout ce qui s’est produit se soit produit, et rien d’autre. Non pas parce que ce qui s’est produit est bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
à nos yeux ; mais parce que Dieu l’a permis, et que l’obéissance du cours des événements à Dieu est par elle-même un bien absolu Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
.

[en grec dans le texte]
« Pareillement au ciel et sur terre Terre
Terra
Earth
Tierra
Gea
. »

Cette association de notre désir à la volonté toute-puissante de Dieu doit s’étendre aux choses spirituelles. Nos ascensions et nos défaillances spirituelles et celles des êtres que nous aimons ont un rapport avec l’autre monde, mais sont aussi des événements qui se produisent ici-bas dans le temps. À ce titre ce sont des détails dans l’immense mer des événements, ballottés avec toute cette mer d’une manière conforme à la volonté de -Dieu. Puisque nos défaillances passées se sont produites, nous devons désirer qu’elles se soient produites. Nous devons étendre ce désir à l’avenir pour le jour où il sera devenu du passé. C’est une correction nécessaire à la demande que le règne de Dieu arrive. Nous devons abandonner tous les désirs pour celui de la vie vie Le philosophe Michel Henry définit la vie d’un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Pour lui, la vie est essentiellement force subjective et affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie. éternelle, mais nous devons désirer la vie éternelle elle-même avec renoncement. Il ne faut pas s’attacher même au détachement desapego
desprendimento
détachement
apatheia
. L’attachement au salut salut
salvação
salvación
salvation
σωτηρία
σωτηρ
soteria
soter
est encore plus dangereux que les autres, Il faut penser à la vie éternelle comme on pense à l’eau quand on meurt de soif, et en même temps désirer pour soi et pour les êtres chers la privation éternelle de cette eau plutôt que d’en être comblé malgré la volonté de Dieu, si pareille chose était concevable.

Les trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
demandes précédentes ont rapport aux trois Personnes de la Trinité, le Fils, l’Esprit et le Père, et aussi aux trois parties du temps, le présent, l’avenir et le passé. Les trois demandes qui suivent portent sur les trois parties du temps plus directement et dans un autre ordre, présent, passé, avenir.

[en grec dans le texte]
« Notre pain, celui qui est surnaturel, donne-le-nous aujourd’hui. »

Le Christ est notre pain. Nous ne pouvons le demander que pour maintenant. Car il est toujours là, à la porte de notre âme, qui veut entrer, mais il ne viole pas le consentement. Si nous consentons à ce qu’il entre, il entre ; dès que nous ne voulons plus aussitôt il s’en va. Nous ne pouvons pas lier aujourd’hui notre volonté de demain, faire aujourd’hui un pacte avec lui pour que demain il soit en nous même malgré nous. Notre consentement à sa présence Anwesenheit
présence
parousia
presença
presence
parusía
est la même chose que sa présence. Le consentement est un acte, il ne peut être qu’actuel. Il ne nous a pas été donné une volonté qui puisse s’appliquer à l’avenir. Tout ce qui n’est pas efficace dans notre volonté est imaginaire. La partie efficace de la volonté est efficace immédiatement, son efficacité n’est pas distincte d’elle-même. La partie efficace de la volonté n’est pas l’effort, qui est tendu vers l’avenir. C’est le consentement, le oui du mariage. Un oui prononcé dans l’instant présent pour l’instant présent, mais prononcé comme une parole éternelle, car c’est le consentement à l’union du Christ avec la partie éternelle de notre âme.

Il nous faut du pain : Nous sommes des êtres qui tirons continuellement notre énergie du dehors, car à mesure que nous la recevons nous l’épuisons dans nos efforts. Si notre énergie n’est pas quotidiennement renouvelée, nous devenons sans force et incapables de mouvement Bewegung
mouvement
movimento
movimiento
motion
kinesis
. En dehors de la nourriture proprement dite, au sens littéral du mot, tous les stimulants sont pour nous des sources d’énergie. L’argent, l’avancement, la considération, les décorations, la célébrité, le pouvoir, les êtres aimés, tout ce qui met en nous de la capacité d’agir action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
est comme du pain. Si un de ces attachements pénètre assez profondément en nous, jusqu’aux racines vitales de notre existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
charnelle, la privation peut nous briser et même nous faire mourir. On appelle cela mourir de chagrin. C’est comme mourir de faim. Tous ces objets d’attachement constituent, avec la nourriture proprement dite, le pain d’ici-bas. Il dépend entièrement des circonstances de nous l’accorder ou de nous le refuser. Nous ne devons rien demander au sujet des circonstances, sinon qu’elles soient conformes à la volonté de Dieu. Nous ne devons pas demander le pain d’ici-bas.

Il est une énergie transcendante, dont la source est au ciel, qui coule en nous dès que nous le désirons. C’est vraiment une énergie ; elle exécute des actions par l’intermédiaire de notre âme et de notre corps Körper
corpo
corps
soma
cuerpo
body
.

Nous devons demander cette nourriture. Au moment que nous la demandons et par le fait même que nous la demandons, nous savons que Dieu veut nous la donner. Nous ne devons pas supporter de rester un seul jour sans elle. Car quand les énergies terrestres, soumises à la nécessité Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
d’ici-bas, alimentent seules nos actes, nous ne pouvons faire et penser que le mal. « Dieu vit que les méfaits de l’homme se multipliaient sur la terre, et que le produit des pensées de son cœur coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
était constamment, uniquement mauvais. » La nécessité qui nous contraint au mal gouverne tout en nous, sauf l’énergie d’en haut au moment qu’elle entre en nous. Nous ne pouvons pas en faire des provisions.

[en grec dans le texte]
« Et remets-nous nos dettes, de même que nous aussi avons remis à nos débiteurs. »

Au moment de dire ces paroles, il faut déjà avoir remis toutes les dettes. Ce n’est pas seulement la réparation des offenses que nous pensons avoir subies, C’est aussi la reconnaissance du bien que nous pensons avoir fait, et d’une manière tout à fait générale tout ce que nous attendons de la part des êtres et des choses, tout ce que nous croyons notre dû, ce dont l’absence nous donnerait le sentiment d’avoir été frustrés. Ce sont tous les droits que nous croyons que le passé nous donne sur l’avenir. D’abord le droit à une certaine permanence. Quand nous avons eu la jouissance de quelque chose pendant longtemps, nous croyons que c’est à nous, et que le sort nous doit de nous en laisser encore jouir. Ensuite le droit à une compensation pour chaque effort, quelle que soit la nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
de l’effort, travail, souffrance souffrance
sofrimento
suffering
sofrimiento
ou désir. Toutes les fois qu’un effort est sorti de nous et que l’équivalent de cet effort ne revient pas vers nous sous la forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
d’un fruit visible, nous avons un sentiment de déséquilibre, de vide vide
vazio
void
, qui nous fait croire croyance
croire
crença
crer
belief
believe
que nous sommes volés. L’effort de subir une offense nous fait attendre le châtiment ou les excuses de l’offenseur, l’effort de faire du bien nous fait attendre la reconnaissance de l’obligé ; mais ce sont seulement des cas particuliers d’une loi universelle de notre âme. Toutes les fois que quelque chose est sorti de nous nous avons absolument besoin qu’au moins l’équivalent rentre en nous, et parce que nous en avons besoin nous croyons y avoir droit. Nos débiteurs, ce sont tous les êtres, toutes les choses ,l’univers Univers L’Univers est un tissu fait de nécessité et de liberté, de rigueur mathématique et de jeu musical ; tout phénomène participe de ces deux principes. [Frithjof Schuon] entier. Nous croyons avoir des créances sur toutes choses, Dans toutes les créances que nous croyons posséder, il s’agit toujours d’une créance imaginaire du passé sur l’avenir. C’est à elle qu’il faut renoncer.

Avoir remis à nos débiteurs, c’est, avoir renoncé en bloc, à tout le passé. Accepter que l’avenir soit encore vierge vierge
virginité
parthenía
parthenos
Les Père l’entende dans son sens large d’"une continence parfaite", d’"un renoncement absolu à l’exercice de la sexualité". [Jean-Claude Larchet]
et intact, rigoureusement lié au passé par des liens que nous ignorons, mais tout à fait libre des liens que notre imagination croit lui imposer. Accepter la possibilité qu’il arrive et en particulier qu’il nous arrive n’importe quoi, et que le jour de demain fasse de toute notre vie passée une chose stérile et vaine.

En renonçant d’un coup à tous les fruits du passé sans exception, nous pouvons demander à Dieu que nos péchés passés ne portent pas dans notre âme leurs misérables fruits de mal et d’erreur. Tant que nous nous accrochons au passé, Dieu lui-même ne peut pas empêcher en nous cette horrible fructification. Nous ne pouvons pas nous attacher au passé sans nous attacher à nos crimes, car ce qui est le plus essentiellement mauvais en nous nous est inconnu.

La principale créance que nous croyons avoir sur l’univers, c’est la continuation de notre personnalité. Cette créance implique toutes les autres. L’instinct de conservation nous fait sentir cette continuation comme une nécessité, et nous croyons qu’une nécessité est un droit. Comme le mendiant qui disait à Talleyrand : « Monseigneur, il faut que je vive » et à qui Talleyrand répondait : « Je n’en vois pas la nécessité. » Notre personnalité dépend entièrement des circonstances extérieures, qui ont un pouvoir illimité pour l’écraser. Mais nous aimerions mieux mourir que de le reconnaître. L’équilibre du monde est pour nous un cours de circonstances tel que notre personnalité reste intacte et semble nous appartenir. Toutes les circonstances passées qui ont blessé notre personnalité nous semblent des ruptures d’équilibre qui doivent infailliblement un jour ou l’autre être compensées par des phénomènes en sens contraire. Nous vivons de l’attente de ces compensations. L’approche imminente de la mort Tod
mort
morte
muerte
death
est horrible surtout parce qu’elle nous force à savoir que ces compensations ne se produiront pas.

La remise des dettes, c’est le renoncement à sa propre personnalité. Renoncer à tout ce que j’appelle moi. Sans aucune exception. Savoir que dans ce que j’appelle moi il n’y a rien, aucun élément psychologique, que les circonstances extérieures ne puissent faire disparaître. Accepter cela. Être heureux qu’il en soit ainsi.

Les paroles « que ta volonté soit accomplie », si on les prononce de toute son âme, impliquent cette acceptation. C’est pourquoi on peut dire quelques moments plus tard : « Nous avons remis à nos débiteurs. »

La remise des dettes, c’est la pauvreté spirituelle, la nudité spirituelle, la mort. Si nous acceptons complètement la mort, nous pouvons demander à Dieu de nous faire revivre purs du mal qui est en nous. Car lui demander de remettre nos dettes, c’est lui demander d’effacer le mal qui est en nous. Le pardon pardon
perdão
pardón
forgiveness
pardonner
perdoar
perdonar
forgive
, c’est la purification purification
purificação
purificación
katharsis
. Le mal qui est en nous et qui y reste, Dieu lui-même n’a pas le pouvoir de le pardonner. Dieu nous a remis nos dettes quand il nous a mis dans l’état de perfection. jusque-là Dieu nous remet nos dettes partiellement, dans la mesure où nous remettons à nos débiteurs.

[en grec dans le texte]
« Et ne nous jette pas dans l’épreuve, mais protège-nous du mal. »

La seule épreuve pour l’homme, c’est d’être abandonné à lui-même au contact du mal. Le néant Nichts
néant
nada
nothing
VOIRE vide
de l’homme est alors expérimentalement vérifié. Bien que l’âme ait reçu le pain surnaturel au moment qu’elle l’a demandé, sa joie est mêlée de crainte parce qu’elle n’a pu le demander que pour le présent. L’avenir reste redoutable. Elle n’a pas le droit de demander du pain pour le lendemain, mais elle exprime sa crainte sous forme de supplication. Elle finit par là. Le mot « Père » a commencé la prière, le mot « mal » la termine. Il faut aller de la confiance à la crainte. Seule la confiance donne assez de force pour que la crainte ne soit pas une cause causa
cause
aitia
aitía
aition
de chute chute
queda
decadência
caída
fall
. Après avoir contemplé le nom le royaume et la volonté de Dieu, après avoir reçu le pain surnaturel et avoir été purifiée du mal, l’âme est prête pour la véritable humilité qui couronne toutes les vertus. L’humilité consiste à savoir que dans ce monde toute l’âme, non seulement ce qu’on appelle le moi, dans sa totalité, mais aussi la partie surnaturelle de l’âme qui est Dieu présent en elle, est soumise au temps et aux vicissitudes du changement. Il faut accepter absolument la possibilité que tout ce qui est naturel en soi-même soit détruit. Mais il faut à la fois accepter et repousser la possibilité que la partie surnaturelle de l’âme disparaisse. L’accepter comme événement qui ne se produirait que conformément à la volonté de Dieu. La repousser comme étant quelque chose d’horrible. Il faut en avoir peur peur
frayeur
medo
miedo
fear
La peur est la résistance ou le rejet à ce qui EST.
 ; mais que la peur soit comme l’achèvement de la confiance.

Les six demandes se répondent deux à deux. Le pain transcendant est la même chose que le nom divin. C’est ce qui opère le contact de l’homme avec Dieu. Le règne de Dieu est la même chose que sa protection étendue sur nous contre le mal ; protéger est une fonction royale. La remise des dettes à nos débiteurs est la même chose que l’acceptation totale de la volonté de Dieu. La différence est que dans les trois premières demandes l’attention est tournée seulement vers Dieu., Dans les trois dernières, on ramène l’attention sur soi afin de se contraindre à faire de ces demandes un acte réel et non imaginaire.

Dans la première moitié de la prière, on commence par l’acceptation. Puis on se permet un désir. Puis on le corrige en revenant à l’acceptation. Dans la seconde moitié. l’ordre est changé ; on finit par l’expression du désir. C’est que le désir est devenu négatif ; il s’exprime comme une crainte ; par suite il correspond au plus haut degré d’humilité, ce qui convient pour terminer.

Cette prière contient toutes les demandes possibles ; on ne peut pas concevoir de prière qui n’y soit déjà enfermée. Elle est à la prière comme le Christ à l’humanité. Il est impossible de la prononcer une fois en portant à chaque. mot la plénitude de l’attention, sans qu’un changement peut-être infinitésimal, mais réel s’opère dans l’âme.