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Approches de l’Inde - Tradition et incidences

RÂMÂNOUDJA

OLIVIER LACOMBE

mercredi 10 octobre 2007

Extrait de « Approches de l’Inde - Tradition et incidences, » dir. Jacques Masui, Cahiers du Sud, 1949.

Râmânoudja marque le point de maturité d’une élaboration complexe à laquelle ont participé, d’un côté, toute une lignée de commentaires sanskrits des Védânta-soûtras, étrangère à la tradition çankarienne, et d’un autre côté, une longue suite de poètes mystiques qui chantèrent Vichnou en tamoul et dont l’inspiration fut par la suite mise en œuvre liturgiquement, socialement, doctrinalement, par une chaîne de docteurs et de pontifes.

L’honneur lui revient d’avoir conduit à son terme ce mouvement de fusion du Védânta et du Vichnouisme, de lui avoir donné une forme parfaite, que plusieurs autres suivront, sans en effacer l’originalité, sans en diminuer l’importance [1].

En tant que Védântin, Râmânoudja se réclame lui-même d’une ascendance intellectuelle considérable : Bodhâyana, antérieur à Çankara qu’il a critiqué, et une suite d’ « anciens maîtres » dont quelques-uns au moins sont nommément connus. Ces docteurs étaient-ils aussi vichnouites ? Nous n’en avons pas de preuve formelle. Mais la prédilection que leur porte Râmânoudja nous invite à le croire.

L’on peut aussi penser que certains d’entre eux étaient des hommes du Sud. Toutefois, la réaction la plus originale de la terre dravidienne aux sollicitations du Vichnouisme est moins à chercher, antérieurement à la synthèse râmânoudjienne, dans son apport à la double doctrine védântique et vichnouite que dans les effusions lyriques des Alvârs. Ce mot tamoul désigne douze « saints » [2] dont les hymnes célèbrent la gloire et la grâce de Vichnou et de ses diverses manifestations, et sont l’expression directe et fervente d’âmes vivant tout entières de la bhakti (voir plus bas). Avec eux le sens de l’individualité humaine s’approfondit, et donc celui de sa responsabilité, de son indignité, de son péché, moins peut-être, au dire de certains experts, que dans la littérature parallèle des saints çivaïtes, assez cependant pour rendre nécessaires les affirmations râmânoudjiennes touchant l’irréductible réalité métaphysique de l’individu. La chronologie des Alvârs est encore sujette à controverse. Il sera prudent pour le moment de les situer entre le VIe et le Xe siècle de notre ère. Le plus grand d’entre eux, et l’un des derniers, est Nammâlvar.

C’est à Nâthamouni, son disciple, que la tradition assigne la constitution du corpus canonique des hymnes. Il est aussi l’un de ces « maîtres » dont l’activité succède à celle des Alvârs et qui , commencèrent le travail de synthèse sociale et doctrinale auquel Râmânoudja devait mettre le sceau. Yâmounâtchârya, surnommé en tamoul Alavandar, le Conquérant, poursuivit l’œuvre de Nâthamouni, son grand-père. Son enseignement est contenu dans un ouvrage intitulé siddhi-trayam, où il expose les thèses majeures reprises par Râmânoudja, qui le cite souvent.

Râmânoudja naquit en 1017 [3] de notre ère dans la région de Madras (ou de Trichinopoly), selon la tradition. Par sa mère il était le petit-fils d’Alavandar. Il perdit son père très jeune, mais n’en reçut pas moins l’éducation d’un brahmane de son pays. Quand ses études furent assez avancées, il se mit en quête d’un maître de philosophie et porta son choix sur un Védântin réputé qui tenait école à Konjî-véram. Le maître et l’élève ne purent s’entendre sur des points essentiels et se séparèrent. Nous trouvons ensuite cet étudiant si personnel attaché comme prêtre au service du Dieu Vichnou dans l’un de ses temples de Konjîvéram. Alavandar qui, sans le lui faire savoir, comptait beaucoup sur lui pour lui confier sa succession, le manda à Çrî Rangam, centre de la communauté vichnouite, lorsqu’il sentit sa fin prochaine. Le jeune homme arriva trop tard. On lui transmit néanmoins le testament spirituel de son grand-père. Il n’assuma pas immédiatement la charge qu’il lui-imposait, rentra chez lui et reprit sa vie pieuse. Cependant l’idée de sa mission mûrissait lentement en son cœur. Il vit enfin nettement qu’il devait tout ensemble se dévouer à la cause de Vichnou et défendre une philosophie et une théologie de ld personnalité et de la grâce divines qui fût en accord avec l’orthodoxie védântique. Il renonça à l’état de mariage et prit la robe jaune des moines indiens. Il vivra désormais surtout à Çrî Rangam, où sou séjour sera néanmoins coupé de voyages et d’un temps d’exil forcé, lors de la persécution dirigée contre les Vichnouites par un roi du pays, çivaïte zélé, vers 1096.

Son œuvre doctrinale se compose principalement des trois traités intitulés Essence du Védânta, Résumé du sens du Véda, Lumière du Védânta, et de deux commentaires hautement significatifs sur la Bhagavad-Gîtâ et les Aphorismes du Védânta.

Il acheva par ailleurs d’organiser sa communauté et d’en asseoir l’autorité, établissant, notamment, une fête annuelle pour la récitation des œuvres lyriques des Alvârs.

Il serait mort en 1137 à l’âge de cent vingt ans, après avoir désigné parmi ses fidèles soixante-quatorze hiérarques auxquels il laissait la charge de perpétuer son œuvre.

La tradition issue de son enseignement, qui dure encore, se subdivisera en deux courants nettement différenciés : l’école du Sud, Ten-galai, dont Pillai Lokâtchârya (né en 1213) sera le chef, professera que la meilleure voie vers la délivrance est celle qui fait à la grâce divine toute la place ; l’école du Nord, Vada-galai, dont Védânta-Déçika (contemporain de Pillai Lokâtchârya, mais plus jeune que lui) sera le coryphée, donnera au contraire une part très large à l’initiative et à l’énergie de la créature.


Voir en ligne : ÍNDIA


[1Les principaux de ces docteurs à la fois védântiques et vichnouites sont : MADHVA (1197-1276 ou 1238-1317) dont le point de vue est généralement qualifié de « dualiste ». Il accuse en effet fortement la distinction ontologique du Créateur et de la créature ; NIMBARKA (XIIIe siècle) : point de vue de la « distinction et non-distinction » entre l’âme individuelle et l’Être universel ; VALLABHA (1479-1531) : point de vue du « dualisme et non-dualisme ».

[2Nous espérons que notre position personnelle de catholique est suffisamment connue pour qu’il soit inutile d’insister sur la portée simplement analogique que nous donnons en cet article aux expressions tirées du vocabulaire chrétien dont nous sommes obligé de faire usage, par transposition, afin d’être entendu.

[3D’autres disent 1049, ou même dans la seconde moitié du XIe siècle.