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Salâmân & Absâl [par] Djâmî

LE MYTHE DE SALAMAN ET ABSAL AVANT ET APRÈS DJÂMÎ

Auguste Bricteux

lundi 6 octobre 2008

Ecrit encore après Yoûssouf et Zouleïkhâ, que Djâmî a terminé à soixante-dix ans, Salâmân et Absâl est une œuvre de l’extrême vieillesse du poète. On ne s’en douterait pas, à en juger par la fraîcheur, la grâce, l’imagination exubérante qui distinguent ces poèmes. On ne peut s’empêcher de se rappeler à ce propos d’autres grands esprits qui, à un âge avancé, ont produit des œuvres qui respirent cette éternelle jeunesse, apanage du génie ; citons au hasard Haydn et ses Saisons, Victor Hugo, Gœthe, Firdaussî dans Yoûssouf et Zalîkhâ, etc.

Le sujet de Salâmân et Absâl n’a pas été traité souvent dans les littératures musulmanes, et pendant longtemps je me suis demandé avec étonnement, si, par un hasard extraordinaire, Djâmî l’aurait créé lui-même. Il n’en est rien. Le même sujet avait tenté Avicenne, et l’origine en très ancienne.

Nous ne connaissons pas directement l’ouvrage d’Avicenne où le philosophe a exploité le mythe de Salâmân et Absâl. Je cite ici Carra de Vaux, Avicenne, pp. 290 et suiv. :

" Le mythe de Salâmân et d’Absâl, que nous allons rapporter, n’est pas directement connu comme étant d’Avicenne ; il est seulement cité en deux endroits des œuvres de cet auteur, et c’est par le commentaire de Nasîr ed-Dîn et-Tousi aux Ichârât, que nous en possédons des versions. Cette histoire revêt des formes très diverses. En la forme que nous allons maintenant reproduire, elle nous est présentée comme traduite du grec par Honéïn fils d’Ishâk, et il y a lieu de croire, en effet, qu’elle est d’origine Alexandrine. "

Avant de reproduire la version de la légende reproduite par Carra de Vaux, et qui se rapproche beaucoup de celle qu’a amplifiée Djâmî dans son poème, je crois expédient de citer d’abord une autre forme de la légende, qui diffère considérablement de celle de Djâmî, et qui est évidemment beaucoup plus ancienne. Je copie textuellement Mehren, Traité d’Avicenne sur le Destin, (traduction publiée dans le Muséon, IV, note de la page 38), à propos du passage suivant d’Avicenne : " Tout le monde n’a pas été doué de la chasteté d’Absâl quand il fut averti par l’éclair de la lumière céleste. "

Mehren écrit donc en note : " Quant à Salâmân, ou Saldmân et Absâl, c’est le nom d’une légende mystique, qui a été traitée par Avicenne, et qui se trouve dans l’index de ses écrits, composé par Djouzdjânî, bien que nous l’ayons cherchée en vain dans les manuscrits contenant les traités d’Avicenne, à Leyde et à Londres. C’est au célèbre commentateur des écrits philosophiques Ndssir cd Dm Thousi que nous devons un examen minutieux de cette légende et de ses diverses variantes ; il se trouve dans son commentaire de l’ouvrage important d’Avicenne, intitulé Al-Ichârât wa-l-Anmâth, etc. " Et quand ton oreille aura été frappée par le récit de l’histoire de Salâmân et Absâl, tu seras convaincu que tous les deux sont des symboles indiquant les divers degrés de l’intellect ; prépare-toi donc à la vraie solution de cette énigme selon tes forces spirituelles. Le fond de la légende, selon ce qu’en dit Avicenne, est celui-ci : Salâmân et Absâl étaient frères germains ; Absâl, le cadet, était l’objet de la passion de la femme de son frère ; pour satisfaire son amour, elle proposa de donner sa sœur en mariage à Absâl, dans le but d’occuper sa place dans la nuit de noces. Mais Absâl, averti par un éclair du ciel au moment suprême, évita ainsi, bien qu’avec peine, de se rendre coupable envers son frère ; c’est la situation à laquelle visent les mots de notre citation donnés dans l’exposé. Absâl représente ici la faculté spéculative de l’homme qui, à la fin, saura dominer les passions sensuelles symbolisées par la femme de Salâmân. En nous contentant ici de cette partie du symbolisme, nous ferons seulement remarquer que cette légende, d’origine grecque selon et-Thousi, et venue par une version de Honaïn bin Ishâq, a reçu un développement très varié (sic), dont le dernier, tout à fait différent de celui que nous avons donné ici selon Avicenne et son commentateur et-Thousî, est dû au célèbre poète persan Djâmî. " Telle est la forme du mythe que nous fait connaître Mehren.

Et en effet, cette forme de la légende diffère complètement de celle adoptée par Djâmî. Seuls, les noms du titre sont les mêmes, et encore désignent-ils ici deux frères, et non pas un jeune prince et sa nourrice, devenue dans la suite son amie, comme le sont, chez Djâmî, Salâmân et Absâl.

L’autre version de la légende, telle que Carra de Vaux nous la fait connaître en l’empruntant à ce même Nassir ed-Dîn et-Thousî, est, par contre, à peu près identique à celle que nous donne le poème de Djâmî. Nous la copions in extenso dans l’excellent ouvrage de Carra de Vaux.

" Il y avait dans les temps anciens, antérieurement au déluge de feu, un roi nommé Hermânos, fils d’Hercule. Ce roi possédait le pays de Roum jusqu’au rivage de la mer, avec le pays de Grèce et la terre d’Egypte. Il avait une science profonde, un pouvoir étendu, et il était versé dans la connaissance des influences astrologiques.

" Parmi les contemporains de ce prince se trouvait un philosophe du nom d’Iklîkoulâs qui possédait toutes les sciences occultes. Ce sage vivait depuis un cycle, retiré dans une grotte appelée Sârikoun. Il déjeûnait tous les quarante jours de quelques légumes sauvages, et sa vie atteignait trois cycles. Le roi Hermânos le consultait souvent.

" Un jour, le roi alla se plaindre au sage de manquer de descendant. Ce prince, en effet, n’avait pas de penchant pour les femmes ; il abhorrait leur commerce et refusait de les approcher. Le sage lui conseilla, puisqu’il avait déjà vécu trois générations, de prendre une femme belle et bonne, à un moment où la sphère, à son lever, lui promettrait un enfant mâle. Il refusa. Le sage lui dit alors qu’il n’y avait pas d’autre moyen pour lui de se procurer un héritier que d’observer un lever astrologique convenable, et au moment que fixeraient les astres, de choisir une mandragore et d’y placer un peu de sa liqueur séminale. Il se chargerait ensuite de soigner cette mandragore et de la transformer en un enfant vivant.

" Ainsi fut-il fait. L’enfant né de la sorte fut appelé Salâmân. On lui chercha une femme pour le nourrir. On en trouva une fort belle, âgée de dix-huit ans, qui s’appelait Absâl. Cette femme prit soin de l’enfant et le roi se réjouit. L’on dit qu’alors Hermânos promit au sage de construire, en témoignage de sa gratitude, deux gigantesques bâtiments, capables de résister aux déluges d’eau et de feu, dans lesquels on enfermerait les secrets des sciences. Ce furent les deux pyramides.

" Quant l’enfant Salâmân fut nourri et qu’il eut grandi, le roi voulut le séparer d’Absâl ; mais l’enfant s’en affligea vivement, et le roi le laissa. Salâmân étant ensuite parvenu à la puberté, l’affection qu’il avait pour sa nourrice Absâl s’accrut et se changea en amour ; et cette passion devint telle que le jeune homme négligea tout à fait le service du roi, pour ne plus s’occuper que d’Absâl.

" Le roi fit venir son fils et lui adressa des remontrances. "Je n’ai que toi au monde, lui dit-il ; sache, ô fils très cher, que les femmes sont artificieuses et instigatrices de mal, et qu’il n’y a nul bien en elles. Ne donne pas place à une femme dans ton cœur ; le pouvoir de ta raison en serait asservi, la lumière de ta vue obscurcie, toute ton existence submergée. Apprends, ô mon fils, qu’il n’y a que deux chemins, l’un qui monte et l’autre qui descend. Nous te disons cela sous une forme sensible afin que tu comprennes. Celui qui ne prend pas le chemin de la justice n’approche pas de sa demeure ; mais l’homme qui suit la voie de l’intelligence, en maîtrisant les forces de son corps qui doivent être ses servantes, s’élève vers le monde de la lumière et approche sans cesse davantage de son véritable séjour. Il n’est pas pour l’homme de demeure plus vile que celle des choses sensibles. Il y a aussi pour lui une résidence moyenne qui est celle des lumières victorieuses qu’il peut encore atteindre, après s’être attardé dans le monde inférieur. Mais sa plus haute demeure est celle où il connaît les essences des êtres, et c’est à celle-là qu’il parvient par la justice et la vérité. Laisse donc là cette misérable Absâl qui ne peut te procurer aucun bien. Reste pur, jusqu’à ce que je te trouve une fiancée du monde supérieur qui t’attirera la grâce de l’Eternel et qui donnera satisfaction au Maître des mondes. "

" Salâmân, emporté par sa passion, ne se rendit pas aux avis du roi. Il alla répéter à Absâl ce que Hermânos lui avait dit, et celle-ci lui conseilla de n’en tenir aucun compte. " Il veut, dit-elle, t’ôter les plaisirs vrais pour des espérances dont la plupart sont trompeuses, te sevrer des joies immédiates pour les biens éloignés. Quant à moi je te suis soumise ; je me plie à tous tes caprices. Si tu as de l’intelligence et de la décision, va dire au roi que tu ne m’abandonneras jamais, et que moi non plus je ne t’abandonnerai pas. "

" Le jeune homme alla rapporter les paroles d’Absâl, non pas au roi lui-même, mais à son vizir, qui les transmit au roi. Celui-ci, rempli de chagrin, rappela son fils et lui fit de nouvelles remontrances. Mais voyant qu’il ne parvenait pas à toucher son âme, il s’avisa d’un compromis. " Fais de ton temps deux parts, lui dit-il, l’une tu la passeras dans le commerce des sages ; pendant l’autre, tu jouiras d’Absâl à ton plaisir. "

" Salâmân consentit, mais pendant toute une moitié du temps, il avait l’esprit occupé de l’autre. Le roi s’en étant aperçu, se décida à consulter les sages sur l’opportunité de faire périr Absâl. C’était le seul moyen qui lui restât de se délivrer d’elle. Les sages blâmèrent ce projet, et le vizir répondit au roi que ce meurtre ébranlerait son trône sans lui ouvrir l’accès dans le chœur des Chérubins.

" L’écho de cette discussion parvint à Salâmân qui s’empressa d’en avertir Absâl ; il cherchèrent ensemble le moyen de déjouer les desseins du roi et de se mettre à l’abri de sa colère. Ils décidèrent de s’enfuir jusqu’au rivage de la mer d’occident et d’habiter là.

" Or le roi possédait, grâce à sa science magique, deux flûtes d’or munies de sept trous correspondant aux sept climats du monde. Lorsqu’il soufflait dans l’un de ces trous, tout ce qui se passait dans un climat lui apparaissait. Il découvrit ainsi le lieu où s’étaient retirés Salâmân et Absâl, et il vit qu’ils étaient dans un très misérable état. Il eut d’abord pitié d’eux, et il leur fit envoyer quelques subsistances. Puis, irrité de nouveau par la force de leur amour, il les fit tourmenter dans leur passion même, par des esprits qui leur infligeaient des désirs qu’ils ne pouvaient satisfaire.

" Salâmân comprit que ces maux lui venaient de son père. Il se leva et il se rendit, accompagné d’Absâl, à la porte du roi pour implorer son pardon. Le roi exigea encore de lui le renvoi d’Absâl, en lui répétant qu’il demeurerait incapable de s’asseoir sur le trône tant qu’il le garderait auprès de lui, parce que cette femme et l’empire le réclameraient chacun tout entier. Absâl serait comme une entrave attachée à ses pieds, qui l’empêcherait d’atteindre aussi le trône céleste des sphères. Et, ayant dit, il les fit attacher tout un jour dans la position indiquée par cette comparaison. Lorsqu’on les délia, la nuit venue, tous deux se prirent par la main et ils allèrent ensemble se jeter dans la mer.

" Cependant Hermânos veillait sur eux ; il commanda à l’esprit des eaux d’épargner Salâmân jusqu’à ce qu’il eût eu le temps d’envoyer des hommes à sa recherche. Quant à Absâl, il la laissa se noyer.

" Lorsque Salâmân eut acquis la certitude de la mort d’Absâl, il fut sur le point d’en mourir de douleur, et il devint comme insensé. Le roi alla consulter le sage Iklîkoulâs, qui exprima le vœu de revoir le jeune homme. Celui-ci étant venu, le sage lui demanda s’il désirait rejoindre Absâl. — Comment ne le désirerais-je pas ? répondit-il. — Viens donc avec moi, dit le sage, dans la grotte de Sârikoun ; nous y prierons quarante jours, après lesquels Absâl retournera à toi. — Ils allèrent ensemble à la grotte. Le sage avait mis à sa promesse trois conditions : que le jeune homme ne lui cacherait rien, qu’il imiterait tout ce qu’il lui verrait faire, sauf un adoucissement qui lui serait accordé pour le jeûne, et qu’il n’aimerait point d’autre femme qu’Absâl toute sa vie durant.

" Ils se mirent à prier Vénus ; et chaque jour, Salâmân voyait la figure d’Absâl, qui s’asseyait près de lui et s’entretenait avec lui, et il rapportait au sage tout ce qu’il avait dit et entendu.

" Mais, au bout de quarante jours, parut une autre figure, étrange et merveilleuse au-delà de toute beauté. C’était la figure de Vénus. Salâmân s’éprit pour elle d’un amour si grand qu’il en oublia l’amour d’Absâl. "Je ne désire plus Absâl, dit-il au sage, je ne veux plus que cette image. — N’as-tu pas promis de n’aimer qu’Absâl ? répliqua le sage ; nous voici près du moment où elle va t’être rendue ; " mais le jeune homme répéta : "Je ne veux plus que cette image.

" Alors le sage conjura l’esprit de cette image qui vint en tout temps visiter Salâmân ; et cela dura tant qu’à la fin le cœur de Salâmân se lassa de cette image même ; et son esprit s’éclaircit et son âme fut purifiée du trouble de la passion.

" Le roi rendit grâces au sage, et Salâmân s’étant assis sur le trône de l’empire, n’eut plus en vue que la sagesse, et il s’acquit une grande gloire. De nombreuses merveilles furent accomplies sous son règne.

" Cette histoire fut écrite sur sept tablettes d’or ; on inscrivit sur sept autres tablettes des invocations aux planètes, et on plaça le tout dans les deux pyramides près des tombeaux des ancêtres de Salâmân. Après que les deux déluges eurent en lieu, celui d’eau et celui de feu, Platon, le sage divin, parut, et il voulut rechercher les ouvrages des sciences cachés dans les pyramides. Il alla les visiter ; mais les rois de ce temps-là ne lui permirent pas de les ouvrir, et il recommanda en mourant cette tâche à son disciple Aristote. Celui-ci, à la faveur des conquêtes d’Alexandre, fit ouvrir les pyramides par un moyen que lui avait indiqué Platon, et Alexandre y étant entré en tira les tables d’or qui renfermaient cette histoire."

M. Carra de Vaux nous donne ensuite l’interprétation de ce mythe fournie par et-Thousî :

" Le roi Hermânos est l’intellect sage ; le sage est ce qui découle sur cet intellect des intelligences supérieures. Salâmân figure l’âme raisonnable, issue de l’intellect agent sans dépendance des choses corporelles. Absâl est l’ensemble des facultés animales. L’amour de Salâmân pour Absâl signifie l’inclination de l’âme aux plaisirs physiques. Leur fuite à la mer d’occident représente la submersion de l’âme dans les choses périssables. Leur châtiment par l’amour non satisfait signifie la persistance des inclinations mauvaises de l’âme, après que les facultés corporelles affaiblies par l’âge se sont relâchées de leurs actes. Le retour de Salâmân chez son père marque le goût de la perfection et le repentir. Le suicide des deux amants dans la mer, c’est la chute du corps et de l’âme dans la mort. Le salut de Salâmân est l’indication de la survivance de l’âme après la mort du corps. L’élévation de son amour jusqu’à Vénus représente la jouissance des perfections intelligibles. L’avènement de Salâmân au trône, c’est l’arrivée de l’âme à la perfection essentielle. Quant aux pyramides subsistant à travers les siècles, elles symbolisent la forme et la matière corporelles. "

Comme le lecteur le verra bientôt, Djâmî n’a fait que reprendre la version de la légende traitée par Avicenne. Il en a supprimé tous les éléments inutiles au but poursuivi, c’est-à-dire à l’exposé allégorique de la philosophie soûfîe ; il en a écarté aussi, dans la mesure du possible, les détails invraisemblables et merveilleux : les jeûnes de quarante jours, la longévité extraordinaire du philosophe ; il n’a pas fait mention de la mandragore et s’est contenté de dire que Salâmân avait été conçu " dans un endroit autre que la matrice. " Il n’est plus question des pyramides. Les flûtes d’or sont remplacées par le miroir magique mieux connu des Persans, la mer où veulent se noyer les deux amoureux par le feu dévorant du bûcher. Enfin, dans la version de Djâmî, ce n’est pas Salâmân qui s’éprend le premier d’Absâl, mais c’est la jeune femme, personnification des impulsions charnelles, qui séduit le jeune prince.

On ne peut manquer d’admirer l’habileté avec laquelle Djâmî a su cacher sous les moindres détails de son œuvre une signification philosophique, sans que pourtant on sente l’effort. Si le poème se bornait au récit des aventures des deux jeunes amants, la lecture en serait pleine de charme et ne causerait, certes, pas cette impression d’ennui que provoque si souvent la lecture des poèmes allégoriques.

Le mythe de Salâmân, sans être populaire en Perse comme les histoires de Yoûssouf etZouleïkhâ, de Madjnoûn et Leïlâ, de Khosrau et Chîrîn, etc., que les caravaniers e racontent maintenant encore pour charmer l’ennui de la route, a été cependant assez connu pour que les noms de Salâmân et Absâl aient été appliqués à des sculptures dans le voisinage de Persépolis.

Je ne sache pas que ce sujet ait tenté d’autres poètes persans, mais il a été encore traité en turc par Lâmi’î, mort en 1530 ou 1531, qui d’ailleurs a composé sept romans poétiques en s’astreignant à éviter les sujets trop souvent rebattus. Il a suivi le texte de Djâmî, y compris les petites anecdotes qui n’ont rien à voir avec le récit, et s’est borné à ajouter beaucoup de détails et une surcharge d’ornements qui rendent la lecture de sa version traînante et peu agréable. Von Hammer (Geschichte der Osmanischen Dichtkunst II, p. 21 et 91, 120), donne un résumé avec extraits du poème de Lâmi’î, que Gibb reproduit en Appendice au troisième volume de son History of Ottoman Poetry (pp. 354-357). Cet abrégé permet de voir que Lâmi’î n’a pas apporté à la version de Djâmî de modification importante.

Le texte de Djâmî a été mis à la portée des savants européens par Forbes Falconer, qui en a publié à Londres, en 1850, une édition excellente, basée sur huit manuscrits, imprimée en superbes caractères, qui sont une vraie caresse pour les yeux. Ces huit manuscrits n’offrent pas de leçons bien différentes et paraissent tous copiés sur un même original. M. le Directeur delà Bibliothèque Royale de Berlin a mis à ma disposition, avec son obligeance habituelle, un manuscrit des Haft Aurang que j’ai, sans grand profit, collationné avec le texte de Falconer. L’Institut des Langues Orientales de Saint-Pétersbourg a la chance inestimable de posséder le manuscrit autographe des " œuvres complètes, " Koulliyydt, de Djâmî, décrit dans le catalogue de Rosen, (pp. 215-261). Ce serait rendre un grand service à la science et aux belles lettres que d’en publier une édition.

Falconer doit aussi avoir publié, en 1856, une traduction (en prose ou en vers ?) du poème. Je n’ai jamais eu en main, ni vu figurer dans aucun catalogue, cette traduction.

Enfin, le grand ciseleur de vers anglais, Fitzgerald (1809-1883), à qui son adaptation admirable des quatrains (Roubâ’iyyât) d’Omar Khayyâm a valu une gloire égale à celle des plus grands génies créateurs, a publié une traduction en vers de Salâmân et Absâl.

Ce dernier ouvrage, de couleur bien plus orientale que les quatrains, n’a pas eu, et ne le méritait pas, l’immense succès réservé à ce poème profond où sont exposés, avec, une concision lapidaire, les grands problèmes qui ont toujours tourmenté la pensée humaine.

Fitz Gerald, dans la lettre à son professeur, l’éminent orientaliste Cowell, qui sert de préface à sa traduction de Salâmân et Absâl, déclare " aimer de plus en plus le vieux Djâmî", et considère, avec une impertinence aristocratique, l’œuvre que nous faisons connaître au lecteur français, " comme quelque chose de propre à intéresser le peu de gens qui valent la peine d’être intéressés, (the few that are worth interesting)." Ce que Fitz Gerald nous a donné, ce n’est pas une traduction littérale et complète, mais " une version réduite d’un petit original ", (a reduced version of a sinall original). " Le poète anglais a condensé les endroits où son modèle persan lui paraissait trop diffus, il a supprimé deux ou trois passages parce qu’ils étaient trop " incivils" et auraient pu offusquer la pudibonderie britannique, et pourtant le lecteur pourra se rendre compte qu’il n’ont rien de bien scabreux.

Fitz Gerald a traduit les historiettes singulières, dont beaucoup nous paraissent puériles et qui n’ont aucun lien avec l’action du roman. Cowell croyait qu’on ne pouvait rien en faire, mais Fitz Gerald trouve qu’elles ont leur utilité comme intermèdes divertissants placés entre les petits actes, " by way of Quaint Interlude Music between the little Acts. "

Par contre, il a omis les passages qu’il trouvait trop ennuyeux, par exemple, les nombreux panégyriques, " ces Te Deums à Allah et au Chah Ombre d’Allah ".

Qu’on n’oublie pas que, lorsque Djâmî a paru, il y avait cinq cents ans qu’en Perse des milliers de poètes et de poètereaux adressaient à des centaines de rois et de roitelets des panégyriques roulant toujours sur les mêmes thèmes. Rien d’étonnant à ce que notre poète ait dû chercher très loin pour tâcher de dire du nouveau, et recourir aux métaphores les plus alambiquées, aux hyperboles les plus vertigineuses. Ce sont précisément les endroits du poème les plus difficiles à comprendre et à rendre en français. Je n’ai pu passer outre, et maint de ces vers m’a coûté de longues heures de travail, sans grand profit pour moi ni pour le lecteur, qui d’ailleurs sera toujours libre de ne pas s’attarder sur ces élucubrations. Le plus fâcheux est que ces rapsodies ennuyeuses remplissent tout le commencement du poème. Le lecteur ne devra pas se laisser rebuter trop vite.

Il ne me reste plus qu’à remercier ceux qui m’ont aidé et encouragé dans ma tâche, et surtout mes chers maîtres MM. V. Chauvin, professeur à l’Université de Liège, qui a bien voulu me fournir de précieux renseignements bibliographiques, E. I. Orsolle, qui a mis à ma disposition les trésors de sa bibliothèque, et enfin, mon éditeur, M. Carrington, qui n’a rien négligé pour donner à cet ouvrage une parure brillante.