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MÉDITATIONS RELIGIEUSES D’ECKARTSHAUSEN.

Eckartshausen : LE SENTIMENT DE NOTRE EXISTENCE.

jeudi 18 septembre 2008

Je sens que j’existe, que je vis ; je suis un être qui peut se rendre témoignage de son existence. Mon œil jouit du magnifique spectacle que présente la nature ; il voit les plaines entaillées de fleurs, les prés verdoyants et les forêts majestueuses ; mon oreille écoute avec délices le doux murmure des ruisseaux, les sons précipités de l’alouette, ou le chant mélodieux du rossignol.

Je respire avec ravissement le parfum des fleurs ; l’aimable zéphyr, en se jouant dans ma chevelure, rafraîchit, de son haleine bienfaisante, mon visage brûlant. Des branches chargées de fruits m’offrent une nourriture exquise. La pèche veloutée, l’abricot succulent, la riante cerise m’invitent, tour à tour, à les cueillir. Je le puis, si je le veux, et tous mes sens jouissent en quelque sorte à la fois. — L’être qui a la conscience de ces agréables sensations, c’est moi. — Qui, moi ? une énigme pour moi-même : j’existe maintenant, et je n’existais point autrefois ; mais je suis et je sens mon existence.

Qui m’a donc mis ici ? quelle puissance a donné cette admirable structure à mon corps ? qui m’a doué de la précieuse faculté de jouir de tout ce qui m’environne ? quel est l’être à qui je suis redevable de tous ces bienfaits ? — C’est celui qui a créé ces globes et ce firmament dont la magnificence nous étonne, c’est celui dont la constante sollicitude s’étend à tout ; mais, que sont les plaisirs d’une nature matérielle auprès des sentiments de l’âme, auprès de ces tendres émotions qu’il a placées dans mon cœur ?

Les plus agréables jouissances de la nature me paraîtraient bientôt insipides, si j’étais isolé sur la terre ; aussi la main bienfaisante du Créateur a-t-elle voulu me donner, pour compagnons, des êtres doués comme moi d’un cœur sensible, des êtres susceptibles de partager les plaisirs d’autrui. Tout ce qui m’entoure est animé. Chacune, de ces feuilles est couverte d’une foule d’insectes ; tous vivent, tous ressentent la bonté du suprême arbitre de toutes choses. Mille oiseaux charment à l’envi le bosquet par leur ramage enchanteur ; et, tandis que le redoutable lion exprime en rugissant le bonheur d’exister, ici roucoule une tourterelle ; là j’entends siffler la linotte ; plus loin sautille la fauvette ; elle fredonne un air joyeux et se réjouit de son existence. Je suis au milieu de tous ces êtres divers, je vois, je sens, je partage leurs plaisirs ; mais un sentiment intérieur, un pouvoir inconnu m’avertit que j’ai de la ressemblance avec celui qui m’a créé.

Une voix secrète médit : « Jouis de la vie qui t’est donnée. » Mille émotions alors, mille sentiments inconnus jusque-là s’élèvent dans mon cœur. J’éprouve l’amitié , l’amour : les mouvements de la nature me portent vers des parents chéris ; la sympathie m’attache à l’ami loyal et dévoué ; l’hymen et la tendresse paternelle me font trouver des charmes inexprimables dans la société intime d’une compagne vertueuse, et dans le cercle d’enfants dociles qui doivent être, au bout de notre carrière, les appuis de nos pas chancelants. — Toutes ces sensations sont produites par des objets extérieurs, pour accroître notre félicité.

Qu’il est bon cet être infini qui m’a comblé de tant de biens ! quelle doit être son inépuisable bonté ! il est tout amour. Te ressembler, par l’amour, ô mon Dieu ! voilà ma vocation ; tout m’annonce que c’est ta loi suprême. Ma conscience m’en avertit : ce précepte est gravé dans mon cœur en caractères ineffaçables. Le désir de voir heureux tout ce qui m’entoure est le plus ardent de mes désirs. Tout est bonheur pour l’homme de bien. Ses peines mêmes, par les consolations qu’elles lui procurent de toutes parts, ne sont pas sans charmes, et si nous ne sommes point heureux par nous-mêmes, ne le devenons-nous pas en partageant le bonheur de nos semblables ? Le plus pur des sentiments que tu as excités dans notre âme, Seigneur, n’est-ce pas la faculté de prendre part au chagrin et à la joie des autres ? « Mes enfants, nous dis-tu, c’est à vous-mêmes que je confie le soin de votre bonheur. Étendez ces bras que je vous ai donnés pour vous secourir mutuellement ; goûtez le plaisir d’essuyer une larme sur l’œil de votre frère. »

Voilà tes discours que répète la nature entière : la faible vigne soutenue par l’ormeau, le lierre rampant qui, pour s’élever, s’unit à l’arbre vigoureux, les fleurs des jardins , les moindres plantes des champs nous parlent le même langage. Oui, ce n’est qu’en aimant, en aimant comme tu nous l’ordonnes, que je sens le prix de mon existence.