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Guigues II, prieur de la Grande-Chartreuse

Guigues : L’échelle du ciel, ou Traité de l’oraison

BNF-Gallica

dimanche 24 août 2008

AVANT-PROPOS.

La piété chrétienne attribua longtemps l’Echelle du Ciel à St Augustin et à St Bernard : c’est dire en quelle estime elle avait ce petit traité où elle retrouvait la marque de ces grands docteurs. Notre opuscule cependant n’avait pas droit à cette glorieuse origine. Mabillon a démontré qu’il est l’œuvre d’un Chartreux appelé Guigues, suivant cette inscription qu’il porte dans un manuscrit de la Chartreuse de Cologne : Lettre de dom Guigues à frère Gervais sur la vie contemplative ; et suivant la suscription de la lettre elle-même : A son cher frère Gervais, frère Guigues... (Histoire littéraire de la France. ( Paris V. Palmé), t. xi, p. 655 et t. xv, p. 11.).

Qu’était ce moine, qui devait rappeler à la postérité l’élévation de l’évêque d’Hippone et la suavité de l’abbé de Clairvaux ? Qu’était son correspondant, digne de sa filiale affection et de ses confidences intimes ? Voici ce que nous en savons de plus probable. Gervais avait été envoyé à la nouvelle Chartreuse de Mont-Dieu, au diocèse de Reims ; il y était vers l’an 1151 ; il devint prieur de ce monastère. Guigues résidait à la Grande-Chartreuse dont il reçut le gouvernement en l’année 1175. Il ne le garda pas longtemps. « Aussi ne laissa-t-il, dit un historien anonyme de l’Ordre, que peu de traces de sa vie sainte (Brevis historia ordinis carthusiensis auctore anonyme Martène, Ampi. Collect, t. vi, col. 176). » Cette administration si courte fut pourtant illustrée par un événement considérable. Le parfum de sainteté dont la famille de saint Bruno embaumait le désert, s’était répandu dans toute l’Eglise. Le Souverain Pontife touché d’admiration pour tant de vertus, consacra de son autorité suprême la règle des Chartreux et plaça leurs possessions sous la protection spéciale du Saint-Siège. Dieu voulut que la Bulle d’Alexandre III, donnée à Agnani le 27 septembre 1176, fut adressée à Guignes, et que ce prieur fut le premier à recevoir pour tous ses frères le salut du Vicaire de J.-C. et la bénédiction apostolique. La vie de Guigués, illuminée un instant par l’éclat de l’acte pontifical, rentre bientôt dans l’obscurité la plus complète. Adonné à la contemplation, plongé dans la paix des âmes vivant uniquement en Dieu, Guignes portait avec peine le poids de sa dignité et de l’administration ; il demanda grâce au Chapitre général et l’obtint. Rentré dans sa cellule de simple moine, il y vécut encore douze ans d’une vie vraiment angélique. C’est tout ce que l’histoire nous raconte du saint prieur. Mais là où l’histoire se tait, l’âme de Guigues parle, et ce qu’elle nous apprend d’elle, si brièvement et si humblement qu’elle le fasse, nous laisse entrevoir toute la beauté de cette existence cachée dans les ombres du cloître. Gervais avait attiré Guigues au désert ; il l’avait initié à la vie monastique, il l’avait aimé le premier, et quand il quitta « la délicieuse solitude » du Dauphiné pour la nouvelle fondation de la Champagne, il n’oublia pas son disciple : le premier encore il lui écrivit. Guignes répondit, et sa lettre, qui ouvre une correspondance longue sans doute, forme le traité qu’on intitula : l’Echelle des Moines, l’Echelle du Ciel.

De quoi pouvait entretenir son maître, ce jeune religieux, étranger désormais aux choses de la terre, épris d’idéal céleste, sinon des moyens de s’élever jusqu’à Dieu, seul objet de ses aspirations ? C’est dans le début de cette lettre que Guignes rappelle l’amitié dont Gervais l’avait prévenu, la part qu’il avait à sa vocation, les saintes leçons et les saints exemples qu’il lui avait donnés, et qu’il lui offre son travail comme des prémisses qui lui sont dues. L’idée de ce travail lui vient un jour qu’il était occupé à quelque ouvrage manuel. Il se hâte d’envoyer à son ami ses réflexions sur la lecture, la méditation, la prière et la contemplation, les. quatre degrés de cette échelle qui va de la terre au ciel ; il lui envoie ces « quelques pensées », afin qu’il les juge et les redresse. Au milieu de sa lettre, il s’interrompt pour s’excuser d’oser, lui encore novice, traiter de ces exercices de la vie spirituelle. Et quand il a achevé d’écrire ces pages si lumineuses et si tendres, où la doctrine la plus solide revêt une forme élégante, il propose à Gervais de demander de concert à Dieu, qu’il les conduise l’un et l’autre de vertu en vertu jusqu’à ce qu’il se montre à eux dans sa gloire. Persuadé que son maître atteindra avant lui le plus haut degré, il le supplie de ne pas l’oublier quand il aura gravi ces hauteurs où le Seigneur se révèle pleinement et ineffablement, et de l’attirera ses côtés par ses prières. Cette amitié formée dans les larmes et les joies du renoncement au monde, ces accents du cœur qui se font entendre jusque dans les spéculations les plus élevées de l’ascétisme, cette science théologique exacte et profonde, ce style qui emprunte avec sobriété au langage mystique ses pures images et ses gracieuses comparaisons, et qui fait songer par sa simplicité, sa fraîcheur et sa grâce, aux fleurs des montagnes alpestres : tout dans le traité du frère Guignes nous touche, nous instruit, nous charme et nous peint l’aimable et pieux génie de ce moine du XIIe siècle. Heureuses les âmes qui en ces âges de foi montèrent vers Dieu par cette échelle en jetant sur le monde, à travers les mystères de la solitude, leur doux et tranquille rayonnement ! Heureuses aussi les âmes qui, au milieu des amères agitations de notre siècle, se recueilleront en elles-mêmes et méditeront les enseignements de l’Échelle du Ciel ! Elles y tromperont, non pas cette vaine et fade sentimentalité d’un trop grand nombre de livres de piété contemporains, mais une nourriture substantielle et savoureuse. Un des princes de la théologie, Suarez, voulant exposer dans son magnifique traité de la prière les diverses parties de l’oraison mentale, dit que pour atteindre parfaitement ce but, il lui suffirait de transcrire l’Échelle du Ciel ; il consacre tout un chapitre à en donner l’analyse, et il y revient en plusieurs autres endroits pour lui emprunter des définitions qu’il commente ensuite.

C’est dans ce traite que nous avons puisé, en traduisant librement les commentaires dont nous avons accompagné l’œuvre de Guigues. Que l’hommage rendu à notre auteur par le grand théologien, encourage les amis de la véritable spiritualité à lire le petit livre que nous leur offrons. Je leur promets qu’il les conduira sûrement à Dieu, et leur demande de vouloir bien se souvenir de moi dans leurs prières, lorsqu’ils goûteront les consolations de la présence divine.

Frédéric Fuzet.