Philosophia Perennis

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Mémoires sur les sciences occultes

Schopenhauer : Magnétisme animal et Magie.

BNF-Gallica

dimanche 6 avril 2008

Magnétisme animal et Magie.

Un chapitre de l’œuvre intitulée : « De la Volonté dans la Nature »

Ou comment les sciences exactes sont venues confirmer la philosophie de l’auteur depuis le moment de son apparition.

Lorsque, en 1818, parut mon grand ouvrage, il n’y avait pas longtemps que le magnétisme animal avait conquis pour la première fois son droit à l’existence. Mais pour ce qui est de l’explication à en donner, — pour le côté passif, en ce qui concerne le rôle du patient, — un tout petit peu de lumière seulement s’était faite avec la théorie de Reil et l’opposition signalée par lui entre le système cérébral et le système ganglionnaire dont il faisait le principe d’explication. Le côté actif, la nature de l’agent particulier, par lequel le magnétiseur provoquait ces phénomènes, restait encore en pleine obscurité. On était encore à tâtonner, à choisir entre les principes d’explication matériels de toutes sortes depuis l’éther mondial pénétrant tout, comme le voulait Mesmer, jusqu’aux émanations de peau du magnétiseur dans lesquels Stieglitz voyait la cause du phénomène, èt tant d’autres encore. Puis on en vint à un fluide nerveux (Nervengeist) ; mais ce n’est qu’un mot pour une cause inconnue. A peine quelques-uns, adonnés plus profondément à la pratique, pouvaient-ils commencer à entrevoir la vérité. Mais j’étais encore bien loin d’attendre du magnétisme une confirmation directe de ma doctrine.

Dies diem docet : depuis ce temps, l’expérience, ce grand maître, a mis en lumière que cet agent, si puissant, — qui, partant du magnétiseur, provoque des phénomènes si contraires, en apparence, au cours normal de la nature qu’il faut pleinement excuser le doute, qu’ils ont suscité si longtemps, l’incrédulité obstinée, la condamnation portée contre eux par une commission comptant parmi ses membres Franklin et Lavoisier, tout en un mot ce qui s’est passé dans la première et seconde périodes d’hostilité contre le magnétisme — (tout sauf les préjugés grossiers et stupides, excluant toute recherche qui ont dominé presque jusqu’à maintenant en Angleterre) ; — depuis ce temps l’expérience, dis-je, a mis en lumière que cet agent n’est pas autre que la volonté du magnétiseur. Je ne crois pas qu’actuellement, parmi ceux qui joignent la pratique à quelque théorie, il subsisté le moindre doute sur ce point, et j’estime par suite superflu de citer les nombreuses déclarations de magnétiseurs qui sont dans ce sens. Et c’est ainsi que la devise de Puységur et des anciens magnétiseurs français veuillez et croyez c’est-à-dire « veuillez avec confiance » a été non seulement confirmée par le temps mais est devenue une juste conception du cours des choses. Du livre de Kieser le Tellurisme qui est bien encore le Manuel de Magnétisme animal le plus fondamental et le plus complet, il ressort à suffisance qu’aucun acte de magnétisme n’est efficace sans la volonté, qu’au contraire il suffit de la simple volonté, sans acte extérieur, pour provoquer l’action magnétique. La manipulation ne parait être qu’un moyen de fixer l’acte de la volonté, d’arrêter sa direction et comme de l’incorporer. C’est dans ce sens que Kieser dit (Tellurismus, vol. I, p. 379) : « Il y a manipulation magnétique toutes les fois que le magnétiseur se sert, pour agir, de ses mains considérées comme les organes qui traduisent le plus nettement l’activité agissante de l’homme, c’est-à-dire la volonté. » Un magnétiseur français, de Lausanne, dit encore bien plus nettement sur ce point, dans les Annales du Magnétisme animal, 1814-8116, fascicule IV : « L’action du magnétisme dépend de la seule volonté, il est vrai, mais l’homme ayant une forme extérieure, et sensible, tout ce qui est à son usage, tout ce qui doit agir sur lui, doit nécessairement en avoir une, et, pour que la volonté agisse, il faut qu’elle emploie un mode d’action. » Comme, d’après ma doctrine, l’organisme est la simple manifestation de la volonté, la volonté rendue visible, objectivée, ou même que ce n’est proprement que la volonté elle-même existant comme représentation dans le cerveau, il s’ensuit que l’acte extérieur, la manipulation, coïncide tout à fait avec l’acte intérieur de volonté. Quand l’acte extérieur fait défaut, il y a bien action ; mais l’action est alors jusqu’à un certain point artificielle, indirecte : l’imagination remplace l’acte extérieur, parfois la présence réelle, mais par suite aussi elle est beaucoup plus difficile ; le succès est moins fréquent. Aussi Kieser prétend-il que le mot « dors ! », « il faut que tu dormes » prononcé à haute voix par le magnétiseur, agit bien plus que son acte de volonté simplement intérieur. — Au contraire, l’acte extérieur, la manipulation sont proprement d’une manière générale un moyen immanquable de fixer la volonté du magnétiseur, de la mettre en activité, précisément parce qu’on ne peut agir extérieurement qu’autant qu’on veut, puisque le corps et ses organes ne sont rien que la volonté même devenue visible. On comprend par là que des magnétiseurs, parfois, magnétisent sans tension consciente de la volonté et presque sans pensée, et cependant agissent. D’une manière générale, ce n’est pas la conscience que la volonté a d’elle-même, le travail de réflexion dont elle est l’objet, qui agit magnétiquement ; c’est la volonté elle-même, la volonté pure, la volonté le plus possible séparée de toute représentation. C’est pour cela que dans les instructions que donne aux magnétiseurs Kieser (Tellur., t. I, p. 400 et suivantes), nous trouvons rigoureusement interdit tout ce qui est pensée et réflexion du médecin et dù patient, action et réaction mutuelle de l’un pur l’autre, toute impression extérieure ayant pour effet d’éveiller la pensée, toute conversation entre eux, toute présence étrangère, jusqu’à la lumière du jour : il faut que tout, autant que possible, se passe inconsciemment ; tout comme lorsqu’il s’agit de cures sympathiques. La véritable raison de tout cela c’est qu’ici la volonté agit comme chose en soi, dans son essence première : ce qui demande que la représentation, domaine distinct de la Volonté, phénomène secondaire, soit le plus possible exclue. Les preuves de cette Vérité, que, ce qui agit réellement dans le magnétisme, c’est la volonté et que tout acte extérieur n’est qu’un véhicule, on les trouve dans tous les écrits les plus récents et les meilleurs sur le magnétisme, et ce serait une superfiuité bien inutile de les reproduire ici. Je veux cependant en placer une, non qu’elle soit particulièrement frappante, mais parce qu’elle vient d’un homme extraordinaire et qu’elle a l’intérêt particulier qui s’attache à un tel témoignage. C’est Jean Paul qui dit dans une lettre (qu’on trouve dans l’ouvrage : Wahreit aus Jean Pauls Leben, t. VIII, p. 120) ; « J’ai, dans une société nombreuse, par deux fois, mis presque en état de sommeil, par de simples regards chargés de volonté, dont personne ne se doutait, une dame de K., après lui avoir occasionné des coups au cœur et l’avoir fait pâlir, au point que S. dût lui venir en aide. » Même aujourd’hui encore, souvent, on trouve substituée avec un plein succès, à la manipulation ordinaire, le simple contact des mains du patient prises dans les mains du magnétiseur, à condition que ce dernier regarde le magnétisé fixement ; et tout simplement parce que cet acte extérieur est propre à donner à la volonté une certaine direction. Ce pouvoir immédiat, que notre volonté peut exercer sur autrui, est mis en lumière, mieux que par toute autre chose, par les merveilleuses expériences de Du Potet et de ses disciples ; expériences faites à Paris publiquement et dans lesquelles M. Du Potet, par sa seule volonté accompagnée du moins de gestes possible conduit à sa fantaisie les pas et démarches d’une personne étrangère, la contraint aux contorsions les plus inouïes. Un court récit de ces faits, nous est donné dans un petit écrit qui porte toutes les marques extérieures du plus grand sérieux : ce livre s’appelle « Erster Blick in die Wunderwelt des Magneiismus von Karl Scholl, 1853. »

Une preuve d’une autre nature de la vérité, dont il s’agit ici, nous est fournie par les Mittheilungen über die Somnanbule Auguste K. in Dresden, 1843, où cette somnambule nous dit elle-même. « Je me trouvais dans tin état de demi-sommeil ; mon frère voulait jouer un morceau de lui bien connu. Je le priai, le morceau ne me plaisant pas, de ne pas le jouer. Il essaya cependant ; mais je fis si bien en tendant contre lui toutes les forces de ma volonté, que malgré tous ses efforts il ne put plus se rappeler le morceau. » — Mais la chose est portée au comble quand ce pouvoir immédiat de la volonté va jusqu’à s’exercer sur des corps sans vie. Si incroyable que cela paraisse, nous avons cependant sur ce point deux témoignages qui nous viennent de côtés tout à fait opposés. Dans le livre que nous venons de citer, il est notamment rapporté p. 115 et 116, avec indication des témoins, que cette somnambule, sans faire usage de ses mains, par sa seule volonté, par la seule fixation de son regard sur l’objet, fit mouvoir une fois de 7°, une autre fois de 4% et cela en répétant l’expérience 4 fois, l’aiguille d’une boussole. — C’est ensuite le Galignani’s Messenger du 23 octobre 1851, qui nous rapporte, d’après le journal anglais Brittania, qui la somnambule Prudence Bernard de Paris, en séance publique à Londres, en tournant alternativement la tête à droite et à gauche, forçait l’aiguille d’une boussole à suivre ce mouvement. Dans cette circonstance c’était M. Brewster, le fils du physicien et deux autres messieurs, pris parmi le public, qui formaient le jury (acted as jurors).

Si donc nous voyons la volonté que j’ai’ montrée être la chose en soi, la seule réalité de l’être, le cœur de la nature, produire pars l’individu, dans le magnétisme animal et ailleurs, des choses qu’on ne saurait expliquer par les lois de la liaison causale, c’est-à-dire par les lois ordinaires de la nature ; qui même jusqu’à un certain point sont la négation de ces lois ; qui nous la montrent exerçant une réelle actio, in distans ; qui donc mettent à jour la réalité d’une domination surnaturelle c’est-à-dire métaphysique sur la nature ; — s’il en est ainsi, je ne sais plus quelle autre] confirmation par les faits il faudrait exiger’ de ma doctrine. — Je trouve pourtant qu’un magnétiseur, le comte Szapary, qui ne savait certainement rien de ma philosophie, a été amené, par son expérience, à ajouter comme explication au titre de son livre : « Ein Wort ûber animalischen Magnetismus, Seelenkorper und Lebenessenz », 1840, les mots suivants bien dignes d’attention : oder physiche Beweise, dasz der animalisch-magnetische Strom das Element, und der Wille das Principalles geistigen und Körperlichen Lebens sei », c’est-à-dire « preuve physique que la volonté est le principe, de toute vie spirituelle et corporelle. » — Le magnétisme animal se présente donc, d’après cela, comme la métaphysique pratique, comme celte que déjà Bacon de Vérulam, dans sa classification des sciences (Instaur. magna, livre III) appelait la magie : c’est-à-dire la métaphysique empirique ou expérimentale. — Dans le magnétisme animal la volonté apparaît comme chose en soi : c’est aussitôt le principium individuationis (temps et espace) qui s’évanouit comme appartenant au simple monde des phénomènes ; les séparations qu’il élève entre les individus tombent : entre le magnétiseur et le somnambule plus de séparations résultant des lieux ; communauté complète des pensées et des mouvements de volonté. Par l’état de clairvoyance on se trouve en dehors de ces conditions qui sont du monde des phénomènes, qui résultent du temps et de l’espace et qui s’appellent proximité et éloignement, présent et avenir.

C’est pour cela qu’en dépit des nombreuses raisons et des préjugés opposés, l’opinion s’est répandue peu à peu et est même devenue une certitude, que le magnétisme animal et ses phénomènes sont les mêmes partiellement que l’ancienne magie, cet apt occulte et maudit, de la réalité duquel ont été si convaincus non seulement peut être les siècles chrétiens qui l’ont si durement poursuivi, mais à toute époque tous les peuples du monde entier, y compris les peuples sauvages ; et dont l’emploi, dans un âge déjà reculé, est puni de la peine de mort par la loi des 12 tables, les Livres de Moïse et même le onzième livre des Lois de Platon. Mais avec quel sérieux on traitait la chose, même à l’époque la plus éclairée de Rome, sous les Antonins, on peut le voir par la belle défense, devant le tribunal, d’Apulée accusé de sorcellerie et courant de ce chef le risque de la vie (oratio de magia, p. 104, Bip.). Dans cette défense, on voit qu’il s’efforce uniquement de détourner de lui l’accusation de magie, sans songer un instant à nier la possibilité de la magie ; et il entre dans tout plein de détails, comme on a coutume d’en rencontrer dans les procès de sorcellerie du moyen âge. Seul, en Europe, le XVIIIe siècle fait exception en ce qui a trait à cette croyance, à la suite de Baltazar Becker, Thomasius et quelques autres, et cela dans la bonne intention de proscrire à tout jamais les cruels procès de sorcellerie en proclamant l’impossibilité de la magie. Cette opinion, favorisée par la philosophie du siècle, prit alors le dessus, mais dans les classes savantes et cultivées seulement. Le peuple n’a jamais cessé de croire à la magie, pas en Angleterre, il est vrai, ce pays dont les classes cultivées au contraire savent joindre à une foi de charbonnier dans les choses de religion, qui les rabaisse, un scepticisme inébranlable quand il s’agit des faits, qui dépassent les lois de l’action et de la réaction des acides et des alcalis, et qui voudraient bien que leur grand compatriote (Shakespeare) n’ait pas dit qu’il y a dans le ciel et sur la terre beaucoup plus de choses que leur philosophie ne se l’imagine. Une branche de l’ancienne magie est restée publiquement d’un usage quotidien parmi le peuple, ce qu’elle a pu faire étant donné son but bienfaisant : je veux parler des cures sympathiques dont on peut difficilement mettre en doute la réalité. Parmi les faits les plus habituels est la cure sympathique de la verrue, dont Bacon de Verulam, si positif et si prudent, nous confirme déjà la réalité en invoquant sa propre expérience (Silva Silvarum, § 997). Il y a ensuite la guérison par les paroles magiques de l’érésypèle facial, si fréquente qu’il est facile de se rendre compte de la réalité du fait. Souvent encore c’est la fièvre qu’on conjure avec succès1 ! — Que ce qui agit là, ce ne soit pas proprement les paroles sans signification, qui sont prononcées, et les cérémonies, mais bien, comme dans le magnétisme, la volonté de celui qui fait la cure, je n’ai pas besoin, après ce qui vient d’être dit sur le magnétisme, de m’expliquer autrement. Des exemples de cures sympathiques, ceux qui n’ont encore aucune connaissance du sujet en trouveront dans l’Archiv fur den Thierischen Magnetismus, t. V, IIIe fasc, p. 106 ; t. VIII, fasc. III, p. 145 ; t. IX, fasc. II, p. 172 et t. IX, fasc. I, p. 128. Il y a encore le livre du Docteur Most, « Uber sympathetische Mittel und Kuren, » 1842, qu’on peut utiliser pour se mettre au courant de la chose. Ces deux faits, le magnétisme animal et les cures sympathiques, établissent donc empiriquement la possibilité d’une action magique, s’opposant à l’action physique ; cette action Magique que le xvme siècle avait rejetée si péremptoirement, ne voulant absolument admettre comme possible que l’action physique, réalisée par l’enchaînement des causes et des effets, la seule qu’il conçut.

Une circonstance heureuse, c’est que de nos jours, c’est la science médicale, elle-même, qui a eu l’initiative de cette façon nouvelle d’envisager les choses. C’est une garantie que le pendule de l’opinion n’ira pas trop maintenant en sens contraire et que nous ne serons pas rejetés dans les superstitions des époques grossières. Même comme nous l’avons dit, ce n’est qu’une partie de la magie qui reçoit du magnétisme animal et des cures sympathiques une confirmation qui la sauve : elle embrassait beaucoup plus encore ; une grande partie doit, jusqu’à nouvel ordre, rester sous le coup des condamnations antérieures, ou tout au moins rester frappée de suspicion, tandis qu’une autre, par suite des analogies qu’elle présente avec le magnétisme animal, doit tout au moins être considérée comme possible. Le magnétisme animal et les cures sympathiques ne nous présentent que des effets bienfaisants, ayant pour but la guérison des malades, semblables à ceux que l’histoire de la magie nous montre comme l’œuvre de ces personnages qu’on appelle en Espagne les Saludadores (Delrio, DUiquisiliones Magicœ, livre III. P. 2. 4. s. 7. — et Bodinus, Mag. daemon : III, 2) et qui ont également subi une condamnation de l’Eglise. La magie, au contraire, a été bien plus souvent employée dans des intentions mauvaises. Si l’on en juge par analogie, il est cependant plus que vraisemblable que la force intérieure qui, agissant immédiatement sur un individu étranger, peut exercer sur lui une influence salutaire, pourra tout aussi bien porter le trouble en lui et lui faire du mal. Si donc toute une partie de l’ancienne magie — outre celle qui correspond au magnétisme animal et aux cures sympathiques — se trouve représenter quelque chose de réel, il faut dire que c’est ce qu’on désigne par les termes de maleficium et de fascinatio et qui a donné lieu au plus grand nombre des procès de sorcellerie. Dans le livre, dont nous avons parlé plus haut, de Most, on trouve quelques faits qu’il faut décidément attribuer au maleficium (notamment p. 40, 41, et n05 89, 91 et 97). Dans l’histoire des maladies de Bende Bensen, parue dans l’Archiv de Kieser (du t. IX au t. XII), on trouve également des cas de maladies données, particulièrement sur des chiens, qui en sont morts. Que la fascinatio fût déjà connue de Démocrite comme un fait qu’il fallait chercher à expliquer, c’est ce que nous voyons par les sjymposiacae quaestiones de Plutarque ; question v. 7. 6. Si on tient ces récits pour vrais, on a alors la clé pour comprendre ce crime de sorcellerie, qu’on n’aurait pas ainsi poursuivi avec cette passion extrême absolument sans raison. S’il faut admettre que, dans la plupart des cas, ces poursuites n’ont eu d’autre fondement que l’erreur et l’abus, nous ne pouvons pourtant pas croire que nos ancêtres ont été aveuglés au point de poursuivre, pendant tant de siècles, avec une cruauté si grande, un crime qu’il aurait été réellement impossible de commettre. C’est ennous plaçant à ce point de vue, que nous pouvons encore comprendre pourquoi jusqu’à aujourd’hui, dans tous les pays, le peuple s’obstine à attribuer certains cas de maladies à un maleficium, et ne veut pas en démordre. Mais si nous nous sentons portés par les progrès du temps à ne pas traiter comme chose vaine, comme le faisait le xvme siècle, une partie de cet art maudit, nous devons nous dire que nulle part, plus qu’ici, la circonspection n’est nécessaire pour pêcher dans cette merde mensonges, de tromperies, d’absurdités que sont les écrits d’Agrippa von Nettesheim, de Wierus, de Bodin, de Delrio, de Bindsfeldt et autres, quelques rares vérités. Le mensonge et la tromperie, partout fréquents dans le monde, n’ont nulle part si beau jeu que là où, de l’aveu de tous, il y a infraction aux lois de la nature ou même absence de toute loi. On le voit, sur la base fragile du peu de vrai qu’il peut y avoir eu dans la magie, c’est un amas, haut comme le ciel, de légendes les plus extravagantes, de sornettes les plus grossières, qui s’est édifié et qui a eu pour conséquences, pendant des siècles, les cruautés les plus sanglantes. Quand on réfléchit à cela, le sentiment qui vient à l’esprit, c’est celui de la capacité de l’intelligence humaine à admettre toutes sortes d’absurdités incroyables et sans fond, et de la tendance naturelle du cœur humain à mettre le sceau à ces extravagances par des cruautés.

Ce qui a modifié aujourd’hui, en Allemagne, le sentiment des classes cultivées sur la magie, ce n’est cependant pas tout à fait uniquement le magnétisme animal. Ce changement était préparé tout à fait au fond par la transformation opérée par Kant dans la philosophie, transformation qui, sur ce point comme sur les autres, établit une différence fondamentale entre la culture allemande et celle des autres Etats européens. — Pour se moquer d’avance de toute sympathie occulte ou de toute action magique, il faut trouver que le monde se comprend bien, se comprend très bien. Mais cela n’est possible que si on jette sur le monde ce coup d’oeil tout à fait superficiel qui ne laisse pas pressentir que nous sommes plongés dans une mer d’énigmes et de choses incompréhensibles et qu’au fond nous ne connaissons et ne comprenons directement ni les choses ni nous-mêmes. C’est justement la façon de sentir, opposée à celle-ci, qui fait que presque tous les grands hommes, peu importe l’époque et le pays, ont montré une certaine dose de superstition. Si le mode de connaissance qui nous est naturel, était tel que nous fussions capables de percevoir immédiatement les choses en soi, conséquemment les rapports et les relations absolument vraies des choses, nous serions alors absolument autorisés à rejeter a ’priori et conséquemment d’une manière absolue, tout pressentiment de l’avenir, tout fait relatif à l’apparition d’absents ou de mourants, ou même d’individus morts. Mais si, comme le veut Kant, ce que nous connaissons ce sont de simples apparences, dont les formes et les lois ne s’étendent pas aux choses en soi, il est alors manifestement téméraire de rejeter ainsi ces faits ; puisque, pour cela, on ne s’appuie que sur des lois dont la priorité ne dépasse pas le monde des phénomènes et n’a absolument rien de commun avec les choses en soi, parmi lesquelles il faut compter notre propre moi intérieur. Justement ces choses en soi peuvent avoir avec nous des rapports dont pourraient procéder les faits en question, faits pour lesquels la décision a posteriori est seule recevable et qu’on ne saurait préjuger d’avance. Que des Anglais et des Français persistent obstinément à rejeter a priori de tels faits, la cause en est au fond qu’ils en restent essentiellement à la philosophie de Locke, d’après laquelle, abstraction faite de la sensation, ce sont les choses en soi qui nous sont connues. Les lois du monde matériel sont tenues pour des lois absolues alors, et rien d’autre que l’influxus physicus n’est admis. Ils croient donc à une physique, pas à une métaphysique et ils décrètent en conséquence qu’il n’existe rien d’autre que ce qu’ils appellent la Magie naturelle : une expression qui renferme la même contradictio in adjecto que l’expression « Physique surnaturelle » et qui Cependant est employée sérieusement un nombre incalculable de fois ; tandis qu’au contraire cette dernière de « Physique surnaturelle » n’a été employée qu’une seule fois par manière de plaisanterie par Lichtenberg. Le peuple au contraire, avec sa crédulité innée pour toutes les influences surnaturelles en général, exprime à sa façon moins intellectuelle que sentimentale la conviction que ce que nous percevons et embrassons, ce sont de simples phénomènes, nullement des choses en soi. Que cela ne soit pas trop dire, nous pouvons le prouver par un passage de Kant que nous empruntons à son livre Grundlegung zur Metaphysik der Sittea. « C’est une remarque, qui ne veut pas une bien grande subtilité de pensée, et dont on peut admettre qu’elle est à la portée de l’intelligence la plus commune procédant, il est vrai, à sa façon par cette obscure distinction de notre capacité de juger (Urtheilskraft) que l’intelligence appelle sentiment ; c’est une remarque, dis-je, qui rie veut pas une grande subtilité de pensée, que toutes les représentations qui nous viennent indépendamment de notre volonté (comme les représentations des sens) ne nous donnent à connaître les objets que comme ils nous affectent — ce qu’ils sont en eux-mêmes nous restant parfaitement inconnu ; que donc, en ce qui touche cette sorte de représentations, nous ne pouvons, même en prêtant l’attention la plus grande et en réalisant ce degré de clarté qu’il dépend toujours de notre raison d’atteindre, nous ne pouvons arriver qu’à la connaissance des phénomènes, jamais de la chose en soi. Dès qu’on a compris cela, on est forcément obligé d’admettre et de placer derrière les phénomènes quelque chose d’autre que le phénomène, différent de lui, à savoir la chose en soi » (3e édit,, p. 105).

Quand on lit, sous le titre de Disputatio de quaestione quœ fuerit artium magicarum origo, M. rb. 1787, l’histoire de la magie de Tiedemanh, un écrit couronné par la société de Göttingue, on s’étonne de l’obstination, qu’en dépit de tant d’échecs, l’humanité a mise, en tous temps et en tous lieux, à poursuivre l’idée de la magie ; et on conclura de là que cette idée doit avoir un fondement profond dans la nature de l’homme tout au moins, sinon dans la nature des choses, et que ce ne peut être nullement une lubie en l’air de son imagination. Quoique la définition de la magie se présente, chez les différents écrivains, tout à fait diverse, on ne saurait méconnaître partout une même pensée fondamentale. A toutes les époques et dans tous les lieux on a nourri la croyance qu’en dehors de la manière normale dont les changements se produisent dans le monde par le moyen des relations causales des corps entre eux, il doit y en avoir une autre tout à fait différente, ne reposant nullement sur ces relations causales. Les moyens employés dans cette dernière paraissaient donc manifestement absurdes, envisagés du point dé vue qui caractérise le premier mode d’action ; puisque la disproportion existante des causes en jeu aux buts poursuivis sautait d’abord aux yeux, et que toute relation causale entre les unes et les autres était impossible. Il fallait supposer seulement qu’outre la liaison extérieure établissant un nexus physicus entre les phénomènes de ce monde, il pût y en avoir une autre ayant son principe dans l’être eu soi de toutes choses : une liaison, pour ainsi dire, souterraine, par laquelle un nexus metapkysicus fût établi d’un point à l’autre, une action immédiate put se produire. 11 fallait supposer ensuite et admettre qu’on pût agir sur les choses par le dedans, au lieu comme d’habitude, d’agir par le dehors ; il fallait admettre que le phénomène pût agir sur le phénomène par le moyen de la chose en soi, qui est dans tous les phénomènes une seule et même chose. Il fallait encore admettre que, de même que, dans le domaine de la causalité, nous agissons comme natura naturata, nous sommes tout aussi capables d’agir comme natura naturans et que le microcosme peut être, pour un moment pour nous, comme un véritable macrocosme. Il faudrait admettre que. le mur de séparation, qui constitue le principe d’individuation et d’isolement, quelque réel qu’il soit, pourrait cependant permettre à l’occasion une communication entre les êtres comme derrière les coulisses ou sous la table à titre de jeu secret. Il faudrait admettre enfin que, comme dans la clairvoyance somnambulique il se produit une véritable suspension de l’activité individuelle isolée de la connaissance, on a ici la suspension de l’activité individuelle isolée de la volonté.

Une telle idée ne saurait avoir une origine empirique. Elle ne saurait non plus trouver sa confirmation dans l’expérience qui aurait su, s’il en était ainsi, la maintenir en tous temps, dans tous les pays. L’expérience, dans la plupart des cas, devrait lui être opposée. Je suis par suite d’avis que l’origine de cette-pensée, si générale dans l’humanité, indéracinable en dépit de tant d’expériences opposées et du sens commun, doit être cherchée dans le sentiment intérieur de la toute-puissance de la volonté en elle-même, cette volonté qui fait l’essence intime de l’homme et ! de toute la nature, et dans la supposition qui s’y rattache qu’il se pourrait bien que cette toute-puissance fût mise en jeu de quelque manière par l’individu lui-même. On n’était pas capable de rechercher et de bien voir en particulier ce qui pouvait revenir à cette volonté considérée comme chose en soi, et ce qui pouvait lui revenir comme phénomènes particuliers ; mais on admettait, sans s’inquiéter autrement, que cette volonté peut, dans certaines circonstances, renverser les limites résultant pour elle du principe d’individuation. Et ce sentiment luttait obstinément contre la constatation imposée par l’expérience que « le Dieu qui habite en mon sein peut me troubler profondément au dedans de moi, lui qui domine du haut de son trône toutes les forces de mon être, mais qu’il ne peut rien remuer au dehors. »

Der Gott, der mir in Busen wohnt, Kann tief mein Innerstes erregen, Der über allen meinen Kräften thront, Er Kann nach Auszen nichts bewegen.

Nous trouvons, comme nous venons de l’exposer, que toujours, quand il s’est agi de pratiquer la magie, le moyen physique employé n’a été pris que comme le véhiculé d’un moyen métaphysique ; puisque, du reste, il pouvait manifestement n’avoir aucun rapport avec le but poursuivi : tels, par exemple, les mots étrangers, les actes symboliques, les figures dessinées, les images de cire, etc. Et, conformément à cette façon primitive de sentir, nous voyons que ce que le véhicule porte avec lui, c’est toujours finalement un acte de la volonté, qu’on lui attache. L’occasion naturelle de tout cela, c’était le sentiment qu’en ce qui concerne les mouvements propres du corps on avait à tout instant conscience d’une action de la volonté tout à fait inexplicable, donc manifestement métaphysique. Pourquoi, se disait-on, cette action ne pourrait-elle pas s’étendre aussi sur d’autres corps ? Trouver lé moyen de faire cesser cet isolement de la volonté, qui existe pour tout individu, agrandir cette sphère d’action immédiate de la volonté, de manière à la faire dépasser le corps propre de l’individu voulant, voilà la tâche de la magie.

Il s’en faut cependant beaucoup que cette pensée fondamentale, dont parait être née proprement la magie, ait été aussitôt clairement connue, qu’on en ait reconnu le caractère abstrait, in abstracto, et que la magie ait ainsi pris pleine connaissance d’elle-même. Ce n’est, dans les siècles passés, que chez quelques penseurs et savants que nous trouvons, comme je le montrerai bientôt par des citations, nettement exprimée la pensée que c’est dans .la Volonté même que gît le pouvoir magique, et que les signes et les actes extraordinaires, tout comme les mots sans signification qui les accompagnent, qui tous sont censés les moyens par lesquels on conjure les démons et on leur commande, ne sont que le véhicule de la volonté, le moyen de la fixer : véhicule et moyen par lesquels l’acte de volonté qui doit agir magiquement cesse d’être un simple désir pour devenir un acte, revêt un corpus (comme dit Paracelse) ; par lesquels la volonté individuelle, jusqu’à un certain point, déclare expressément vouloir agir comme volonté générale, comme volonté en soi. Dans tout acte magique, cure sympathique ou tout autre chose de même nature, l’acte extérieur (le moyen sacramentel) est en effet, justement, ce qu’est la passe dans le magnétisme, donc en réalité non pas l’essentiel, mais le véhicule, ce par quoi la volonté, qui seule est l’agent proprement dit, se trouve, dans le monde des corps, dirigée et fixée et arrive à se faire sa place dans la Réalité ; — et c’est ce qui fait qu’il est, dans la règle, indispensable. Pour les autres écrivains de ce temps le but de la magie, — et ils ne s’écartent pas en cela de la pensée qui lui sert de fondement — le but de la magie, c’est simplement d’exercer à volonté une domination absolue sur la nature. Mais quant à la pensée, que cette domination peut être immédiate, ils ne purent pas s’y élever ; ils se la figurèrent comme ne pouvant exclusivement être qu’une domination médiate. Partout, en effet, les religions des différents peuples avaient mis la nature sous la domination des dieux et des démons. Diriger ces derniers à sa volonté, les mettre à son service, les contraindre à lui obéir, tel était le but des efforts du magicien ; et c’était aux démons qu’il attribuait les succès qu’il pouvait obtenir parfois ; exactement comme Mesmer, en commençant attribuait les succès de ses magnétisations à la baguette magnétique qu’il tenait dans les mains, au lieu de l’attribuer à sa volonté, qui était le véritable agent. C’est ainsi que tous les peuples polythéistes prenaient la chose et que comprennent la magie Plotin et Jamblique pour lesquels la magie est Théurgie, pour employer une expression dont Porphyre a usé le premier. A cette explication était favorable le polythéisme, celte aristocratie divine, qui partagé la domination sur les diverses forces de la nature entre autant de dieux et de démons, qui, pour la plupart, ne sont que des forces de la nature personnifiées et dont le magicien sait se concilier les bonnes grâces, les bonnes grâces tantôt de celui’ci, tantôt de celui-là, ou qu’il sait faire servir à ses volontés. Ce n’est que dans la monarchie divine, où toute la nature obéit à un seul, qu’il eût été téméraire de penser pouvoir conclure avec le souverain maître un pacte privé ou de prétendre exercer sur lui une domination. Là, donc, où dominaient le Judaïsme, le Christianisme ou l’Islam, la toute-puissance du Dieu unique s’opposait à cette explication, le magicien ne pouvant guère se risquer avec ce dieu tout-puissant. Il ne lui restait plus alo ?s que d’avoir recours au diable ; avec lequel alors, en qualité de prince des rebelles, de descendant immédiat d’Ahriman, auquel est resté toujours quelque pouvoir sur la nature, il conclut alliance pour s’assurer son aide : c’est la « Magie noire. » La « Magie blanche », son contraire, était caractérisée par ce fait que le sorcier ne faisait pas un pacte d’amitié avec le diable : c’était la permission ou la collaboration du Dieu unique lui-même qu’il sollicitait par l’intermédiaire des anges. Ou plus souvent encore, par l’emploi des noms et qualifications rares, hébraïques de Dieu, comme celle d’Adonaï, etc., il évoquait le diable et le contraignait à lui obéir, sans lui promettre lui-même en retour quoi que ce soit, ce qu’on appelait : contraindre l’enfer. — Mais tout cela, simples explications et voiles sous lesquels se dérobe la chose, était tellement pris pour la chose elle même, pour sa réalité objective que tous les écrivains, qui ont connaissance de la magie non par la pratique même, mais de seconde main, — comme Bodin, Delrio, Bindsfeldt, etc., — tous ceux-là estiment qu’elle consiste essentiellement à agir, non par les forces de la nature ni par la voie naturelle, ; mais avec l’aide du diable ! Telle était et restait partout l’opinion générale dominante, modifiée selon les lieux et les religions du pays ; et cette opinion servait de base aux lois contre la sorcellerie, aux procès de sorcellerie. C’était d’ordinaire également contre elle qu’étaient dirigées les objections faites contre l’idée de la possibilité de la magie. Cette conception et cette explication objective de la chose devait nécessairement se produire déjà pour la raison seule du réalisme décidé qui, au moyen âge, comme dans l’antiquité, dominait en Europe et fut pour la première fois ébranlé par Descartes. Jusqu’alors l’homme n’avait pas encore appris à diriger sa spéculation sur les profondeurs mystérieuses de son propre être intérieur ; c’était en dehors de lui qu’il cherchait. Et faire,de la volonté qu’il trouvait en lui la maîtresse de la nature était une pensée si audacieuse qu’on reculait effrayé devant. Du reste, les démons et les dieux de tonte sorte sont toujours des hypostases par lesquelles les croyants dé toute couleur et de toute secte s’expliquent à eux-mêmes le métaphysique, ce qui se cache derrière la nature, ce qui lui confère l’existence et la lui maintient eiqui, par suite, la domine. Quand donc on dit que la magie agit par le moyen des démons, le sens profond de cette pensée c’est toujours qu’elle est un mode d’action qui se produit non par la voie physique, mais par la voie métaphysique, un mode d’action non pas naturel, mais surnaturel. Si maintenant dans les quelques faits certains qui parlent pour la réalité de la magie : magnétisme animal, cures sympathiques, nous ne reconnaissons rien d’autre que l’action immédiate de la volonté, — manifestant ici sa force en dehors de l’individu voulant, comme ailleurs seulement au dedans de ce même individu ; si nous voyons, d’autre part, comme je le montrerai bientôt et comme je le prouverai par des citations décisives qui n’ont rien d’équivoque, que les anciens les plus profondément versés dans la magie attribuent tous ses effets uniquement à la volonté du magicien ; — c’est là, pour ma doctrine, une preuve empirique très forte que, d’une manière générale, le métaphysique, ce qui seul existe en dehors de la représentation, la chose en soi qui remplit le monde, n’est rien autre que la Volonté que nous connaissons en nous.

Peu importe que les magiciens se soient représenté cette domination immédiate, que la volonté peut exercer parfois sur la nature, comme une domination simplement médiate, se réalisant à l’aide des démons. Cela ne saurait en rien lui enlever de son efficacité, quand et où il y a lieu, pour elle, de se manifester. Parce qu’en effet, dans les choses de cette sorte, c’est la volonté en soi, la volonté sous sa forme originaire, la volonté, par suite séparée de la représentation, qui agit ; les fausses conceptions de l’intelligence ne sauraient en rien compromettre son action. La théorie et la pratique sont tout à fait séparées ; la fausseté de l’une ne gêne en rien l’autre ; et la rectitude de la théorie né rend pas apte à la pratique. Mesmer, au commencement, attribuait les effets produits par lui aux baguettes magnétiques qu’il avait en makis ; il expliquait les merveilles du magnétisme animal d’un point de vue matérialiste par un fluide subtil, pénétrant tout, et il n’en agissait pas moins d’une manière étonnante. J’ai connu un grand propriétaire dont les paysans de tout temps étaient habitués à faire soigner et guérir leurs attaques de fièvre par leur maître, grâce à quelques formules conjuratoires prononcées par lui. Bien que le propriétaire actuel soit convaincu de l’impossibilité d’une telle action, il fait cependant encore, par bonté d’âme et pour obéir à l’usage, ce que lui demandent ses paysans, et souvent avec succès : un succès qu’il attribue à la confiance des paysans, sans considérer que cette même confiance des malades devrait alors assurer le succès du traitement dans beaucoup de cas où le succès ne répond pas à leur attente.

La théurgie et la démonomagie ne sont donc, dans la mesure où nous venons de le dire, qu’une simple explication et une sorte d’enveloppement de la chose, auxquels la plupart sont restés. H ne manque pourtant pas de gens dont le regard plus aigu a su reconnaître que ce qui agissait, toutes les fois qu’il était question d’influences magiques, ce n’était rien d’autre que la volonté. Mais ces penseurs profonds, il ne faut pas les chercher parmi ceux qui sont venus à s’occuper de la magie en étrangers ou môme en ennemis ; or c’est à ces derniers qu’on doit la plupart des livres sur la magie : ce sont des gens qui ne connaissent la magie que par les salles d’audience et par ouï-dire ; ils n’en décrivent par suite que le côté extérieur ; ou même ils en taisent prudemment les procédés propres, si d’aventure ils sont arrivés à les connaître par certains aveux, de peur de contribuer à répandre le crime irrémissible de sorcellerie. Parmi eux figurent Bodin, Delrio, Bindsfeldt et d’autres. C’est au contraire aux philosophes et aux savants de ces temps de superstition qu’il nous faut demander des conclusions sur la nature propre de la magie. Mais ce qui ressort de plus clair de leurs déclarations, c’est que dans la magie, tout comme dans le magnétisme animal, ce qui agit proprement ce n’est pas autre chose que la volonté. Pour l’établir, je demande à faire quelques citations. Déjà Roger Bacon aux XIIIe siècle, dit : « ... Quod si ulterius aliqua anima maligna cogitât fortiter de infectione alterius, atque ardenter desideret et certitudinaliter intendat, atque vehementer consideret se posse nocere, non est dubium quinnatura obediet cogitationibus animœ » (S. Rogeri Bacon Opus Majus, Londini, 1733, p. 252) : « Que si de plus quelqu’un qui a l’âme mauvaise songe fortement à nuire à autrui, le désire avec violence, en ait l’intention certaine, et croit fermement pouvoir lui nuire, il n’est pas douteux que la nature n’obéisse aux pensées de son âme. » — Mais c’est surtout Théophraste Paracelse qui, plus que tout autre, nous renseigne sur la nature propre de la magie et ne craint pas de nous en décrire exactement les procédés (v. l’édition de Strasbourg de ses Œuvres, 2 vol. ir. fol., 1603) : t. I, p. 91, 353 et suiv. et 789. — T. II, p. 362, 496. — Il nous dit t. I, p. 19 : « Des effigies de cire notez ceci : j’en veux à quelqu’un ; ma haine, pour se manifester, a besoin d’un médium, d’un corpus. Il est possible que mon esprit, sans l’aide de mon corps et de mon épée, perce cet autre ou le blesse par mon désir passionné. Il est possible aussi que par ma volonté je transporte l’esprit de mon ennemi dans l’effigie et qu’alors je l’envoûte, je le paralyse, à ma volonté. — Vous devez savoir que l’action de la volonté est un grand point dans la médecine. Quand quelqu’un ne veut pas de bien à un autre, qu’il le hait, — il se peut qu’il arrive à ce dernier le mal que le premier lui souhaite. La malédiction c’est l’esprit lâché. Il est donc possible, dans les maladies, que l’effigie du malade ait été ensorcelée, etc. — Toutes ces choses sont également possibles, en ce qui concerne le bétail ; et cela bien plus facilement, parce que l’esprit de l’homme se défend mieux que l’esprit d’une bête. »

SUIVIE DE CITATIONS DE PARACELSE ET D’AUTRES