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F. Schlegel

Schlegel : Essai sur la langue et la philosophie des Indiens - Livre II - Chapitre I

Trad. M. A. Mazure

dimanche 6 avril 2008

félicité
felicidade
bonheur
felicidad
happiness
Bonne chance ou fortune ; le mot grec est un composés fait sur daimon (puissance divine, dieu, destin). (selon R. Guérineau)

DEUXIÈME LIVRE.

DE LA PHILOSOPHIE,

CHAPITRE PREMIER.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES.

C’est une opinion généralement répandue, que l’homme homme
anthropos
hommes
humanité
L’homme est la personnification d’une alternative aux dimensions qui échappent à sa vision immédiate ; en d’autres termes, la raison d’être même de la condition humaine est de choisir, et de faire le bon choix : d’opter pour la participation libératrice à l’Etre nécessaire, et non pour l’errance asservissante dans le labyrinthe du possible et en direction du néant. (Frithjof Schuon, Perspectives spirituelles et faits humains)
a commencé par un état complet de barbarie, et que, poussé par le besoin et par beaucoup de causes d’excitations extérieures, il est parvenu peu à peu à l’acquisition d’une certaine intelligence intelligence Notre intelligence n’est pleinement humaine que par les vérités concernant Dieu et nos fins dernières. Elle opère la compréhension de Dieu, du monde, de l’homme. [Frithjof Schuon] . Mais, quand on ne ferait pas attention combien ce point de vue est tout-à-fait opposé à une saine philosophie, il faudrait avouer encore que, loin d’être ser
être
being
ón
Le concept d’être désigne en général ce que nous ressentons exister d’une manière ou d’une autre dans la perception, qu’elle soit sensible ou intelligible. L’étude de l’être est appelée ontologie ou métaphysique.
fondé en rien rien Le mot rien désigne une absence de chose(s), sans la notion de dénombrement ou de concept mathématique qui s’attache au nombre zéro. « Il n’y a rien ici » signifie qu’aucun objet n’est présent, sans a priori sur la nature des objets qui auraient pu se trouver à l’endroit considéré. sur les plus anciens résultats de l’histoire, ce n’est plus qu’une opinion chimérique, arbitraire, qui s’évanouit aisément devant la réalité. Même, sans appeler ici le témoignage des origines mosaïques, que nous mettons à part dans ce moment pour y revenir dans le troisième livre, le plus grand nombre et les plus anciens monuments de l’Asie sont d’accord avec les faits historiques sur ce point, que l’homme n’a point commencé sa course terrestre sans Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
. C’est surtout l’Inde qui nous a fourni des solutions très-remarquables et vraiment inattendues concernant la marche de la pensée humaine dans les temps temps Philosophes, scientifiques et hommes de la rue ont bien souvent des vues différentes sur ce qu’est le temps, et les progrès des uns influencent les autres depuis des siècles. les plus reculés. Les documents, encore peu nombreux il est vrai, qui ont été recueillis jusqu’ici, ne laissent point de doute à cet égard, et nous pouvons espérer que ce trésor s’augmentera.

Après avoir, dans le premier livre de cet ouvrage, traité la question de la langue des Indiens dans ses rapports avec les principales langues de l’Asie et de l’Europe, il m’a paru que, dans ce second livre, je devais m’occuper des doctrines religieuses de l’Inde, en tant qu’elles sont la source de beaucoup d’autres mythologies dans l’antiquité. Sans m’attacher à des ressemblances isolées, souvent illusoires, comme il s’en rencontre quelquefois dans les écrits de la Société de Calcutta, j’aurai à montrer qu’il existe dans la mythologie, comme dans le langage langage Le langage est un ensemble de signes (vocaux, gestuel, graphiques, tactiles, olfactifs, etc.) doté d’une sémantique, et le plus souvent d’une syntaxe (mais ce n’est pas systématique[1]). Plus couramment, le langage est un moyen de communication. , une structure structure D’une manière générale, la façon dont les éléments participants d’un système sont organisés entre eux. Un phénomène est dit structurel (opposé à conjoncturel) s’il est inhérent au mode d"organisation d’un système, d’une société. intérieure, un tissu primitif, dont l’uniformité est frappante, et qui, si l’on met à part les différences accidentelles qui tiennent au développement extérieur, décèlent entre les mythologies une incontestable parenté. Là aussi on trouverait des concordances vraiment merveilleuses et qui ne sauraient être attribuées au pur effet du hasard.

Mais, et nous ne saurions trop insister sur ce point, il convient d’exiger pour ce genre de recherches une attention peut-être encore plus grande que pour celles qui regardent les langues. La mythologie , dans ses détails, est chose plus légère, plus flottante ; son esprit esprit
pneuma
espírito
spirit
mente
mind
subtil et mobile est souvent plus difficile ù surprendre et à fixer que ne l’est l’esprit du langage. Qu’est-ce en effet, que la mythologie, sinon la représentation la plus compliquée de l’esprit humain ? Riche, mais variée dans ce qu’elle a d’essentiel, je veux dire dans sa signification, chez elle le détail et l’ensemble doivent être exactement considérés dans leur nature nature
physis
phusis
phúsis
Le grec phúsis dérive de la racine indo-européenne bhû-, qui a donné en sanskrit comme verbe : "devenir", "se produire", "avoir lieu" ; comme non : "terre", "sol", "lieu", "état", "condition". Peut désigner aussi bien l’origine, que le déroulement et le résultat de tout processus. (Luc Brisson)
propre, selon les temps et selon les lieux. La moindre différence ici est importante et doit être mûrement considérée. A prendre pour exemple la mythologie grecque et celle de Rome, celui qui ne tiendrait pas compte de l’exactitude historique serait porté à les confondre l’une avec l’autre ; il y a cependant beaucoup de différence entre ces deux mythologies, c’est ce que n’ignore aucun de ceux- qui sont remontés aux origines des deux peuples. On aurait le plus grand tort de regarder Vénus et Aphrodite comme une seule et même divinité divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
, ou de confondre ensemble Mavors et Arès. Je dirai plus , d’une ville grecque à une autre la dissemblance existe ; il suint de passer de Gorinthe à Athènes, des Doriens de Sparte à ceux de Sicile. La représentation plastique, les traits isolés de l’histoire, le nom même d’une divinité, se sont souvent répandus fort loin ; on est surpris de les retrouver après de longs intervalles, et chez les nations les plus lointaines et les plus séparées. C’est donc la pensée intime, c’est la signification générale qui sont, a vrai dire, ce qu’il y a d’essentiel en matière matière
hyle
La matière est la substance qui compose tout corps ayant une réalité tangible. Ses trois états les plus communs sont l’état solide, l’état liquide, l’état gazeux. La matière occupe de l’espace et possède une masse. Ainsi, en physique, tout ce qui a une masse est de la matière.
de mythologie ; or, cette signification elle-même est sujette à des changements multipliés. C’est pourquoi il faut avoir recueilli une provision de faits et d’origines, si l’on veut trouver ce qui peut fournir la lumière lumière La lumière semble avoir fait l’objet d’une interprétation symbolique dès que les hommes se sont mis à croire dans un au-delà. Depuis la possible déification du feu, devenu élément vital pour l’Homme préhistorique, puis l’un des quatre éléments de la philosophie de la Grèce antique, jusqu’à la théologie chrétienne de Dieu comme "lumière des lumières", l’illumination étant présente dans de nombreuses religions, on n’a eu de cesse que de lui accorder des origines et vertus surnaturelles. , si l’on veut obtenir un tableau détaillé de l’ensemble, d’après toutes les nuances du développement intérieur, et tous les détails qui ont pu résulter de l’importation étrangère ; même il faut saisir chaque trace successive de la transformation qui s’est opérée à travers les siècles. Or, pour résoudre un tel problème par la mythologie indienne, les secours que nous possédons jusqu’ici sont encore insuffisants.

Ce que je viens de dire explique pourquoi, dans le but des recherches qui vont suivre, nous omettrons la méthode comparative que nous avions mise en œuvre pour notre premier livre. Au lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
d’une analyse comparative des mythologies, ce qui serait un travail prématuré, nous donnerons ici un résultat meilleur, pouvant servir d’une base solide à toutes les recherches du même genre. Ce sera une exposition de la pensée orientale , d’après ses degrés les plus importants et ses différences les plus notables, constatées à priori, du haut d’une synthèse générale. Sans doute il restera beaucoup à désirer pour les détails ; néanmoins ce qui a été recueilli jusqu’ici, si l’on se place sous le point Le point En géométrie, un point est le plus petit élément constitutif de l’espace géométrique, c’est-à-dire un lieu au sein duquel on ne peut distinguer aucun autre lieu que lui-même. de vue de la pensée antique, est suffisant pour donner une idée du tout ; les faits alors s’ordonnent d’eux-mêmes et répandent une clarté parfaite, pourvu qu’ils soient nettement saisis et caractérisés.

Il faut que le lecteur considère chaque partie prise à part de l’exposition qui va suivre, non pas comme représentant des systèmes philosophiques, mais comme, autant d’époques de la pensée en Orient. Quoique tous ces déments, à des époques plus récentes, aient été systématisés, dans l’origine ils étaient plus que de la simple philosophie. Nous avons considéré isolément ces éléments de la pensée antique, par :e que dans le fait ils sont séparés, quant à leur esprit et à leur histoire. Comment une pensée est sortie d’une autre et s’est développée par une transition graduée , ou bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
même s’est fondue avec elle par l’effet d’une réaction ; c’est ce que nous ferons voir avec quelque détail. Nous remarquerons ce qui, dans la mythologie et la philosophie de l’Inde, appartient à chacune des époques ; et, pour la mythologie et la philosophie des autres nations de l’Orient, nous n’en parlerons qu’autant qu’il sera nécessaire pour ajouter à la clarté et à la perfection perfection
perfeição
perfección
de l’ensemble.