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Claude Tresmontant

Tresmontant - Le mot scandale

L’enseignement de Ieschoua de Nazareth

mercredi 26 mars 2008

Comme le fait remarquer Pierre Bonnard dans son commentaire de l’Évangile selon saint Matthieu (p. 269), " le verbe skandalizein (" scandaliser ") est du mauvais grec qui vient directement des textes tardifs de la Septante (Daniel, Siracide). Faisant probablement allusion à cette même parole de Jésus (Mat. 18, 6) que la tradition lui avait transmise, Paul, quelques années plus tôt, jugeait nécessaire d’expliquer le mot grec skandalon par un autre terme plus accessible à ses lecteurs (proskomma, Rom. 14, 13 ; I Cor. 8, 9) ; on voit que la transmission des paroles de Jésus bien loin d’être mécanique, obéissait aux nécessités régionales de la catéchèse (P. BONNARD, l’Évangile selon saint Matthieu, Neuchâtel, 1963, p. 269.). "

Si les mots " scandale ", " scandaliser ", étaient déjà obscurs pour les contemporains de Paul, dans les années 50 ou 60, combien plus pour nous, 19 siècles plus tard, alors que le sens génuine du mot grec nous échappe...

Traduire skandalon par " scandale ", et skandalizein par " scandaliser ", c’est en fait ne pas traduire du tout.

Pire, c’est induire en erreur, car aujourd’hui le mot " scandale ", dans le langage courant, signifie tout autre chose que skandalon dans la langue biblique.

Les mots français " scandale ", " scandaliser ", proviennent du latin ecclésiastique scandalum, qui signifie " piège, obstacle contre lequel on bute ".

Le mot latin scandalum traduit le mot grec skandalon, qui signifie : " piège placé sur le chemin, obstacle pour faire tomber ".

Exemple : Lévitique, 19, 14, dans la traduction des LXX :

" Tu ne maudiras pas un sourd et devant un aveugle tu ne mettras pas d’obstacle (skandalon). "

Josué, 23, 13 : " Sachez bien que Yhwh votre Dieu ne continuera pas de déposséder ces nations par-devers vous et elles deviendront pour vous un filet et un piège (skandala)..."

Le mot grec skandalon est à rapprocher de la racine sanscrite : skandati, sauter, qui a donné le latin scanda.

Juges, 2, 1-3 : " L’Ange de Yhwh (...) dit : Je vous ai fait monter d’Égypte et vous ai fait entrer dans le pays que j’ai promis par serment à vos pères. J’ai dit : Je ne romprai pas mon alliance avec vous à jamais, et vous ne conclurez pas d’alliance avec les habitants de ce pays, vous renverserez leurs autels ! Mais vous n’avez pas écouté ma voix... Aussi ai-je dit : Je ne les chasserai pas de devant vous, ils seront sur vos flancs et leurs dieux deviendront un piège (eis skandalon) pour vous. "

Juges, 8, 27 :" Gédéon... fit un éphod et l’érigea dans sa ville... où tous les Israélites se prostituèrent derrière cet éphod, qui devint un piège (eis skandalon) pour Gédéon et pour sa maison. "

Judith, 5, 1 : " On rapporta à Olopherne, général en chef de l’armée d’Assour, que les fils d’Israël s’étaient préparés pour combattre, qu’ils avaient fermé les chemins de la région montagneuse, muni de remparts tous les sommets de la haute montagne et placé des obstacles (skandala) dans les plaines. "

Judith, 5, 20 : " Et maintenant, souverain seigneur, s’il y a quelque faute en ce peuple, s’ils pèchent contre leur Dieu et que nous observions qu’il y a chez eux cette pierre d’achoppement (skandalon touto)..."

Judith, 12, 2 : " Judith dit : Je n’en mangerai pas, de peur que ce ne soit une occasion de chute, skandalon. "

Le mot grec skandalon, dans la version des Septante, traduit plusieurs mots hébreux différents, dont les deux principaux sont : 1. Moqesch et 2. Mikeschol.

I. Moqesch vient du verbe iqasch, qui signifie :" tendre un piège ". Exemple : Jér. 50, 24 : " Je t’ai tendu un piège (iaqoscheti) et ainsi tu as été attrapée, Babel. "

Ps. 141, 9 : " Garde-moi du lacet que ceux-là m’ont tendu, (iaqeschu) et des pièges (moqeschot) de ceux qui font le péché. "

Ps. 124, 7 : " Notre âme, comme un passereau, s’est échappée du filet des oiseleurs (ioqeschim)."

A la forme niphal, le verbe iqasch signifie : " être pris dans le filet ".

Exemple : Isaïe, 8, 13 :

" C’est Yhwh des armées que vous tiendrez pour saint,

c’est lui que vous avez lieu de craindre,

c’est lui que vous avez lieu de redouter.

Il deviendra un sanctuaire, une pierre que l’on heurte

et un roc d’achoppement (tzur mikeschol),

pour les deux maisons d’Israël,

un filet et un piège (lemoqesch) pour l’habitant de Jérusalem.

Beaucoup y trébucheront (kaschelu),

ils tomberont et se briseront,

ils seront pris au piège (noqeschu) et seront attrapés. "

Le moqesch, Ps. 141, 9, et à l’origine vraisemblablement le bois avec lequel on frappe, puis le piège, qui provoque la perte.

Amos, 3, 5 : " Est-ce qu’un passereau tombe dans le lacet par terre sans qu’il y ait un piège (moqesch) pour lui ? "

Psaume, 69, 23 : " Que leur table devant eux devienne un lacet, et leurs mets sacrés un piège (lemoqesch)."

Ps. 141, 9 : " Garde-moi du lacet que ceux-là m’ont tendu et des pièges (moqeschot) de ceux qui font le mal. "

Exode, 24, 33 : " Ils n’habiteront plus dans ton pays de peur qu’ils ne te fassent pécher contre moi, quand tu servirais d’autres dieux, et ce serait un piège (moqesch) pour toi. "

Exode, 34, 11-12 : " Voici que, moi, je chasse de devant toi l’Amorrhéen, le Cananéen, le Hittite, le Périzzien, le Hévéen et le Iebuséen. Garde-toi de conclure une alliance avec l’habitant du pays dans lequel tu entreras, de peur qu’il ne devienne un piège (moqesch) au milieu de toi. "

Les LXX ont traduit dans ces deux cas le mot hébreu moqesch par le mot grec : proskomma, qui signifie : l’obstacle contre lequel on se heurte, heurt, achoppement.

En somme, proskomma et skandalon sont à peu près synonymes.

Deut. 7, 16 : " Tu dévoreras tous les peuples que Yhwh, ton Dieu, te livre, ton oeil ne s’apitoiera pas sur eux et tu ne serviras pas leurs dieux, car ce serait un piège pour toi. "

L’autre mot hébreu, qui a été traduit en grec par les LXX par le mot skandalon, c’est mikeschol, qui vient du verbe kaschal, qui signifie : buter avec le pied, trébucher, parce qu’on n’y voit pas.

Exemples :

Is. 59, 10 : " Nous tâtonnons comme des aveugles le long d’un mur, nous tâtonnons comme ceux qui n’ont plus d’yeux ; nous trébuchons (kaschalenu) en plein midi comme au crépuscule. "

Lévitique, 26, 37 : " Ils trébucheront l’un contre l’autre comme devant l’épée et ils tomberont même sans qu’on les poursuive. "

Jér. 46, 12 : " Les nations ont appris ton ignominie

et la terre a été remplie de ta clameur,

car le héros a trébuché contre le héros,

tous deux sont tombés simultanément. "

Isaïe, 31, 3 : " L’Égyptien et homme, non dieu ;

ses chevaux sont chair, non esprit.

Yhwh étendra sa main :

celui qui secourt trébuchera,

celui qui est secouru tombera... "

Jér. 46, 16 : " Il en a fait trébucher beaucoup,

chacun tombe sur son compagnon... "

Osée, 4, 5 : " Et tu trébucheras en plein jour,

même le prophète trébuchera avec toi, la nuit. "

Le mikeschol est ce sur quoi l’on bute, trébuche et tombe, l’obstacle.

Exemples :

Isaïe, 57, 14 : " On dira : Élevez une chaussée ! élevez une chaussée ! frayez une route !

Enlevez tout obstacle de la route de mon peuple. "

Lévitique, 19, 14 : " Tu ne maudiras pas un sourd et devant un aveugle tu ne mettras pas d’obstacle..."

Ézéchiel, 7, 19 : " Ils jetteront leur argent dans les rues et leur or deviendra une souillure. Leur argent et leur or ne pourront les sauver au jour de la fureur de Yhwh... Car ce fut la pierre d’achoppement (mikeschol), cause de leur faute. "

Ézéchiel, 14, 4 : " Ainsi parle Adonai Yhwh : Tout homme de la maison d’Israël qui fera monter la pensée de ses sales idoles en son coeur et qui placera devant sa face l’achoppement..."

Ézéchiel, 18, 30 : " Revenez, détournez-vous de toutes vos transgressions et elles ne seront plus pour vous ce sur quoi l’on tombe (lemikeschol)."

Le mikeschol peut être aussi une pierre d’achoppement située dans le coeur de l’homme :

I Samuel, 25, 30-31 : " Ainsi donc, lorsque Yhwh aura réalisé pour mon seigneur tout le bien qu’il a prédit à ton sujet et qu’il t’aura institué comme chef sur Israël, ce ne sera pas pour toi un scrupule, et pour mon seigneur un obstacle de coeur (lemikeschol leb) d’avoir sans raison versé le sang... "

Stählin, dans l’article skandalon du Theologisches Wörterbuch zum Neuen Testament (t. VII, p. 340), fait remarquer qu’il existe un troisième équivalent au grec skandalon. Ce troisième équivalent n’est pas utilisé dans l’A. T. sauf dans le Siracide hébreu, mais souvent dans la Michna et le Talmud : c’est l’araméen tegal, faire tomber, trébucher. Tegalah signifie le heurt, le piège qui fait tomber, la chute.

Dans les LXX, ce verbe n’est pas traduit par skandalizein, mais par proskoptein.

Il est vraisemblable, écrit Stählin, que le mot teqal et celui que le rabbi Ieschoua utilisait, et qui a été traduit par skandalizô.

Par cette petite enquête, on voit que les termes skandalon, et skandalizein, qu’on peut lire dans le Nouveau Testament grec, et qui sont traduits en français par " scandale " et " scandaliser ", ne signifient pas, et de loin, ce qu’on entend communément aujourd’hui par " scandale " et " « scandaliser ».

Pour une oreille française en cette seconde moitié du XXe siècle, un scandale est soit une affaire de moeurs, soit une affaire financière louche ou frauduleuse, et encore faut-il qu’elle soit connue pour telle ! La débauche ou la fraude ne sont scandaleuses que si elles sont connues. Le scandale " éclate " lorsque le public en prend connaissance. Définition de Littré : " Éclat fâcheux que cause une affaire de mauvais exemple. "

Si donc on se contente de traduire, ou plutôt de transcrire skandalon par " scandale " et skandalizein par " scandaliser ", non seulement on ne traduit pas - on ne fait que reproduire le son du mot grec - mais de plus on oriente le lecteur moderne dans une direction qui n’est certes pas celle dans laquelle était orienté l’auditeur du rabbi Ieschoua lorsqu’il parlait, en araméen, de taqalah.

Pour retrouver le sens de ce mot araméen traduit en grec par skandalon, il faut faire la généalogie du terme, et voir comment il s’emploie dans les livres saints des Juifs.